Victor MICHAUT 1909-1974   

 

" Et l'orage est venu qui nous a séparés"

C’est l’Histoire d’un Homme, d’un Communiste qui disait toujours nous, et dont ici nous verrons par ses lettres de prison à sa famille sa personnalité, sa très grande sensibilité, sa soif d’apprendre nous y retrouverons aussi son grand courage, son envie de partage comme celui  de beaucoup de Résistants et de Communistes de l’époque.

 

 

Victor MICHAUT   né le 28 Octobre 1909 à Paris – Décédé le 16 Avril 1974 à Clamart – Enterré au Cimetière du « Père LACHAISE » à Paris.

 

 

  • Militant et direction des Jeunesses Communistes
  • Résistant dans l’illégalité dès 1940
  • Condamné aux travaux à perpétuité par le Tribunal Militaire de Périgueux en 1941
  • Prisonnier politique dans les prisons de Vichy
  • Déporté à Dachau
  • Membre de la direction du Parti Communiste Français
  • Député de Seine-Inférieure
  • Directeur des Cahiers du communisme et membre du comité de direction de la Nouvelle Critique.
  • Rédacteur en chef des cahiers de l’Institut Maurice Thorez jusqu’à sa mort.

 

 

 

 

Je n'ai pas suffisamment vécu avec lui à mon goût. Nous avons été séparés par la guerre et ensuite mes parents ont divorcé. je pouvais le voir et j'y allais de temps en temps .............mais mon père était d'une grande sensibilité !! Quand je le voyais j'éprouvais une très forte émotion qui restait longtemps en moi et pesait lourdement ....

Pour faire la connaissance de Victor je crois que cette lettre écrite comme un testament, quand il était en prison à Tarbes, sous Vichy le montre un aspect de sa personnalité. Tuberculeux avant son incarcération il ne pensait pas revenir vivant, personne ne pensait d'ailleurs qu'il reviendrait !!!

Lettre à Marie-Claude - Prison de Tarbes le 22 novembre 1942
 

  

Petite Marie - Claude, ma fille chérie,

Bon anniversaire, ma poupée ! Loin de toi, ton papa pense à sa fille chérie et il t'envoie, pour tes quatre ans, toute une brassée de baisers. Chère petite Coco, je voudrais te serrer tout contre ma poitrine, bien tendrement, et sentir autour de tes petits bras frais et roses. Mais c'est impossible pour le moment. Je ne peux t'envoyer que cette feuille blanche marquée de signes noirs qui veulent être autant de bonnes caresses pour Marie-Claude. Ta chère petite tata Jeanne te dira le sens de cette lettre, encore mystérieuse pour toi, mon enfant. Et bientôt tu apprendras aussi à lire, comme ta grande sœur Marinette. Plus tard tu me comprendras mieux.

Demain, au petit jour, il y aura 4 ans que tu vins au monde, pour la plus grande joie de ta maman Claudine et de ton papa Victor. Je revois toujours le berceau qui fut ton premier nid, mon poussin joli, tandis que ta maman couvait son cher trésor, souriante et heureuse. Un matin gris de décembre, j'allais vous chercher toutes les deux, mes petites. Tu étais belle comme un Amour, bien au chaud dans tes langes, couverte d'un burnou éclatant de blancheur - petit paquet d'ouate et de chair entre les bras maternels. Que n'aurais-je pas fait pour protéger ces deux vies frémissantes, là, tout près de moi, fragiles et si fortes à la fois. Jusqu'au plus profond de mon être je me sentais père. J'osais à peine te toucher, ma mignonne, craignant peut être que cesse tout à coup le beau miracle. Mais déjà en toi, la vie triomphait. Je ne voyais que tes yeux lumineux.

Oh le bleu pur de tes yeux, calmes et profonds, ces yeux de ta mère chérie, ces beaux yeux que j'aime tant ! J'ai ce bonheur inouï de voir en chacune de vous deux images qui se confondent : mère et fille - mon cœur!

Du Luxembourg à Villejuif, tous les trois, accompagnés de notre chère tante Célestine, nous n'avons fait qu'une traite, ce jour là. Ta nourrice, la bonne Madame Achille, nous attendait dans la petite maison de banlieue où devaient s'écouler les premiers mois de ton existence. Et chaque dimanche, pour ta maman et ton papa fous de leur joli bébé, c'étaient d'inoubliables heures passées près du petit lit bleu où dormait Marie-Claude. Nous arrivions sur la pointe des pieds, de peur de t'éveiller. Nous tenant la main, émus nous regardions ta petite tête blonde, pleine de rêves innocents, et retenions notre respiration pour mieux entendre la tienne. Mais parfois, petite coquine, sentant notre présence, tu laissais là ton sommeil et dardais sur nous tes grands yeux ouverts. Alors, câline, tu souriais……… Incapables de résister à un si doux appel, nous te prenions sur nos genoux, disputant, jaloux, à qui tiendrait le biberon.

Quand vint le printemps, c'est au jardin que se firent nos visites. Tu gigotais dans ta voiture, tendant d'adorables menottes vers les feuilles vertes des glycines agitées par le vent, et tu riais aux moineaux dans les branches, au ciel bleu, au soleil doré - complices de notre joie.

Puis ce fut le bel été 39, premières et dernières vacances passées ensemble, dans ce hameau de Côte d'or : les randonnées sur la route de Saulieu, les haltes près des blés moissonnés, dans ta jolie robe américaine, verte et semée de fruits rouges, les repas sur le pré, derrière la ferme, la cuisine campagnarde où maman préparait les repas tandis que ton père confectionnait ces maudits cataplasmes qui te faisaient souffrir, et les réveils au chant du coq, alors que tes petites jambes fermes et drues remuaient depuis longtemps.

Et l'orage est venu, qui nous a séparés. Après la nuit de ce triste 4 septembre où les canons de la DCA commençaient sur Paris assombri leur sinistre concert, au hululement lugubre des sirènes, tu roulais dans la campagne, chère petite Marie-Claude, avec d'autres enfants, chargés comme toi sur des camions, fuyant la guerre….. Le temps est venu où les parents ont dû quitter leurs chers petits, où le pain et le lait manquent dans les maisons, où les hommes s'entretuent de par le monde immense, incendié, ravagé.

 Cependant, au milieu de la tourmente, par une glaciale nuit d'hiver, nous avons pu, ta maman et moi,(après de longs mois de séparation) surprendre au lit une petite Marie-Claude de deux ans, et nous glisser à tes côtés, sous les draps chauds. A l'aube de ce premier jour de l'an 41, nous nous sommes embrassés bien tendrement, tous les trois, et j'entendrai toujours la douce voix de petite maman chérie nous dire si gentiment : " Bon an mon petit…. Bon an, ma fillette " Nous étions à quelques pas de la frontière coupant la France ; la neige dehors, étalait son manteau blanc, près d'un feu de bois qui chantait dans le poêle, tu jouais Marie-Claude, assise sur le tapis avec ton toutou de peluche, entourée des jouets que nous avions apportés pour ton Noël. Bonheur simple et grand de la vie de la vie de famille, chez ceux qui travaillent.

 Pour avoir voulu qu'un pareil bonheur soit universel, ton papa est aujourd'hui en prison depuis 17 mois, condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je sais que tu n'en rougiras pas, ma fille , au contraire. Quand tu seras plus grande tu sauras à quelle noble cause tes parents ont voué leur vie et sacrifié même ce qu'ils ont de plus cher : leur amour pour toi. Comme il nous serait doux de sentir nos trois têtes penchées l'une près de l'autre et nos cheveux mêlés, le soir sous la lampe. Et que ne donnerais-je pas pour entendre le bruit de tes galoches, lorsque tu rentres de l'école ; ou bien, le dimanche matin, quand tu te pelotonnerais contre ta maman sous, les couvertures, quel plaisir ce serait pour moi de vous apporter à toutes les deux un bon bol de café et d'innombrables baisers. Mais pourrions nous goûter un vrai bonheur, sachant que tant d'êtres souffrent, faute de nécessaire ? Nous ne pouvons vraiment être heureux qu'en travaillant au bonheur de tous, et c'est pour toutes les petites Marie-Claude et les petits Paulo de la terre que nous luttons

(ainsi que me l'a écrit ta maman dans sa dernière lettre). Qu'importent nos peines, le devoir seul compte ! Ta maman et moi avons fait nôtre la vieille devise de Michel de l'Hospital : " Fais ce que dois, advienne que pourra !" Et rien ne peut nous détourner de la route sur laquelle nous nous sommes engagés, main dans la main, unis pour la vie. C'est la route que tu choisiras aussi, ma fille chérie, la route du travail, de l'honnêteté, du dévouement. Suis la toujours !

 Ma petite Marie-Claude adorée, ton petit cœur de 4 ans bat déjà bien fort. A deux ans, lorsque tu distribuais gentiment autour de toi les friandises qui t'étaient offertes, tu révélais le fond généreux de ta nature. Cultive ces bon sentiments et ne te laisse jamais gagner par l'égoïsme. On doit vivre non seulement pour soi, mais pour les autres. Prends bien modèle sur ta chère maman Claudine : sois bonne et vaillante comme elle, affronte avec autant de courage l'adversité ; garde le même sourire juvénile et confiant devant les difficultés ; sois en un mot notre vraie jeune fille de France, sensible et forte. Pour t'y préparer, travaille bien à l'école, étudie sans relâche, aie l'ambition de toujours connaître davantage, mais rappelle toi qu'il te restera toujours plus à apprendre que tu n'auras déjà appris. Reste modeste et simple, sans prétention. Reconnais tes défauts, tes faiblesses, et efforce toi de les corriger. Se vaincre soi-même, c'est là qu'est souvent la vraie vérité.

 Une légende de l'antique mythologie grecque raconte que le géant Antée, fils de la Terre et de Neptune, puisait chaque fois de nouvelles forces lorsqu'il reprenait contact avec la Terre, sa mère. De même, ma fille chérie, inébranlablement fidèle à tes origines. Ouvriers, ouvrières sont pour nous les plus beaux titres de noblesse. Ce sont les seuls que nous ayons à te léguer.

 Aime, ma petite Marie-Claude, aime le travail et les travailleurs, aime ce qui est beau et bon dans la nature et chez les hommes, aime la vie et le bonheur. Et par dessus tout, aime ta mère, ta petite maman qui nous aime tant ; aime la d'un amour tendre et passionné, à la folie (comme t'ont appris les tontons Louis et Roger) vis par elle et pour elle.

 Ma fillette adorée, nous vivons une époque mouvementée. Ton sommeil d'enfant est troublé par les tirs de la DCA et ton école maternelle est occupée par les soldats étrangers. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Mais nous avons la certitude de l'avenir, et si l'un de nous doit disparaître dans la tourmente, toi, ma fille, tu vivras. Et tu verras des temps meilleurs. Je suis sûr que tu seras digne du bonheur qui t'attend. La récompense de ton papa, comme de ta maman, sera de savoir qu'ils y ont été pour quelque chose.

 Mon ange, je t'ai revue le 25 octobre dernier, au parloir de la prison, et je conserve au fond du cœur ton image avec celle de ta maman. Que je vous aime, mes petites, mon amour unique ! Je vous sens toujours près, tout près de moi. Et bientôt, peut-être nous nous reverrons. Au revoir, ma petite fille chérie. Au revoir, ma Marie-Claude. Reçois de ton père qui t'adore un gros bouquet de baisers tendres, ma Coco mignonne. J'embrasse ton petit cou d'oiseau mignon.

   

 

Victor arrêté par la police française de Vichy ratonte :

Mon arrestation le 28 juin 1941.

(Manuscrit original sur cahier d’écolier) :  

 


J'ai été arrêté à Toulouse le 28 juin 1941 dans les circonstances suivantes : Arrivé Toulouse à 9 heures du matin, le samedi, venant de Limoges, je fis différentes petites courses (... pharmacie ) et gagnais le jardin des plantes ou je me trouvais un peu avant 11heures. Arrivé au jardin il me sembla tout à coup que j'étais suivi. Déployant un journal je,ralentis le pas pour vérifier. Devant la cage aux singes, deux types s'arrêtèrent qui meparurent suspects. Je m'assis sur un banc tout proche, ils allèrent s'asseoir un peu plus loin,surveillant visiblement les environs, guettant mes moindres gestes, paraissant intrigués
lorsque je sortis de ma poche quelques papiers blancs. Au bout d'un moment survint untroisième guetteur muni de lunettes noires qui passa devant moi à deux ou trois reprises et s'en alla. Je me levais est choisis une autre place mais j'y étais à peine que je constatais lavenue de trois nouveaux types.


Plus de doute, j'étais encerclé ! Sur le coup de midi je sortis du parc. En me retournant j'aperçus deux des policiers qui me filaient presque ouvertement. J'entrais dans une pissotière, ils y foncèrent aussitôt. Un tramway passait à proximité j'y sautais en marche - mais il allait trop lentement, un flic m'y rejoignit aussitôt. Cette fois il n'y a plus de plus à s'y tromper. Arrivé au Capitole je descends, toujours suivi de ce grand gaillard qui fait des enjambées de deux mètres. Je passe par des petites rues sans parvenir à le semer. Ça devient une véritable course. Il me talonne à quelques pas en arrière. Boulevard de
Strasbourg, à un croisement de rues je me précipite vivement sur un tram en marche. Me voilà seul dans la voiture, je commence à respirer et profite d'un encombrement, place Matabiau pour essayer de filer.

Je n'ai pas fait trois pas que j'ai à nouveau les policiers derrière moi. L'un d'eux me suivait en moto ! A un coin de rue je rentre brusquement dans un grand immeuble. Ils n'ont pas pu repérer la porte par où je suis entré. Il y a un dentiste dans la maison j'y vais. Mais s'est fermé il est midi passé : j'attends dans un couloir, un quart d'heure 20 minutes. D'une fenêtre j'aperçois sans être vu une bonne partie du carrefour Matabiau. J’inspecte, rien d'anormal. je me décide à sortir - pour retomber aussitôt dans les pattes des flics qui étaient restés là, en posture d'attente. Plus moyen de leur échapper. J'entre dans le premier restaurant venu - suivi aussitôt par deux policiers qui s'assoient près de la porte.

 

En allant au lavabo je me débarrasse d'abord de quelques papiers puis je cherche à sortir. Je vais carrément à la cuisine et explique ma situation aux femmes qui s'y trouvent : "Je suis un communiste que les policiers veulent arrêter cachez de moi" aussitôt, une brave femme me conduit au garage dont une porte donne sur une autre rue. Elle m'ouvre, je mets le pied dehors et m'aperçois qu'un policier est déjà posté à l'angle des deux rues. Rentré précipitamment dans le garage j'y cherche une cachette et me réfugie finalement dans un vieux W-C désaffecté. Un moment après les flics rôdent autour sans me trouver. Puis la patronne du restaurant et la cuisinière viennent me voir et me renseignent sur la situation :
La maison est encerclée, huit policiers font le guet, on signale des voitures etc.. Je décide d'attendre jusqu'à la nuit, peut être trouverais-je une occasion favorable! Vers 7 heures du soir la femme m'apporte un casse-croûte et m'encourage - mais les inspecteurs sont toujours là. Je moisis dans mon réduit. Je m'assois sur des journaux, au milieu des toiles d'araignées. Par un cafaron donnant sur la rue je vois les flics faire les cent pas. La nuit tombe.
Silence.

Enfin vers 11 heures et demie du soir, arrivée en trombe, lumière, cris : " sorts de la dedans ! " huit inspecteurs sont là, brandissant un gros mandrin pour enfoncer ma porte. L'un d'eux me menace de son revolver qu'il pointe "Aux les mains" je sors tranquillement, menottes aux poignets et je crie dans la rue "voilà ce qu'on fait des communistes " et très haut "à bas Hitler, a bas Darlan! " les flics me tombent dessus à bras raccourcis et me ferment la bouche. Il me poussent brutalement dans la limousine stationnée devant la porte et en route vers la sûreté !.
 

On m'amène dans une petite pièce désordonnée ou prônent des portrais- réclames de
Darlan et Pétain "allez, ouste, à poil "je me déshabille, convaincu que la "séance" va commencer.
On me fouille, rien, rien. Que mes faux papiers d'identité. Je décline la vraie et refuse de répondre à toute autre question. Coup de téléphone. Deux minutes après le chef de la bande de me dit "tu es membre du Comité Central ?" - "oui " puis, devant mon refus catégorique de dire quoi que ce soit (ils me tueraient plutôt ) on finit par me laisser tranquille. On me fourre dans une autre pièce, sous bonne garde et je passe la nuit couché par terre, menottes aux mains.


Vers 7 heures le dimanche matin 29 juin, debout. Quatre inspecteurs me conduisent à la gare de Toulouse. Train de Limoges -Vichy. Un compartiment de 2ème classe a été retenu. J'y suis entouré de 7 policiers et jusqu'à Limoges où l'on descend. En sortant, en gare de Limoges, je croise dans le couloir du wagon (à proximité du compartiment que nous occupions) le traître Dewez que dévisage en lui soufflant au passage : " salaud " la canaille ne bronche pas mais me fixe. Il continue le trajet (probablement vers Vichy) par quel hasard se trouve-t-il ici simple coïncidence ? Voire
 

On me conduit immédiatement dans les locaux de la sûreté de Limoges (ou plutôt des locaux qui semblent être à la disposition des brigades mobiles de la sûreté nationale - car je me rends bientôt compte que tous les policiers qui ont procédé à mon arrestation dépendent directement de Vichy ) J'y suis d'abord le seul militant arrêté ; un repas que je paye m'est apporté d'un restaurant voisin (l'hôtel de Bordeaux je crois). Puis le commissaire qui a mené "l'opération" vient se vanter de sa réussite. Il m'annonce que 8 camarades ont été pris en même temps que moi (bluff éhonté, je m'en doute) il joue à l'ancien ami du front populaire etc...
 

Je lui rétorque : "c'est pourquoi vous servez aujourd'hui sous Vichy ! Le "sous - Vichy" l'a vexé. On ne me reparlera plus. Dans l'après-midi d'autres copains arrêtés sont entassés dans les mêmes locaux. Toutes les salles s'emplissent. Nous voyons défiler de 40 à 50 policiers. Des voitures font sans cesse l'aller et venue. Enfin le soir le gros coup est terminé! Des "interrogatoires" commencent. Les arrestations ont été faites au petit bonheur.


Il y a là pas mal de femmes et même des enfants de 13 à 15ans. Des familles entières ont été cueillies . Ici une femme pleure parce qu'elle a dû abandonner sa vieille mère malade, alitée et dont l'état réclame des soins constants. Là une jeune fille maladive souffre auprès de sa maman inquiète. J'aperçois Roque puis Vigne. Les mines sont en carton-pâte et j'ai pu entendre les ridicules menaces proférées contre Vigne par celui que nous saurons être le commissaire Masse !


Chantage classique : « si tu es sage, raisonnable tu t'en tireras avec un1 ou 2 ans de prison
... Sinon les travaux forcés. » Je n'ai pas pu ne maîtriser. Quand le Masse revient vers moi je
lui crie" vous croyez que ça prend votre petit chantage aux travaux forcés ? Mais même la
mort ne nous effraie pas. Nous savons pourquoi luttons nous." De fait, malgré les menacesou les promesses, ces Messieurs feront chou blanc.

 

Quelques perquisitions en règle sont décidées pour corser l'affaire. On m'amène dans un logement près du quartier Beaublanc : une petite chambre, dans un pavillon à la sortie de la ville. Petite chambre que je suis accusé d'avoir habité illégalement vers le mois d'avril. j'y suis conduit avec les menottes. À la femme qui s'y trouve je dis de suite : "n'ayez pas peur Madame, je ne suis pas un malfaiteur, mais un Communiste" la pauvre femme et toute pâle et impressionnée par l'arrivée des policiers. Fouille superficielle dans la chambre. Procèsverbal de perquisition. Je me suis refusé à dire quoi que ce soit. L'un des policiers prétend m'avoir suivi jusqu'à cette habitation, un soir, il y a quelques semaines.


Enfin le mardi un tri s’est opéré. Quelques personnes ont été libérées. Avec Roque et Vigne nous sommes conduits dans un commissariat. J'y subi l'interrogatoire officiel que me fait subir un commissaire de police judiciaire de Vichy, le commissaire Pigeon. Ça va d'autant plus vite que je suis muet comme une carpe, sauf pour répondre de mon identité et affirmer ma foi Communiste.


Visite formelle au juge d’instruction qui enregistre purement et simplement les déclarations policières (la police commande) – Du reste vous reconnaissez avoir utilisé de faux papiers ? me dit le juge - Et cela suffit. Le mandat de dépôt est vivement signé ! Ainsi sont accomplies les quelques formalités légales nécessaires pour couvrir l’illégalité de notre arrestation.


Un coup de volant Roque et moi nous sommes dirigés sur la prison. Nous pourrons boire un
demi avant d’entrer. La lourde porte s’ouvre devant nous ; ça y est : nous voilà privés de la
liberté pour un temps indétreminé !

 

1941

 

28 juin : Arrestation à Toulouse

5 / 09: interrogatoire (j.d’instruction militaire)

20 /09 : transfert au quartier militaire. Prison de Périgueux

22 /09 : Comparution devant la section spéciale. Tribunal militaire. Périgueux

23/09 : Condamnation aux travaux forcés à perpétuité

29/09 : Transfert à la prison de Pau.

ET PUIS CE FUT DACHAU EN JUILLET 1944

 

 

 

Echange de lettres de Victor Michaut – Prisonnier Politique –  à ses  frères Louis et Roger,  à sa belle soeur Jeanne à travers de laquelle il écrit à son épouse qui vit dans l'illégallité.(ce qui est adressé à Claudine est en gras dans le texte ci dessous)

Quelques exemples de lettres sur les 56 adressées à ses frères avec leurs réponses et les lettres à Jeanne sa belle-soeur qui dès 1942 a élevé Marie-Claude, jusqu'alors en Dordogne avec des orphelins, l'enfant étant menacée d'être mise dans des familles d'accueil puisque le père était prisonnier et la mère introuvable car vivant dans l'illégalité, en fait ceci était un chantage envers cette militante communiste qu'était Claudine CHOMAT épouse MICHAUT.

 

 

 

 

Du 16 Juillet 1941 au 25 juillet 1943

 

(lettres originales manuscrites)

 

 

Les 56  lettres  ont été précieusement gardées par Roger, frère de Victor,  et données   au Musée de la Résistance Nationale avec l’accord de son épouse  Francine MICHAUT.

 

(en fait cette histire est  incroyable !!! J'avais un créé un site depuis longtemps pour parler de mes parents; et un jour je reçois un mot d'un Monsieur Dominique MAUNOURY de la famille de grands militaires. Dominique m'indique qu'il a des documents qui peuvent m'intéresser .......effectivement ce sont ces mêmes lettres et bien d'autres documents, car La famille a hébergé Francine la cousine de Mmadame MAUNOURY, au cours de de nombreuses rencontres entre Dominique et moi ont dévoilé cette richesse incroyable .......je ne remercierais jamais assez Dominique qui aurait très bien pu les jeter ...

 

Ainsi que le récit de l’arrestation de leur mère en 1929. (Photocopie (Texte tapé à la machine) relatée dans l’Humanité du Jeudi 29 aout 1929.

Les dates concernant chaque incarcération et changements 

Limoges le 16 Août 1941

Périgueux Quartier Militaire 20 septembre 1941

Pau 15 Octobre 1941

Tarbes 1er Décembre 1941

Le témoignage de Léoplold ROQUE précise l’arrivée à EYSSES le 15 octobre 1943

« Le transport »  à DACHAU du  2 au 5 juillet 1944

 

 

 

Juillet 1941

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

 

16 Juillet 1941

 

Mes chers petits frères,

 

Vous ne serez sans doute pas étonnés d’apprendre que j’ai été arrêté le 28 juin à Toulouse et transféré à la prison de Limoges. Peut être que les  journaux vous l’auront appris. Comme vous l’imaginez je ne me fait aucune illusion sur le sort qui m’attend, d’autant plus que je suis également inculpé dans une affaire qui s’est passée à Lyon en mars dernier. Cependant je me suis fait assez vite à ma nouvelle situation. Le régime n’est probablement pas tout à fait celui du camp : Coucher à 7h1/2 et lever à 7 heures.une gamelle vers 11 heures et une autre vers 4h1/2. De  la cantine on peut recevoir de temps à autre soit une sardine salée, boudin ou fromage et ma foi ça peut aller. Pendant 3 ou 4 jours on a même pu recevoir ¼ de vin par jour. Enfin pour la nourriture c’est supportable. Seulement il nous faut faire la chasse aux poux.

 

Dimanche dernier j’ai eu la visite de Jean-Marie[1]. Bien qu’on n’ait pas pu se soir longtemps vous pensez que cette visite m’a fait un immense plaisir. Je crois d’ailleurs qu’il en avait profité pour aller vous voir mais que les visites ne nous ont pas été autorisées. Comment cela se fait-il ?

 

J’espère malgré tout que vous avez toujours droit à un régime un peu spécial étant donné votre maladie. Comment vous portez vous tous les deux. Dites moi comment se poursuit votre traitement. Vous ne devez pas non plus être bien riches. Combien possédez-vous ? Bien entendu je n’ai aucune inquiétude pour votre moral car nous sommes tous pleinement confiants dans l’avenir.

 

Réussissez-vous à avoir quelque occupation, peut être pouvez vous recevoir des livres et journaux ? Ici ce n’est pas le cas.

 

Comme vous voyez, les évènements font que nous voila tout près les uns des autres sans que nous puissions nous voir. Vous ne vous doutiez certainement pas il y a 15 jours que j’étai si proche de vous.

 

Ecrivez-moi de temps en temps, nous échangerons nos idées. Je vous embrasse de tout cœur, chers Louis et Roger.

Votre grand frère  Victor

 

 

 

[1] Jean-Marie est le beau-frère de Victor et frère de Claudine CHOMAT

 

Roger Michaut Infirmerie Camp de Concentration Nexon Haute Vienne à Victor

 

Nexon le 20 juillet 1941

 

Mon grand Victor,

 

Nous avons appris ton arrestation par le journal, et nous attendions impatiemment de tes nouvelles, aussi inutile de te dire combien nous avons été heureux de recevoir ta lettre. Ce qui nous inquiète ce n’est pas ton moral car nous savons comme tu es courageux, et nous savons aussi que plus tard nous nous retrouverons et oublierons bien vite les moments difficiles. C’est à ta santé que nous pensons souvent, aussi dis-nous si tu as la possibilité de passer une visite médicale et si les soins nécessaires à la tuberculose te sont accordés. Dis- nous aussi si tu peux recevoir des colis et ce que l’on pourrait mettre dedans, car nous nous arrangerions pour faire le nécessaire.

 

Tu as dû être content de voir Jean-Marie : le fait est qu’il est venu nous voir, mais comme tout le camp a été consigné pendant 15 jours avec interdiction d’écrire et de recevoir des visites, nous n’avons pas pu le voir. Tu vois qu’il n’y a pas lieu de t’alarmer à ce sujet.

 

Mon petit Victor, ce qui est dommage, c’est que tu ne puisses pas recevoir de bouquins, est-ce qu’il y a une bibliothèque à la prison ? Ici nous ne sommes pas gênés de ce point de vue- là, aussi nous nous occupons activement et le temps ne nous dure pas trop. Voici environ quatre mois que j’étudie l’allemand, et c’est une langue qui me plait beaucoup quoiqu’elle soit assez ardue à étudier : tu dois en savoir quelque chose ; ce qui me semble le plus difficile à retenir c’est le genre des objets, et la formation du pluriel. Tu vois que lorsque nous nous reverrons nous pourrons peut-être nous dire quelques mots dans cette langue. Je suis aussi inscrit au cours de comptabilité qui vient de commencer : c’est qu’il y a ici des cours de toutes sortes, et celui qui veut s’instruire ne manque pas de travail : depuis la musique en passant par l’algèbre et la géométrie, et jusqu’aux langues étrangères, naturellement le cours le plus suivi est celui de français et c’est très bien ainsi.

 

Pour le reste, nous sommes maintenant accoutumés à la vie du camp, car cela fait six mois le 18 que nous avons été arrêtés. Tu sais que l’on nous a mis aussitôt à l’infirmerie, et nous avons un petit traitement  de faveur : nous couchons sur des châlits au lieu de bas flancs, nous touchons 80 g de pain supplémentaires chaque jour, et lorsqu’il y a de la viande double ration, nous arrivons aussi à tenir le coup. C’est ce qui nous inquiète pour toi cette question de nourriture, car avec deux gamelles par jour ça ne doit pas faire bien lourd.

 

J’oubliais de te dire qu’ici nous avons une bibliothèque uniquement constituée avec des livres offerts par les internés, et comme il y en a de très intéressants, elle a beaucoup de succès. Cela coute deux sous pour chaque livre et l’argent recueilli va ainsi à la caisse de solidarité autorisée par le chef de camp. Cette caisse est alimentée par les concours de boules ou autres, par les fêtes données à peu près chaque mois, et elle permet de venir en aide aux internés dénués de ressources. C’est ainsi que nous recevons chaque semaine une petite somme d’argent qui nous permet de couvrir nos faux frais.

 

Tu vois que pour nous ça ne va pas mal et comme tu le penses, le moral est excellent parce que nous ne doutons pas de l’avenir. Si le nombre de lettres que tu peux recevoir n’est pas limité nous t’écrirons souvent, car nous avons le droit d’écrire chacun deux lettres par semaine, nous pourrons donc t’en réserver chacun une et tu recevras aussi une lettre tous les trois ou quatre jours. Si nous étions à ta place, et d’autre part lorsque nous sommes en train de t’écrire, nous nous figurons quelques instants que tu es à nos côtés, dire que nous sommes si près les nous les uns des autres et que nous ne pouvons pas nous voir ! Enfin écris-nous souvent si tu peux, confiance !

Et mon cher Victor nous t’embrassons bien fort, de tout notre cœur.           Roger

 

Louis à Victor Juillet 1941

 

Cher Victor, cher grand-frère

 

Comme ta lettre nous a fait plaisir ! Nous savions déjà par les journaux, et aussi nous pensions que tu étais à Limoges. Le moral est excellent nous aussi !! Mais ce qui nous inquiète le plus c’est ta santé. Malgré tout nous te savons fort mon cher Victor et nous pensons la même chose.

 

Roger te parle un peu de sa vie, je vais te dire la mienne. Ce qui ne va pas t’étonner c’est que je suis beaucoup moins studieux. À part la peinture. Ma jolie boite est toujours entre mes mains, mais je n’use que très peu. Je fais surtout de la gouache. Mais comme j’ai été content de m’attaquer aux décors ! Je n’en avais jamais fait et ceux-ci ont été bien réussis (en toute modestie !).

Tu sais qu’avec les bouquins que j’ai lus j’ai fait des progrès sensibles. Comme ça me plait !! ..  Je vais m’attaquer maintenant à une belle peinture, que tu pourras mettre chez toi, plus tard

Nous pensons souvent à toi et à tes inquiétudes pour notre santé. Vraiment, en toute franchise, ça va très bien !

Naturellement nous ne sommes pas bien gras, mais le reste va bien.

J’ai voulu représenter quelques roses décoratives qui t’apportent un peu de fraîcheur. « J’suis content, bien content…j’tach’rai de faire mieux la prochaine fois » Tu vois je blague toujours.

 

Ah ! J’oubliais de te dire que j’ai pris une grande résolution : Je ne fume plus !! ça t’étonne ? …moi aussi… (entre nous, ici il n’y a pas de tabac) Mais aujourd’hui comme on a touché un paquet pour notre mois j’en ai déjà fumé deux … tu vois ce n’est pas sérieux ! Que veux tu ? Dans notre baraqque nous sommes 15 et de temps à autre nous faisons des petits concerts entre nous. Il y a de ces blagues !.. C’est vrai que les « Marseillais » ne manquent pas. Alors naturellement je chante mes idioties, mais ça fait passer le temps. Mais je pense aussi que je ne t’ai pas parlé d’une chose importante. J’étais jaloux, ou, que veux-tu, chacun a ses petits défauts…mes yeux me faisaient mal et à la suite d’une consultation à l’hopital de Limoges on m’a ordonné des lunettes. C’est le Camp qui me les a payées.

 

Depuis juin 1940 je n’ai pas touché ma pension, et la semaine dernière j’ai reçu un avis comme quoi elle m’était supprimée pour l’instant. Le motif ? A la suite d’une délibération du Tribunal de Versailles !... Ces messieurs ont fait tout cela sans que j’en sache rien, et à ma lettre de janvier 1941 on me répond le 28 juin 1941. – Tout va très vite. Mais je m’inquiète pas pour ça ! j’arrangerai ça à ma sortie. Roger te dira que la question d’argent, nous nous arrangeons. Il y a ici de très bons copains qui partagent leurs colis. Tu vois que nous ça va ! Roger joue de temps en temps à la « pied-tanque » dite pétanque et c’est un as. Moi dès que j’y touche je perd la boule, aussi j’évite.

 

Aujourd’hui il est arrivé ici, sortant de prison, un peintre de métier, il se propose, une fois reposé, de faire des cours de dessin, tu penses cher Victor que je vais être assidu. Comme j’avais fait un « nu » assez réussi pour l’exposition des travaux internes, je suis obligé d’en faire pour beaucoup de copains, un souvenir quoi ! Mais à force, je commence à en avoir assez, des femmes, toujours des femmes ..tu te rends compte !

Aussi pour me reposer je fais des fleurs. (les femmes ne sont-elles pas aussi des fleurs ?)

 

Cher Victor je me laisse aller et raconte un tas d’histoires qui te feront sourire. Tant mieux ! Que cette lettre t’apporte un peu de nous, de nos pensées et qu’elle de dise Confiance !

Plus tard nous reparlerons ensemble de ces moments de séparation et en attendant de le faire pour de bon, nous t’embrassons ici de tout notre cœur, bien fort. Cher petit Victor, au revoir et tu auras bientôt une autre lettre.   De tout notre cœur à bientôt.  Louis.

 

Victor à Jeanne sœur de Claudine (les textes dans ce caractère gras et qui commencent  par « Ma petite sœur chérie » s’adressent à Claudine l’épouse de Victor, qui vit dans l’illégalité et ne peut donc être jointe facilement.)

 

24 Juillet 19 41

Ma chère Jeanne

 

Merci de tous vos souhaits de bonne fête que je viens de recevoir. Avec ta lettre j’ai eu celle de Roger et une autre de Louis. Leur moral est bon à tous deux et ils m’assurent que leur santé est bonne. Est-ce bien vrai ? Enfin maintenant j’aurai de leurs nouvelles régulièrement et ça me fera bien plaisir.

 

Et toi ma chère Jeanne comment vas-tu ? Tu ne dois pas manquer d’occupation et je ne sais pas s’il vous sera possible cette année avec Marinette d’aller vous reposer dans votre « maison de campagne ». Mais  si ce n’est pas cette année, les beaux jours reviendront quand même et nous pourrons alors refaire tous ensemble les belles promenades d’avant -guerre dont nous avons conservé un si bon souvenir. Tu me dis que la vie à St Etienne est bien dure, et ce doit être à peu près ….. Heureusement que les bonnes nouvelles compensent notre misère et nous font espérer de grands changements. Cela nous permet de tout supporter.

 

Du reste pour moi ça va très bien. J’ai passé une visite et le docteur m’a trouvé en bon état. On m’a donné des médicaments pour un petit rhume de cerveau qui se guérira vite. Pour la nourriture ça va, avec ce que l’on peut recevoir de la cantine, on peut tenir le coup. Ces jours ci on a même eu un peu de vin, et je t’assure qu’il a été le bienvenu. Si l’on pouvait recevoir des livres de l’extérieur tout irait bien et l’on prendrait son mal en patience. Je me rattrape en lisant les livres de la prison et ma foi le temps passe. Il y aura bientôt un mois que je suis ici.

Ma chère Jeanne je te demanderai seulement de m’expédier par la poste le linge que Jean-Marie a du te rapporter. À part cela je n’ai absolument besoin de rien, ne vous tracassez pas du tout pour moi. Si je change de résidence je vous le ferai savoir.

 

Ma petite sœur chérie, ne fais pas attention à ma vilaine écriture (je n’ai pas le choix des plumes). Si paradoxal que cela puisse paraître  je suis heureux, tellement j’ai confiance en l’avenir. Bien sûr j’aimerai mieux  pouvoir encore déposer près de toi une jolie pivoine rose comme celles que tu connais et gambader librement par monts et par vaux, mais il faut s’adapter à tout. Le logement de la butte me parait de plus en plus séduisant et semble un vrai petit palais comme on en retrouvera un jour. Après tout ce n’est pas cela le plus important. Un singulier hasard m’a fait avoir des nouvelles du brave jardinier qui nous a fait boire de si bon rosé (du fameux rubis).

Qu’il se soigne bien surtout et veille à son état. Conseilles lui de ma part de bien se reposer.

 

Et toi, ma petite sœur chérie, prend bien soin de toi. On n’a pas le droit d’être imprudent quand il s’agit de sa santé. Aussi fais bien tout ce qu’il faut. Tu vas te moquer de moi. J’ai rêvé que pour ma fête j’avais reçu une petite glace de poche avec au dos la photo de mes deux amours. Et c’était comme si j’avais eu mes deux petites avec moi. J’en sais une qui en ce moment doit gambader joyeusement avec son bain de soleil, bien heureuse malgré tout, et c’est tant mieux. Le principal est qu’elle ait ce qu’il lui faut. Pour le moment je préfère ne pas écrire là- bas, qu’en penses-tu ?

 

Je te quitte pour aujourd’hui, ma chère Jeanne en t’embrassant de tout cœur ainsi que toute la famille. Fais-moi bien savoir les dates des lettres que tu reçois afin que je vois si elles parviennent toutes.

Bons baisers à tous. Victor

 

PS : Petite sœur chérie. Je t’envoie la petite fleur qui m’a été envoyée par Louis et Roger, cueillie au camp de Nexon. Garde la en souvenir, puisque je n’ai pas la possibilité de la conserver près de moi. Tu pourras la mettre avec la fleur de notre Laurent qui doit lui aussi trouver le temps long.

 

 

Roger Michaut infirmerie Camp de Nexon – Hte Vienne

Nexon le 24 juillet 1941

 

Mon cher Victor

 

Nous espérons que notre première lettre t’est bien parvenue et que les petits détails que nous te donnons sur notre vie au camp ne t’ont pas ennuyé. C’est que cela nous serait bien difficile de parler d’autre chose, car tu sais que l’uniformité de notre vie n’est interrompue que par les menus incidents quotidiens.

Inutile de te dire que nous vivons avant tout dans l’attente d’une nouvelle lettre où tu nous diras si tu as pu faire le nécessaire pour faire reconnaître ton état de santé, mais peux –tu écrire .. censuré : déchiré

…Veux, le nombre de lettres que tu peux envoyer n’est- il pas limité !.............

Pour nous rien de changé, les journées se passent en…………………….. dans le camp, cours et devoirs, cure et repas. Voici d’ailleurs ……………nos horaires : le réveil sonne à 7 h 1/2 ; à 8 h l’app……………….au drapeau, repas à 11 h 30, appel à 17 h, repas 18 h 30 et coucher à …..Mais nous sommes dispensés d’aller aux appels puisque nous sommes …. Je dois te dire que tout se fait par sonnerie de clairon, ….de cela tu apprends que nous sommes vêtus d’effets militaires, …. Verras que cela fait penser à la caserne.

 

Nous sommes dans une chambrée spéciale aux contagieux ….10 m de long sur 3 à 4 de large (baraque en bois, tout en fibrociment) et …nous sommes quinze tu vois que nous avons assez d’espace. Dans ces …il y a des parisiens, des gars de la Loire, de l’Yonne, de l’Ain, un Corse, .. et des Marseillais tous les accents. Aussi lorsque pour s’amuser…se met à vanter sa région, tu parles d’un charivari ! La lutte est surtout  vive entre marseillais et parisiens, et les « altercations » bien amicales entre Louis et les méditerranéens font la joie de l’auditoire.

 

Tu vois donc, mon cher Victor, que nous nous sommes adaptés à notre vie de camp et que nous ne languissons pas. Il faut dire que c’est bien moins dur qu’en prison !

Pour nos occupations particulières, nous continuons à faire sérieusement la cure de silence de 1 h à 3 heures, celle qui nous est la plus indispensable. En dehors de cela Louis s’occupe surtout de ses  peintures, et moi de l’allemand. Nous avons deux cours principaux par semaine, plus tous les matins après l’appel un cours supplémentaire de grammaire et de conversation tu vois que nous en mettons coup. Il est vrai que c’est une langue bien difficile, et tellement différente de la nôtre : si l’on accepte la prononciation, c’est un jeu d’enfant que d’apprendre l’anglais en comparaison de l’allemand et les ressemblances entre ces deux langues ne se retrouvent guère que dans le ……..laire, mais la construction des phrases est totalement différente………………………………………le soir après diner, nous allons assister aux matches de boules et de volley…………………sports ont bien des amateurs : il y a des gars qui sont en train d’aplanir … pour le basket-ball.

 

Avec Louis nous couchons côte à côte, et le soir nous parlons de …..  toujours nous parlons de notre espoir de te revoir le plus tôt possible ….. , mon grand Victor, dis-nous aussi comment tu arrives à passer tes journées, cela doit te paraître bien long, surtout sans lecture. Es-tu seul dans ta cellule, ou êtes-vous trois ?

 

Sois-sûr que nous attendons ta prochaine lettre avec impatience, en attendant nous t’embrassons bien fort tous les deux.                            

 Roger

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges. 25 juillet 1941

 

Chers Roger et Louis

 

Vos gentilles lettres que j’ais reçues hier m’ont procuré une grande joie. J’espère que réellement votre état de santé est assez stable mais vous ne me dites pas si on vous accorde les soins nécessaires. Avez-vous des médicaments et pouvez-vous faire à peu près vos cures ?

           

Enfin je suis heureux que vous soyez toujours ensemble et que vous ayez la possibilité de vous occuper à quelques études ou travaux intéressants. Merci pour vos fleurs qui m’ont apporté un joli symbole d’espérance.

           

Pour moi tout va bien. J’ai vu le médecin qui m’a ausculté et trouve mon état satisfaisant. Il me conseille  seulement « du repos » et ma foi de ce côté-là j’ai plus qu’il ne me faut.

           

Quant à la nourriture, grâce à la cantine ça peut aller et l’on peut quand même tenir le coup s’il n’y a pas de changements.

 

Malheureusement je n’ai pas encore obtenu l’autorisation de recevoir les bouquins qui m’intéressent. J’en suis réduit à me rabattre sur la bibliothèque de la prison qui n’est pas fort riche, mais j’ai pu cependant lire quelques ouvrages instructifs comme Andromaque, le Siècle de Louis XIV et les pamphlets de Paul Louis Courier :

 

Je recommande vivement cette dernière œuvre à Roger s’il peut se la procurer). J’aurais bien voulu pouvoir me perfectionner en allemand et entamer l’espagnol. J’espère que cela deviendra possible un de ces jours. Je vois avec plaisir que Roger s’attaque aux langues avec une intrépidité et une patience remarquables. Tu as bien raison, car c’est un exercice qui assouplit la mémoire et parfait en même temps la connaissance même du français. Le plus difficile en allemand ce sont les quatre déclinaisons et la construction des phrases. Pour la peinture, je ne doute pas que  Louis fasse encore des grands progrès et je suis  persuadé que tu nous prépares de très jolis tableaux qui feront pendant avec le fameux chien dont nous étions si fiers. J’aimerais que tu m’expliques dans une prochaine lettre la technique de la gouache, est-ce une poudre qu’on délaie dans l’eau ou un liquide déjà préparé et comment étends-tu tes couches de différentes couleurs ?

 

Je ne sais pas si vous avez appris que ma petite nièce Marinette a réussi son examen pour l’obtention d’une classe de lycée. On verra ainsi qu’une petite fille de mineur peut fort bien s’instruire et le temps viendra bientôt où les enfants du peuple  auront la possibilité de s’instruire sans limites.

           

Chers Louis et Roger, avec vos lettres je reçois celles de Jeanne qui m’apportent des nouvelles de la famille et ainsi on dirait que les murs faits pour nous séparer nous réunissent, et nous sommes si confiants que nous avons la certitude de nous retrouver tous un jour que nous fêterons en famille.

           

Surtout ne m’envoyez absolument rien. On ne peut pas recevoir de vivres et j’ai l’argent qu’il me faut tandis que vous ne devez pas en avoir beaucoup.

           

Vous voyez donc que tout va bien et qu’l n’y a aucune raison de s’inquiéter. Je m’adapte à la vie de prison.

 

Je vous embrasse bien fort tous deux, biens chers Louis et Roger.

 

Votre grand frère

 

PS : j’oubliais de féliciter mon frère binoclard[1]. Ainsi je suis moins seul.

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

 

Prison de Limoges 27 juillet 1941

 

Chers Louis et Roger

 

J’ai bien reçu vos lettres du 24. Ca va relativement vite quoique, vous pensez  bien que c’est arrêté en route, ce doit être encore plus long pour les miennes. J’ai le droit d’en écrire autant qu’il me plait tant que je suis prévenu mais naturellement toute la correspondance doit être vue par le juge d’instruction. Ne soyez pas trop étonnés s’il y avait un retard quelconque, mais faites moi le savoir.

           

Mes chers petits frères, je suis profondément heureux d’apprendre que vous dormez côte à côte, comme au temps de notre enfance dont nous conservons un si vif souvenir. A deux on est toujours plus fort et le temps passe plus vite.

           

Quand vous le pouvez cassez bien la croute, cuisinez vos petits suppléments de viande et soignez-vous. Ne songez pas à m’envoyer quoi que ce soit, car nous n’avons pas l’autorisation de recevoir des colis (sauf une  fois de linge). D’ailleurs vous ne devez pas avoir trop pour vous. Ce qui vous manquera ce sont probablement des vêtements d’hiver. Dites moi ce que vous avez, je pourrai voir avec Jeanne[2] pour qu’elle vous fasse parvenir ce qui vous manque. Je crois que nous pourrons recevoir chacun un bon pull over, ce serait toujours ça.

           

Vous avez bien de la chance de voir les journaux régulièrement, malgré qu’ils ne soient pas très loquaces (et pour cause) on y trouve sûrement matière à espérer. Ici je suis privé totalement de nouvelles de l’extérieur et c’est de cela qu’on souffre le plus. Autrement les jours s’écoulent dans une continuelle attente mais c’est une vie à laquelle on est relativement préparé lorsqu’on a fait d’assez longs séjours au sana.

           

Je voudrais te demander mon cher Roger si tu en as la possibilité, de me copier dans chacune de tes lettres quelques beaux vers ou une pensée d’un grand écrivain. J’aimerais surtout quelques poèmes de Ronsard, Baudelaire, Verhaeren, Rimbaud ou Victor Hugo. Mais c’est suivant ce que tu peux avoir sous la main. Je te fais confiance pour le choix, si tu trouves le Faust de Goethe (autant que possible dans la traduction de Gérard de Nerval) copie m’en quelques pensées. Il faut bien s’occuper l’esprit et comme dit Descartes la lecture des bons livres est comme une conversation avec les meilleurs hommes des temps passés.

           

De Louis j’aurais toujours plaisir à recevoir des lettres joliment décorées ainsi que la première (de simples vignettes car autrement cela ne passerait peut être pas).

           

Il ne m’est pas possible de vous fournir d’amples détails sur la vie de prison car elle manque de pittoresque et d’autre part je suis contraint à une certaine discrétion. C’est pourquoi ma vie réelle est en dehors, soit dans le souvenir des jours passés, soit dans le souvenir des jours à venir.

           

Cela fait aujourd’hui un mois exactement que j’ai été arrêté et je m’habitue bien à ma nouvelle situation.

 

Naturellement ça ne vaut pas la liberté. On en profitera d’autant mieux quand le bonheur viendra. J’attends ces jours ci des nouvelles de la famille. Maintenant je vis plus par les lettres qu’autrement.

           

Je vous quitte pour aujourd’hui chers Louis et Roger en vous embrassant de tout mon cœur.

Votre grand-frère    Victor

Août 1941

 

Victor à Jeanne

 

1er Août 1941 Prison de Limoges

 

Ma chère Jeanne

 

J’attendais de vos nouvelles tous ces jours ci mais, comme vous devez vous en douter, toutes les lettres sont interceptées et subissent bien souvent des retards. Aussi j’espère que tout le monde va bien malgré les multiples difficultés de la vie.

Je pense beaucoup à vous et j’aimerais être rapproché de la famille, ce qui n’est pas impossible car il n’est pas exclu que notre affaire soit transmise à un tribunal militaire. En tout cas je prends patience, certain que nos malheurs ne tarderont pas à se terminer une bonne fois. Nous avons plus que jamais des raisons d’espérer, vous devez du reste pouvoir vous en rendre compte mieux que moi.

 

Pour moi ça va bien. Je te demanderai en m’envoyant le linge que Jean-Marie a dû t’apporter, de m’expédier en même temps si tu le peux un morceau de savon et les livres que je t’avais déjà indiqués, si tu as pu les avoir. Je voudrai surtout la grammaire Larousse, les livres d’allemand, l’Histoire du Monde et enfin les livres qui auront pu te parvenir. J’ai reçu aujourd’hui l’autorisation de recevoir des livres pourvu que ce soient des livres d’étude. Tu penses si je suis heureux. Je vais pouvoir m’occuper sérieusement. Louis et Roger m’ont écrit de bonnes lettres, avec des dessins, ils sont bien courageux malgré tous leurs malheurs.

Est-ce que Jean-Marie se réadapte à la nouvelle vie ? Enfin il a son Paulot qui a du devenir un grand garçon, il me semble voir le Marcel que nous aimons tous bien le pauvre petit.

 

Ma petite sœur chérie ce qui me prive le plus c’est de ne pas avoir de tes nouvelles comme je le voudrais. Mais je te sais bien courageuse ma petite. J’ai lu ces jours ci un livre d’Alfred de Musset qui m’a rappelé le pauvre petit canard du film de Walt Disney. Chaque soir je pense à la petite femme que je connais toujours alerte et forte ; cette pensée me réchauffe et me rapproche de vous tous. Comment va la petite Coco ?

 

Chère Jeanne. J’oubliais de te dire de m’envoyer avec les livres, si c’est possible, 2 ou 3 cahiers d’écolier, pour écrire.  Renseigne toi aussi sur une paire de chaussures qui était au cordonnier. Je n’ai que mes sandales. Je vous écrirai plus longuement  ces jours ci, il faut que ma lettre parte. Je t’embrasse bien fort chère Jeanne, ainsi que Marinette et vous tous.

                                                                      

Victor

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

Prison de Limoges. 4 Août 1941

 

Chers Louis et Roger

 

Hier dimanche m’a procuré deux grandes joies : j’ai eu la visite de Jeanne et j’ai reçu vos lettres. Jeanne[3] a donc pu vous voir la veille et vous donner des nouvelles de toute la famille. J’espère que vous avez eu la possibilité de la voir suffisamment et de lui causer de tout ce qui nous tient à cœur. Ici nous n’avons pu nous voir  qu’à travers les grillages du parloir, impossible même de s’embrasser. Mais j’étais tout de même content d’une pareille surprise. Il n’est rien qui puisse empêcher nos pensées de se rejoindre et c’est l’essentiel. Si bien que ce dimanche était presque une journée passée en famille, d’autant plus que le soir nous avons eu l’autorisation de disposer quelques heures de nos photographies personnelles – les consignées au vestiaire. Vous voyez donc que j’ai été gâté !

           

Je constate avec plaisir que vous vous livrez tous deux à des occupations sérieuses et passionnantes, ainsi le temps passe beaucoup plus vite et l’on a moins l’impression d’être inutile. Sachez que je prends toujours beaucoup d’intérêt aux détails que vous me donnez sur vos travaux, c’est un peu comme si nous le faisions ensemble et puis nous avons tellement les mêmes goûts que nous ressentons ainsi les mêmes impressions.

 

Mon cher Louis, continue à me parler de la peinture et raconte moi tes progrès. Nous serons heureux plus tard de regarder tout cela en songeant à l’époque actuelle.

 

Mais je crains bien, mon cher Roger, de t’avoir demandé un travail inutile, car la poésie de Clément Marot ne m’est pas parvenue ta lettre  ayant subi à cet endroit le coup de ciseau d’ Anastasie. C’est qu’il n’est probablement pas permis d’échanger ainsi des vers et de belles pensées d’auteurs français. Désormais abstiens-toi donc de me copier ce qui pourtant m’aurait fait grand plaisir.

 

D’ailleurs on m’a maintenant permis de recevoir des livres d’étude et j’espère dans quelques jours  avoir la grammaire, l’histoire et des livres d’allemand que j’attends. Je vais pouvoir étudier, ce qui est bien la meilleure  occupation qu’on puisse avoir en prison.

 

Nous nous attendons d’un jour à l’autre à changer de résidence car il est fortement question de transmettre notre affaire à un tribunal militaire. Peu importe, du reste !

 

Avez-vous des nouvelles de tante ? Elle doit avoir bien du souci avec tout cela, quoiqu’il n’y ait pas de raison pour qu’elle se tourmente sur notre sort.

 

Jeanne m’a dit qu’elle vous avait trouvé assez bonne mine, surtout Louis. Continuez, dans toutes les mesures du possible à bien veiller à votre santé ! Les piqures de calcium ne peuvent que vous faire du bien, mais naturellement ce qu’il faudrait surtout c’est la nourriture d’avant- guerre ect…  enfin tout ce qui précisément nous manque.  Tenez toujours compte des retards que peut subir ma correspondance et ne vous inquiétez pas si vous restez un moment sans nouvelles. Dans l’attente de vous lire, je vous embrasse bien tendrement, mes chers petits frangins.      Votre grand frère Victor

 

 

 

Mardi 5 Aout 1941 Camp de Nexon

 

Cher grand Victor

 

 

Nous sommes encore sous l’émotion de la visite que nous avons eue Samedi, Jeanne a été si gentille ! Les inspecteurs ont été très chics, car il n’y a que les : pères, mères et enfants qui ont le droit. Enfin tout s’est bien passé. Elle a dû te confirmer notre état de santé, tu vois qu’il n’y a pas à s’inquiéter cher Victor ! Comme tu as dû être content aussi ! Aujourd’hui nous avons reçu une carte, avant son départ de Limoges. Elle nous a parlé de Marinette, longuement et nous sommes fiers d’elle. Hélas ça a été bien court … Mais nous aurons bientôt des nouvelles. As-tu réussi à comprendre ce que je n’ai pas expliqué très clairement sur la gouache. Roger te parle un peu de ma peinture et il a raison avec les méthodes nouvelles pour moi, je trouve des plaisirs ignorés dans cet art.

 

Seulement, comme j’avais fait des petites choses qui plaisaient aux copains, je suis obligé de continuer ce genre, car beaucoup de copains m’en demandent.

 

J’ai reçu une convocation d’un expert de Belley (Ain) pour une expertise de ma jambe. Surement pour diminuer le taux de ma pension. J’ai écrit à l’assurance mon incapacité de me déplacer et j’attends une réponse pour un expert à Limoges.

 

J’ai reçu une carte de mon copain René. Il est allé voir tante, elle va très bien. Nos copains du sana se débrouillent toujours pour nous envoyer du tabac et des livres. Beaucoup de nos meilleurs sont rentrés à Paris.

 

Nous allons avoir une fête pour le 15 Août, les répétitions battent leur plein tous se donnent beaucoup de travail pour faire quelque chose de bien !

Je vais encore te parler de ma peinture. Le peintre m’a prêté des brosses et je t’assure que je suis à mon affaire, fini les petits fignolages ! Il faut y aller franchement, mettre en place, rechercher les valeurs et ensuite s’occuper des détails. Si tu voyais la différence !! On a beau lire des bouquins il faut avant tout de la pratique.

 

Quand il fera beau je me mettrai à faire une vue du Camp. Veux-tu que je te fasse parvenir quelques tubes d’aquarelle et du papier je sais que tu aimes faire de jolies choses. Tu vois cher Victor que nous sommes en pleine forme. Quand le docteur aura le temps il nous passera la radio. Mais voilà déjà longtemps qu’on nous dit ça ! Heureusement que nous faisons attention à nous. Nous respectons les cures et nous ne fatiguons pas beaucoup. D’ici l’hiver on peut voir venir. Nous avons les journaux tous les jours et nous pouvons suivre les évènements. Tout va bien ! Tiens-nous au courant de ta santé. Roger travaille toujours et tu sais c’est un as il se débrouille vraiment bien pour les langues et la Comptabilité.

Voilà les nouvelles que nous pouvons te donner. Dans notre chambre il y en a un de libéré nous restons à 14. Il pleut toujours et nous restons dans la chambre à travailler ou jouer aux cartes. On joue aussi aux petits chevaux, tu vois des jeux bien innocents. Cher petit Victor on va se quitter pour aujourd’hui et on pense avoir bientôt de tes nouvelles qu’on attend toujours avec impatience. À bientôt.

 

Comme tu le dis : ton pt’it frère binoclard Louis.

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne) à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges 11 Aout 1941

 

Mes chers petits frères,

 

Vos lettres me procurent chaque fois une nouvelle surprise et fait une tache claire dans ma vie monotone de prisonnier. Merci de vos attentions, les fleurs dessinées par Louis embaument un peu notre cellule et fait l’objet de commentaires admiratifs, ce pendant que les pensées choisies par Roger sont pour nous une bien douce musique. Contrairement à ce que je t’avais écrit précédemment, mon cher Roger, les vers cette fois ci, ne sont pas tombés sous les ciseaux d’Anastasie.

 

Tu peux donc continuer à m’en envoyer si cela ne te demande pas trop grandes recherches et en tâchant de les copier de telle façon que s’ils sont coupés cela ne retranche rien de l’essentiel au dos de ta lettre.

 

 Enfin, jusqu’ici c’est le pauvre C.Marot qui a été la victime, mais V.Hugo a victorieusement bravé tous les foudres. Ici j’ai pu lire quelques bons ouvrages.

J’avais dans ma valise, au moment de mon arrestation un livre très instructif sur la campagne de Napoléon en Russie en 1812. Je l’ai lu ces jours ci avec toute la passion qu’on peut avoir à étudier un pareil livre en ce moment. Je vous ai déjà dit aussi que j’avais eu le bonheur d’avoir sous la main les pamphlets de P.L. Courier, écrits à l’époque de la Restauration et pleins d’enseignements actuels. Il m’est difficile dans cette lettre de vous dire tout ce qu’on pense. À un esprit très caustique il joint une forme parfaite un style comparable à celui de Voltaire ou d’Anatole France. Vous connaissez certainement de lui cette  lettre spirituelle ou il est question de 2 voyageurs perdus en Calabre et qui s’attendent à être égorgés alors que leurs hôtes discutent prosaïquement …. de 2 poulets qu’ils tuent  pour leur offrir. Bien entendu les pamphlets traitent de questions qui nous préoccupent bien davantage. Quant à Rimbaud, mon cher Roger, je ne saurais rien t’en dire pour la raison que je ne le connais guère moi-même. Je crois qu’il fut contemporain de Verlaine. J’ai découvert cette semaine un philosophe de la Révolution Française que je ne connaissais pas. C’est Volney qui a fait une remarquable étude sur l’origine des religions qu’il soumet à une critique serrée (qui conserve encore beaucoup de valeur).

Voilà pour ce qui concerne mes occupations intellectuelles, les seules permises.

 

À part cela, notre affaire traine en longueur et l’on ne sait ni où ni comment nous serons jugés, si toutefois nous sommes jugés un jour !

 

Cela ne change rien en tout cas à nos convictions et je préfère être dans ma peau que dans celle de certains béni-oui-oui qui ne savent plus trop à quel saint se vouer.

 

D’après ce que vous me dites, je suppose que vous avez eu la possibilité avec Jeanne de parler, sinon en toute intimité, du moins plus facilement que moi. N’est-ce pas qu’il y a des points de ressemblance avec sa gentille petite sœur ? Maintenant Roger la connaît et pourra lui écrire en connaissance de cause.

 

Mon cher Louis, si tu devais venir à Limoges consulter un expert, vois s’il faudrait dans ce cas aller à la Préfecture puis ensuite au Palais de Justice pour obtenir une autorisation. En principe les visites n’ont lieu que le jeudi et le dimanche de 14 à 16 heures, mais exceptionnellement il te serait permis de me voir.

 

Chers Louis et Roger, vous ne m’avez absolument rien dit sur la façon dont vous êtes vêtu, n’avez-vous pas souffert du froid pendant les jours où le temps s’est rafraîchi et avez-vous parlé de cela à Jeanne ? Surtout n’attendez pas d’être surpris par l’hiver.

 

Pour moi le temps passe relativement vite, tant il est vrai que l’homme est décidément l’animal qui s’adapte le mieux à toutes les conditions. Avec le supplément qu’on peut avoir de la cantine, la vie est supportable. Ces jours ci – luxe inouï ! – nous avons eu une boite de pâté et des prunes. Cela nous a paru si bon qu’on avait l’illusion de faire enfin un « vrai repas ». Enfin ça va. J’attends maintenant des nouvelles de Jeanne et de toute la famille. Dehors le soleil brille et dans nos cœurs l’espoir. Tout va bien. Je vous embrasse bien affectueusement tous les deux. Votre grand frère qui vous aime.   Victor

 

PS : vos lettres mettent 6 à 7 jours pour me parvenir. Et les miennes ?

 

 

 

 

Victor à Jeanne

 

 

Prison de Limoges le 12 Août 1941

 

Ma chère Jeanne

 

J’espère que ton voyage se sera bien passé et que tu auras pu régler tes affaires comme tu le désirais. Dès que tu le pourras dis-moi comment va Coco.

Louis et Roger m’ont écrit pour me dire combien ils avaient été heureux de ta visite. Ainsi tu as pu faire connaissance avec Roger que tu n’avais pas encore vu. Ils t’aiment bien tous les deux et il nous semble que nous sommes tous de la même famille depuis toujours. S’il y a une date dont je peux me souvenir avec reconnaissance je t’assure que c’est celle de mon mariage. J’y pensais beaucoup ces-jours-ci, je ne sais pas pourquoi, et je nous revoyais dans notre petit logement de la Butte. Jean-Marie et Emma ont ce jour- là  partagé notre bonheur. Enfin dès que nous le pourrons, notre grande joie sera de nous rassembler tous et de vous recevoir dans ce Paris que nous aimons tant. Nous serons cette fois plus nombreux puisque la famille s’est agrandie, il faudra alors que Marinette y soit aussi, et il y aura tous nos enfants.

 

Tu as dû goûter de ce bon pâté du pays que nous avions déjà eu l’occasion d’apprécier avec toi. As-tu vu comme notre poupée sait bien sait bien manger toutes les bonnes choses, ainsi qu’une grande personne. Il faut la voir croquer des noix ! Ce doit être maintenant une vraie fillette.

 

Ma chère Jeanne, tout cela te fait bien des préoccupations et tu ne dois guère profiter de tes vacances. Si tu le peux, repose-toi tout de même un peu. Quant à moi c’est ce que je fais ici. J’ai acquis au sana la faculté de dormir énormément et comme ici on est couché de 7 h du soir à 7 h 1/2 du matin, tu peux croire que je n’ai pas à me plaindre de ce côté-là. Ces temps- ci la cantine a été mieux approvisionnée. Nous avons pu recevoir une boite de pâté et des prunes, ce qui nous a permis de faire quelques « vrais repas ». Aujourd’hui nous nous sommes régalés d’un morceau de foie qui a été le bienvenu. D’ailleurs je cantine toujours à peu près le maximum et en plus de la gamelle on peut ainsi avoir de temps en temps du fromage ou du boudin. Le matin on attend le jus avec impatience et c’est vraiment un des meilleurs moments. Je bois mon quart de café avec le plaisir que tu peux imaginer. Pour le 1er mois de ma détention j’ai dépensé en tout 170 f, mais en moyenne on peut s’en sortir avec 150 f par mois en prenant à peu près tout. Comme il me restait au début du mois environ 870 f, j’ai encore de quoi faire. Soyez certains que je fais ce qu’il faut pour tenir le coup physiquement (je ne parle pas du moral qui est parfait) Donc tout va bien et ne vous inquiétez nullement pour moi. Du reste la vie dehors ne doit pas être gaie et il faudra bien que ça change. Il se pourrait d’après les bruits, que nous soyons transférés à la Prison Militaire de Clermont Ferrand, probablement pas avant le mois de septembre.

 

Ma petite sœur chérie, tu as dû avoir de rudes tracas avec tout ce qui est arrivé. Toutes mes pensées vont vers toi, tu le sais. Voilà que j’ai occupé mes loisirs forcés à faire un petit poème en souvenir  de notre voyage  mémorable du 13 août de l’année dernière. Tu te rappelles comme je t’avais fait de la peine avant de partir ? Mais ensuite on s’est bien compris n’est-ce pas et je te vois toujours souriante et gentille. Je voudrais pouvoir te dire tout ce que je ressens. Enfin tu le sais. Surtout ne te fais pas de mauvais sang pour celui qui n’est plus à tes côtés mais qui ne t’oublie pas. Vis comme avant, ma petite, et si tu peux parfois te distraire un moment fais le. Vas au cinéma e dévore Balzac. Sois aussi heureuse que possible et je le serai également. Je t’embrasse tendrement.

 

Ma chère Jeanne, si nous sommes un peu plus rapprochés, peut-être pourrais-je te voir et ce sera pour moi un grand bonheur. Je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que toute la famille. Victor

 

 

 

13 Août

 

 

Te souviens-tu de ce beau jour

Où le cœur gonflé d’espoir

Nous avons pu enfin revoir

L’enfant chéri de notre amour

 

Sous le chaud soleil d’Août

Heureux de faire tant de chemin

Nous allions main dans la main

Pour embrasser l’ange si doux

 

Poupée mignonne aux boucles blondes

Ses yeux d’azur nous épiaient

Et tout en elle souriait

Semant du bonheur à la ronde.

 

 

 

Louis à Victor Mercredi 13 Août 1941

 

Cher Victor

 

Je ne sais pas si de ton côté c’est pareil, mais les lettres que tu nous envoies mettent 4 jours pour arriver. Le principal c’est que nous ayons de tes nouvelles. Comment va la santé ? Pour nous ça va doucement. Depuis 2 jours j’ai mal à la gorge, mais demain, le Docteur vient je saurai ce que c’est, en attendant Je me garagarise et badigeonne au bleu de méthulène. Ce qui m’embête c’est que ça me retarde pour les décors. Enfin demain ça ira surement mieux. En attendant je reste au chaud et j’en profite pour faire l’affiche. Je te fais un petit dessin au sujet de cette affiche. Comme je n’ai pas assez de place, chauqe fois je te ferai un nain. Tu auras la collection complète. Et cela te rappellera ce film magnifique aux si douces couleurs.  Voici le programme du spectacle que nous aurons samedi. D’abord un orchestre composé de 2 violons, 1 trompette, 4 mandolines et banjos. Tu vois que ça s’amuse bien. Au premier acte, des chanteurs variés et un imitateur (très bon d’ailleurs) de Michel Simon, Louis Jouvet, Carette etc… et avec un partenaire une scène des « Vignes du Seigneur ». Ensuite une comédie de Courteline. Le gendarme est sans pitié et aussi du même Auteur : Lidoire. Enfin en dernière partie le clou de la soirée une sélection de : Blanche  neige et les sept nains. Naturellement les acteurs ont été choisis minutieusement. Les sept nains sont parfaits des petits rigolos . Où ça a été le plus dur, c’est pour blanche neige. On n’a pas voulu habiller un homme en femme, ça aurait été trop bouffon. Aussi comme Lambert le marseillais qui a une voix ravissante, chante dans les coulisses « Un jour mon prince viendra » cela fait un ensemble épatant. Tu vois que nous avons de quoi nous distraire. Et à l’issue de cette soirée des billets de tombola sont vendus au profit de la caisse de solidarité.

 

Voilà, cher Victor les nouvelles du Camp. Nous attendons les nouvelles de Jeanne avec impatience, peut-être est-elle en route (la lettre). D’autre part l’assurance m’a écrit en me disant qu’un docteur de Limoges allait me convoquer pour « m’ausculter les tibias ».

J’ai été forcé d’abandonner quelques jours ma peinture dans une 15e de jours. Il commence à prendre tournure. Nous avons reçu une carte de Jojo car mon copain René est allé voir la Tante. Elle va très bien et on va lui envoyer une petite carte. En définitive tout va très bien

Nous avons un grand espoir et une cobfiance …. Aussi le moral est-il excellent. Mon cher petit Victor déjà on se quitte. Au revoir et à bientôt. Je t’embrasse de tout mon cœur.

Ton grangin (le brigand)    Louis.

 

 

 

Roger MICHAUT  camp de Concentration  de Nexon

Nexon le 16 Aout 1941

 

Mon cher petit Victor,

 

Nous avons reçu ta lettre du 11, et je t’assure que chacune de tes lettres nous procure un énorme plaisir, non seulement parce qu’elles nous donnent de tes nouvelles, mais aussi parce qu’elles sont si bien écrites, elles dégagent tant de sensibilité et de sentiments élevés, que ceux qui les lisent ne peuvent que s’enrichir devant un homme qui a une vie spirituelle intense.

Avec un tel exemple, il est normal que nous aussi, nous cherchions à nous élever davantage et à profiter de notre inaction pour parfaire nos connaissances dans les matières qui nous intéressent, c’est ce que nous ne manquons pas de faire. Malgré cela il ne faudrait pas que tu croies que nous sommes penchés toute la journée sur notre labeur, car lorsqu’il fait assez beau nous passons de longs moments à nous promener dans le parc, pensant qu’en hiver nous serons bien assez enfermés comme cela : ainsi en ce moment, je participe au concours de boules organisé à l’occasion du 15 Aout.

 

Quant  à Louis il est pris par le travail des décors pour la fête de ce soir dont nous te donnerons les détails dans notre prochaine lettre.

 

Mon cher Victor, je me souviens en effet de ce conte relatant la peur qu’éprouvent en Calabre les deux voyageurs, mais je ne me souvenais pas que c’était P.L.courier.  Et puisque les vers de V.Hugo ont le privilège de traverser les obstacles, je t’n mets encore quelques- uns aujourd’hui : C’est l’extrait  d’un morceau des Feuilles d’Automnes intitulé Soleils Couchants : il est dommage que je ne puisse pas mettre le morceau entier, il faudrait toute la feuille, mais je pense que tels quels, ils vous apporteront, à toi et tes camarades de cellule, un peu de ce qui nous manque le plus, la lumière réconfortante du soleil et la beauté de la nature.

 

 

« J’aime les soirs sereins et beaux, j’aime les soirs, soit qu’ils dorent le front des antiques manoirs ensevelis dans les feuillages, soit que la brume au loin s’allonge en bancs de feu, soit que mille rayons brisent dans le ciel bleu a des archipels de nuages.

Oh, regardez le ciel ! Cent nuages mouvants amoncelés là-haut sous le souffle des vents groupent leurs formes inconnues.  Sous leurs ilots flamboie un pâle éclair comme si tout à coup quelque géant de l’air tirait son glaive dans les rues … »

____________________________________________________________________

 

Nous avons vu que tu as eu l’autre jour un petit supplément de nourriture et nous nous rendons compte quelle joie cela a du t’apporter, sois sûr qu’un jour nous ferons ensemble un bon repas et que rien ne manquera ; nous n’en doutons d’autant moins que tout s’annonce  bien pour nous.

Je t’embrasse bien fort.

                                                                       Roger

 

[1] Louis avait annoncé à Victor qu’il devait porter des lunettes.

[2] Jeanne est la belle- sœur de Victor sœur de Claudine.

 

[3] Jeanne était la sœur de Claudine Chomat-Michaut épouse de Victor

Victor à Jeanne

 

 

 

Prison de Limoges 17 Août 1941

Ma chère Jeanne

 

Aujourd’hui dimanche, je vis en pensée avec vous, encore plus que d’habitude. C’est le jour du parloir et cela nous porte tous à revivre un peu la vie de famille. Il y a quinze jours que j’ai eu l’immense joie de te revoir mais depuis je n’ai aucune nouvelle. Comme je t’ai écrit le 4 et le 1er aout, je te demanderai de me faire savoir si tu as bien reçu mes lettres, afin que dans le cas contraire je fasse parvenir une réclamation au juge d’instruction. Il est possible aussi qu’avec « les fêtes » du 15 août la correspondance  ait subi un plus long retard. Habituellement je reçois les lettres de Roger et Louis dans le délai de 5 ou 6 jours. Dis-moi combien de temps mettent mes lettres pour te parvenir et signale moi toujours celles que tu reçois. Enfin ma chère Jeanne, j’espère qu’il n’y a là qu’un contre temps et que rien de fâcheux n’est arrivé. Pourtant on ne sait jamais, tant est grand l’esprit de vengeance qui s’acharne sur notre famille parce que nous marchons dans le droit chemin. Il faut s’attendre bien sûr, à ce que les coups redoublent contre nous, mais quoi qu’il arrive nous sommes forts d’une confiance inébranlable en l’avenir. Serons-nous seulement jugés ? On peut se le demander, mais peu importe en définitive.

 

Dès que tu le pourras, ma chère Jeanne, envoie moi les livres que je t’ai demandés, surtout la langue allemande, la grammaire et l’histoire. Je peux aussi recevoir du tabac, mais ce doit être bien difficile de s’en procurer. En tout cas que Jean-Marie ne s’en prive pas, moi je ne suis guère fumeur mais les amateurs ne manquent pas.

 

Avant-hier soir il a fait un terrible orage. Les éclairs qui se succédaient sans interruption illuminaient notre cellule et ma foi ça rompait la monotonie de la vie de prison. Le coin de ciel que nous apercevons à travers les barreaux est la seule image qui nous vienne du dehors et comme je n’ai pas encore été conduit une seule fois à l’instruction, cela fera bientôt 2 mois que je n’avais pas goûté l’air libre ni foulé le pavé des rues. À mener une telle vie, cela fera tout drôle quand nous serons libérés. Comment passez- vous vos vacances, Marinette et toi, ma chère Jeanne ? Probablement pas comme celles d’il y a 3 ans quand Jean-Marie allait à la pêche et que tu nous préparais cette bonne friture dont nous nous sommes régalés. Marinette aussi s’exerçait à la pêche, a-t-elle continué ?

 

Ma petite sœur chérie, sois bien tranquille sur mon sort. Me voilà devenu maintenant un vrai prisonnier et l’on s’y fait vite, tu sais. Je m’occupe et le temps passe. J’ai lu un livre de l’auteur de la Mère, « les vagabonds ». On y retrouve le même souffle humain que dans Tolstoï. Dans un autre ordre d’idées, j’ai eu l’occasion de relire « Ma petite amie Pomme » cette enfant terrible qu’on aime pour tout ce qu’elle a de vivant. Ça me rappelle Coco montrant son petit derrière en allant avec sa maman faire la cueillette des « fleurs » qu’elle trouve si jolies. C’est maintenant qu’elle doit raconter de charmantes choses dans son langage de petite fille mignonne. Et toi tu ne dois guère avoir le temps de t’ennuyer. Je voudrais surtout que tu ne sois pas trop seule, mais peut- être n’est-ce le cas. Comme je voudrais pouvoir t’embrasser ma petite sœur chérie ! Ce sera un vrai bonheur quand nous nous retrouverons et tu verras que les beaux jours effaceront bien vite le souvenir des mauvais. La vie est ainsi faite qu’il faut connaître le malheur pour mieux goûter la joie de vivre. On ne sent le prix de la liberté que lorsqu’on en est privé ! Mais c’est assez philosophé. Courage  ma petite et à bientôt.

 

Transmets à tous mes meilleurs souvenirs, ma chère Jeanne, et bien des baisers à la ronde. Dans l’espoir de te lire et d’avoir de bonnes nouvelles de toute la famille, je t’embrasse de tout mon cœur.

                                              

Victor

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges 20 août 1941

 

Chers Louis et Roger

 

J’ai reçu successivement vos lettres du 13 et du 16 par lesquelles je vois que vous vous préparez fébrilement à cette fête dont vous me direz bientôt comment elle s’est passée. Grâce aux dessins de Louis j’aurai le plaisir, en feuilletant la collection de vos lettres, de vivre avec tout un peuple de personnages bien sympathiques, tels les 7 nains de Blanche Neige. Si je ne me trompe pas, le dernier devait être le Joyeux et le précédent le Timide, mais je n’en suis pas sûr, car ils ont tous un air de famille qui les rend difficiles à reconnaître (à moins que mes souvenirs s’estompent, ce qui est bien possible).

 

Roger, tu as failli me faire rougir par les compliments exagérés que tu m’adresses dans ta dernière lettre. Enfin ce qui est certain, c’est que tous les trois, nous nous efforçons de ne pas perdre absolument tout le temps que les circonstances nous contraignent à passer à peu près hors du monde.

 

Ces jours ci j’ai eu la bonne fortune de tomber sur un bouquin d’Anatole France qui m’a beaucoup plu. Il est intitulé « La vie en fleur ». Ce sont des souvenirs d’enfance en grande partie autobiographiques. La langue en est admirable et, sous un vernis sceptique parfois assez irritant, on y découvre pas mal d’heureuses pensées. J’y ai cueilli celles-ci pour vous :

 

L’une qui définit justement Paul Louis Courier. « Un homme très docte, un gentil esprit, le meilleur écrivain de son temps qui était le temps de Chateaubriand, un pamphlétaire plein de sel, un amateur de grec, l’homme qui écrivait les plus jolies lettres du monde »

 

L’autre sur la politique : « Avant de juger une peinture, cherchez ce que le peintre a voulu, et ne le condamnez pas sur les sacrifices qu’il a dû faire pour mieux rendre sa pensée. Le génie consiste surtout à oser les sacrifices nécessaires si grands qu’ils soient »

 

Ce que je goûte surtout dans ces sortes d’ouvrages riches de mille pensées, c’est précisément que sa lecture excite l’esprit et le porte à réfléchir. J’aime y trouver une certaine conception de la vie, une philosophie (même si je n’en partage pas toutes les idées) il y a dans celui-ci matière à réflexion, notamment sur la question de l’amour du beau et je crois que tous les trois, dans notre milieu ouvrier si simple, nous avons cependant puisé cet amour du beau, du noble qui enrichit la vie et contribue au bonheur. J’ai retrouvé ce sentiment chez ma petite femme chérie et c’est peut-être un des liens qui nous unit tous les uns aux autres et fait que nous nous comprenons si bien.

 

N’aimons-nous pas les bons livres et les belles peintures au même titre que le plus pur idéal et les meilleures aspirations de l’humanité ?

 

En tout, c’est en définitive « l’homme ce précieux capital » que nous cherchons.

 

Pour revenir à des préoccupations plus pressantes, je dois vous dire que le manque de nouvelles de Jeanne me donne quelque inquiétude.

 

Je n’ai absolument rien reçu depuis sa visite qui remonte au 3 août et je constate qu’il en est de même pour vous. On peut toujours se demander si l’esprit de vengeance qui s’est attaqué à notre famille n’a pas encore étendu ses ravages. Enfin il ne faut pas s’alarmer sans raison et j’espère que d’ici peu nous serons fixés.

 

Il y a quelques jours, en souvenir d’un voyage que nous fîmes, Clo et moi, auprès de notre petite poupée, j’ai coché quelques vers que vous trouverez joint. L’intention seule compte, bien entendu.

 

Enfin, on s’occupe comme on peut. Il est d’ailleurs possible que nous déménagions.

 

Vous le saurez en temps voulu.

Je vous embrasse bien fort, mes chers petits frères.

 

Votre grand Victor

 

 

 

 

Te souviens-tu de ce beau jour

Où le cœur gonflé d’espoir

Nous avons enfin pu revoir

L’enfant chéri de notre amour

 

Sous le chaud soleil d’août

Heureux de faire tant de chemin

Nous allions main dans la main

 

Pour embrasser l’ange si doux

 

Poupée mignonne aux boucles blondes

Ses yeux d’azur nous épiaient

Et tout en elle souriait

                Semant du bonheur à la ronde

 

 

 

 

 

Victor à Jeanne

 

 

Prison de Limoges. 23 Août 41

 

 

Ma chère Jeanne

 

Je m’empresse de répondre à ta lettre du 20 que je viens de recevoir. Surtout ne t’alarme pas de mes lettres précédentes où perce mon impatience de recevoir de vos nouvelles. Ne crois pas pour cela que je me sois inquiété outre mesure, mais enfin j’avais hâte de savoir comment se portait la petite. Je suis maintenant tout à fait rassuré et heureux d’apprendre que Coco est de plus en plus belle. Alors  c’est une mignonne petite bavarde ? Tant mieux. Le principal est qu’elle se porte bien et profite du bon air de la campagne. Nous aurons bien le temps, plus tard, de nous occuper d’elle et d’en faire une brave petite fille, bonne et courageuse comme sa maman. Tu as dû être surprise de voir sa jolie tête bouclée et ses grands yeux bleus. J’espère qu’elle a toujours aussi bon appétit et croque à belle dents (moins ce qu’elle peut avoir, mais je ne suis pas trop en peine de ce côté-là, sauf peut-être pour la viande).

 

Enfin ma chère Jeanne je suis persuadé que tu as tout fait pour le mieux et tu sais que nous te faisons entièrement confiance. Je serais naturellement très heureux de recevoir ta visite mais je n’ose pas te le demander car nous sommes sur le point de partir d’un moment à l’autre dans une prison militaire, probablement Clermont. Il ne m’est pas possible de te prévenir d’avance car nous y serons conduits à l’improviste. Cependant si tu reçois cette lettre assez tôt pour passer me voir de préférence jeudi, sinon dimanche prochain, j’en serai bien content. C’est suivant tes possibilités.

 

Je n’ai pas encore d’avocat. J’avais dès le début choisi M. Willard, mais les autorités occupantes l’ont arrêté. J’attends donc que le juge d’instruction veuille bien me désigner un avocat d’office. Cela ne presse pas si nous devons changer de résidence.

Le moral est toujours solide, rien ne peut ébranler notre confiance en l’avenir et j’attends le jugement avec sérénité.

 

Et toi ma chère Jeanne, comment occupes-tu tes vacances ? Tout cela te procure bien du tourment mais nous connaîtrons une plus grande joie par la suite.

Transmets de bons baisers à tous ceux que j’aime et qu’on ne s’inquiète nullement à mon sujet. Je t’embrasse de tout mon cœur, ma chère Jeanne, ainsi que Marinette dont je serai heureux de recevoir un petit mot. Bien des choses à toute la famille.

                                                                      

Victor 

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)

À Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges. 26 Août 1941

 

Chers Louis et Roger

 

Que je vous dise tout de suite combien je suis heureux d’avoir reçu des nouvelles de Jeanne qui m’a tranquillisé sur toute la famille. Peut-être vous a-t-elle déjà écrit ? Il parait que Coco est de plus en plus belle et n’arrête pas de causer. Me voilà tout à fait rassuré de ce côté-là.

 

Maintenant nous sommes dans l’attente de notre transfert pour une destination que nous ignorons encore. La seule chose qui parait certaine est que le tribunal militaire va être appelé à juger notre affaire. Je n’attends aucune clémence  étant donné les évènements actuels, mais vous savez bien que nulle menace, nulle peine ne peut changer quoi que ce soit à mes convictions. La certitude de l’avenir permet de supporter n’importe quelle souffrance. Du reste, après bientôt 2 mois, je me crois assez adapté à la vie de prison. Surtout dites bien à Jeanne (ce que je fais aussi moi-même) et à Tante qu’elles ne tourmentent nullement à mon sujet. Je tiens parfaitement le coup et j’ai eu la conclusion que mon état de santé s’était vraiment stabilisé ! Une seule chose (mais n’en parlez ni à Jeanne ni à personne) je suis maintenant sujet à des crises d’asthme assez fréquentes. J’ai vu le docteur et je touche pour cela des cigarettes de belladone qui calment presque instantanément. Ce n’est rien.

 

Et vous deux ? Louis ne m’a pas reparlé de ce qu’il était advenu de son mal de gorge. Enfin j’attends toujours ta visite pour le cas où cela te serait possible, mais il ne faudrait pas que ça tarde car tu risquerais de ne plus m’y trouver.

 

Vous devriez insister pour passer la radio, c’est le seul moyen de savoir à quoi s’en tenir. Tâchez pourtant de vous soigner autant qu’il est en votre pouvoir.

 

J’ai vu que votre séance du 15 août s’est bien passée.

 

À en juger parce que vous en dites, il y a là- bas de vrais artistes et vous ne devez pas vous ennuyer. Et puis cela crée entre tous une chaude atmosphère fraternelle qui fait beaucoup de bien. Nous n’avons pas la même ressource ici, vous vous en doutez. Cependant je m’enfonce toujours dans la lecture. Je viens de dévorer un ouvrage de Paul Bourget assez intéressant « le sens de la mort » (sujet qui pourrait bien être d’une brûlante actualité d’après ce que j’entends dire de récentes mesures… ) je ne partage nullement l’opinion philosophique de l’auteur mais il y a par endroits des aperçus qui ne manquent pas d’intérêt. Pour varier j’attaque « l’Iliade » en regrettant que notre instruction toute primaire ne me permette guère de goûter les grecs. Et j’espère bientôt recevoir les livres qui me guideront pour des études un peu plus suivies.

 

Les vers de V. Hugo me sont bien parvenus. J’aimerai mon cher Roger, si tu découvres les fleurs du mal de Baudelaire, que tu me recopies « l’Homme et la Mer » et « l’Horloge ».

 

Si vous écrivez à tante[1] embrassez la tante embrassez la bien pour moi en m’excusant auprès d’elle (vous comprenez pourquoi je préfère ne pas lui écrire d’ici). Et surtout qu’elle ne se tracasse pas.

 

Je m’aperçois que j’ai laissé passer le 25 août sans souhaiter la fête à Louis. Il n’est pourtant pas trop tard pour bien faire.

 

Recevez tous deux les meilleurs baisers de votre grand frère.

Victor

 

 

 

 

Roger à Victor

Nexon le 26 Aout 1941

 

Mon cher Victor

 

Nous commencions à être un peu inquiets de ne pas recevoir ta lettre habituelle, mais nous venons de la recevoir, et nous voyons qu’elle a mis 6 jours pour nous parvenir. Comme toi nous nous demandons pourquoi Jeanne ne nous a pas encore écrit. Cependant ne nous alarmons pas, peut-être aurons-nous des nouvelles !

 

Mon cher Victor, nous avons beaucoup gouté ton petit poème, d’autant plus que sur un sujet aussi doux, on peut voir que tu y as mis tout ton cœur : sois sûr que nous le gardons précieusement, ces quelques vers qui seront lus plus tard avec émotion par celle qui les a inspirés.

 

Oui, c’est bien vrai que ce qui contribue pour beaucoup à nous unir tous, c’est non seulement une même conception de la vie, mais aussi des réactions identiques devant le spectacle d’une belle œuvre, d’un beau livre, d’une belle peinture. Je crois que nous devons beaucoup à Papa qui nous a toujours appris à n’aimer que ce qui est vrai, sincère et à mépriser tout ce qui est factice et superficiel. Par la suite si ce sentiment s’est développé chez nous, n’est-ce pas aussi grâce à notre grande famille ? Nous pouvons être fiers d’avoir été formés à une telle école et nous tâcherons de nous montrer dignes dans les épreuves qui nous attendent.

Aujourd’hui c’est moi qui ai dessiné le petit Simplet, car Louis avait beaucoup de travail. À ce sujet te souviens-tu que j’étais avec toi et Clo lorsque nous avons vu joué ce film dans un ciné des boulevards ? C’est pour moi un bon souvenir, comme celui des jours passés avec vous au cours des permissions.

 

Je sais que si tu es toute la journée dans ta cellule, tu as au contraire une large vie spirituelle, par la lecture et aussi par les nombreux souvenirs de belles journées. Nous sommes tous persuadés qu’il y aura encore des journées magnifiques et cet espoir nous permet d’attendre sereinement et de ne pas nous impatienter.

Je ne t’ai pas mis de poésie cette fois-ci, car le dessin a déjà pris de la place et je n’aurais pas pu te dire grand-chose. J’ai récolté du Baudelaire, et aussi quelques vers pleins de fraîcheur d’Alfred de Musset, tu les auras un de ces jours.

 

Je te quitte mon cher Victor, en t’embrassant bien fort, de tout mon cœur.

                                                                                                                     

Roger

 

 

Louis à Victor le 26-8-1941

 

 

Cher grand Victor

 

Tu vois avec quelle finesse Roger a représenté Simplet ! En effet, bien que cela fasse bizarre j’ai beaucoup de travail. J’ai beaucoup de bricoles à décorer pour les copains et je travaille beaucoup pour m’améliorer. Il faut surtout que j’étudie le dessin. Mon professeur me dit qu’il ne faut pas considérer cela comme une distraction, mais comme un travail de précision. Il faut y apporter toute notre attention et tout notre amour. Souvent je me laisse aller par mon habitude et je ne regarde plus le sujet avec les mêmes yeux. Mais je me reprends vite et je m’y fait. C’est assez fatigant, car lui-même reconnait que c’est très ingrat, qu’il faut tellement de tranquilité et surtout ne jamais se laisser distraire par quoi que ce soit. Mais je fais des progrès c’est ce qui importe le plus. Maintenant que la santé va mieux ‘toujours négatif ainsi que Roger) je peux travailler plus aisément.

 

Cher Victor, que j’aime te lire ! Ce petit poème est merveilleux !!

 

Le docteur qui doit me consulter est surement en vacances car je n’ai pas reçu de nouvelles. Surement que ce sera pour le début Septembre.

Nous sommes toujours sans nouvelles de Jeanne …. mais nous comptons bientôt en recevoir de toute façon nous ne nous inquiétons pas outre mesure.

 

Et voilà la pluie qui recommence à tomber, nous sommes obligés de rester dans la baraque. C’est une véritable école ! Roger est le mieux coté de la piaule. Soit en comptabilité soit en allemand ou italien ! Il faut dire qu’il a une tête spéciale pour ça je ne lui arrive pas à la cheville . Ce qui m’étonne par exemple c’est que tout ce que j’étudie pour la peinture merentre bien dans la tête, tant mieux. Si tu savais comme je suis heureux d’avoir ce coffret de tubes à l’huile ! Comment pourrai- je étudier sans cela ? Elle m’est d’une utilité formidable, surtout que ce sont de bonnes couleurs. Le peintre m’a indiqué celle qu’il fallait que je laisse de côté. Les vermillons et les verts véronèse surtout. D’aiileurs en principe on ne doit jamais se servir de verts tout prêts. Il faut les chercher sur la palette avec le bleu et le jaune. C’est ce qui est important. Il ne faut pas seulement bien voir mais il faut surtout savoir préparer et appliquer ces mêmes tons sur la toile. Au début on a tendance à triturer sur la palette, nos couleurs. Grave défaut qui tue la fraîcheur et l’intensité des tons pour ne faire qu’une sauce plus ou moins grisâtre. Ce qui est joli, c’est de pouvoir mêler plusieurs tons sans perdre la valeur ou plutôt on pourrait dire, la personnalité de chaque. Et c’est par des touches nettes et précises qu’on arrive à faire vibrer chaque teinte. Cher Victor les études que je fait ici, je les garde précieusement pour que Clo et toi puissiez les voir. En attendant ce jour heureux je t’embrasse cher grand-frère et je te dis encore merci pour ce joli pour ce joli cadeau. Toutes mes pensées à notre belle sœur chérie et nôtre petite poupée adorée.

                                              

Bien affectueusement  Louis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)

Lettre à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges. 28 août 1941

 

Chers Louis et Roger.

 

Il y a du progrès – votre dernière lettre m’est parvenue en 24 h. et je l’ai reçue hier. Chaque fois c’est un petit événement. Dessins et poésies circulent et font l’admiration de tous. Le « Simplet » de Roger était très réussi et je vois que vous rivalisez d’ardeur tous les deux.

 

Je viens d’avoir de bonnes nouvelles de Jeanne qui conserve un merveilleux souvenir de sa visite auprès de vous. Ainsi tous ceux qui nous sont chers vont bien et par la pensée nous vivons tous ensemble. Il me semble que ces séparations forcées ne font que raviver nos sentiments et nous goûterons davantage le bonheur futur.

 

Je rêve souvent aux heureux moments que nous avons passé ensemble. Tu te souviens Roger de nos belles promenades d’Amélie, sous ce ciel enchanteur quand nous montions journellement cette jolie route bordée de mimosas et où nous avions un si beau panorama ?

 

Nous serons contents, si l’occasion s’en présente, d’y faire un jour une sorte de pèlerinage, n’est-ce pas ? Vous rappelez vous aussi de ce bon repas que nous avions commandé  chez les amis de la banlieue Ouest pour avoir la possibilité de nous trouver tous les quatre ?  Ces simples joies familiales sont bien parmi les plus grandes joies que nous ayons jamais eues, il est si bon de s’entendre et de s’aimer les uns les autres. Quant à moi je suis le plus heureux de vous deux j’ai ma Coco chérie et sa maman.

 

Et tout cela donne bien de la force pour affronter le pire. Peut -être ne tarderons nous pas à être fixés sur notre sort. C’est désormais la justice militaire qui saisit notre affaire. Cela peut aller très loin et je m’attends à être « soigné » mais l’heure de la délivrance n’en sera pas pour ça éloignée. Peut- être nous reverrons nous plus tôt que nous n’avions compté.

 

À bientôt donc, mes petits frères.

Votre grand  Victor

 

 

 

Roger et Louis à Victor

 

Vendredi 29 Août 1941

Cher grand Victor

 

 

 

Bonjour frérot ! …. Comment ça va ? Mais oui, nous allons bien tous les deux et toujours un moral épatant ! Nous ne sommes pas ce « Grincheux » qui rouspète toujours pour rien. Tu sais que tes lettres mettent beaucoup de temps à nous parvenir et chaque fois nous nous demandons si tu es toujours à Limoges. Nous avons pensé que rien de grave ne doit être arrivé à Jeanne, sa fille nous aurait bien écrit. Nous allons de nouveau lui renvoyer une lettre.

 

Ce qu’il faut bien te dire cher Victor, c’est que nous allons bien et ce n’est pas pour te rassurer que nous te le disons, mais parce que c’est vrai. C’est même étonnant ! Le docteur nous a consulté tous les deux et le résultat est bon. Mais nous ne faisons pas d’imprudence et nous continuons à faire le maximum de cure. Quoi qu’il arrive, nous tenons le coup et ne t’inquiète pas pour nous. Je n’ai pas de nouvelles du docteur de Limoges, mais j’espère que ça ne tardera pas !

 

J’ai écrit à l’assurance pour avoir une copie du procès-verbal. Je saurai pourquoi on m’a arrêté la pension et si c’est pour une révision combien de temps ça va durer.

Tous les copains sont chics avec nous. Ceux du sana nous demandent de nos nouvelles et nous racontent les petits potins de la- bas. Et ici ! J’avais besoin d’un tube de blanc et d’un ocre jaune tout de suite un copain a voulu me les payer. Mais comme il a été absolument impossible d’en trouver …. Et des pinceau aussi, je suis forcé d’arrêter la peinture, j’en profite pour étudier le dessin j’en ai besoin. Roger te parlera de son petit cadeau qu’un copain lui a fait aussi.

 

Lundi, nous étions à table, les copains se taisent et l’un d’entre eux vient me souhaiter bonne fête au nom de tous, en m’offrant un joli bouquet de queues de celeti. On a bien ri !

 

Les nouvelles de Paris sont bonnes : toute la famille va bien. Le petit Pierre a encore fait des siennes ! Résultat : un gosse de plus. Enfin il s’arrêtera bien un jour. Jojo a toujours du travail et Yvonne va bien.

 

Mais et toi ? La santé va-t-elle bien ? Nous pensons beaucoup à toi, cher Victor et à Clo et à notre petite chérie… Mais bientôt nous pourrons nous revoir. Le poème que tu as fait  est beau, très beau même et Roger l’a tout de suite recopié sur son chier réservé aux vers.

 

Cher grand Victor je laisse la plume à Roger. De tout mon cœur, bien fort je t’embrasse, et toutes nos pensées vont vers vous.  Louis

 

 

 

Roger à Victor le 29 Août

 

 

Mon cher Victor

 

Juste au moment ou j’allais commencer ma lettre, nous recevons la tienne qui nous annonce que tu as reçu des nouvelles de Jeanne. Nous voilà aussi rassurés, car n’ayant rien reçu nous-mêmes, nous commencions à être inquiets, et puisque tu as eu en même temps de notre petite mignone, tout va bien de ce côté-là.

 

Nous avons lu dans les journaux que ton affaire a été remise au tribunal militaire : nous pensons comme toi qu’il n’y a guère de clémence à attendre de ce côté. Quoi qu’il en soit, nous savons que c’est avec la conscience nette que tu vas aller au tribunal, et avec le courage que nous te connaissons. Sûrement que cela ne va pas tarder, car la nouvelle juridiction semble devoir être plus rapide qu’auparavant.

 

Et ces crises d’asthme, est-ce qu’elles sont douloureuses ? Et est-ce que cela ne t’affaiblit pas ? Soignes toi bien, mon grand Victor, dans la mesure du possible. Pour nous, Louis te dit de n’avoir aucune inqiuétude à notre sujet, car nous allons bien et nous nous apprêtons à engager une deuxième campagne d’hiver sans trop d’appréhension.

 

Comme tu me l’as demandé, je t’ai copié : « L’homme et la mer », et « L’horloge » que j’avais déjà couchés sur mon cahier à ton intention. Je t’avais envoyé précedemment un « Coucher de soleil » de V.Hugo, et je m’appretais à t’en copier un de Baudelaire lorsque j’ai lu ta lettre, aussi je l’ai remis à une autre fois.

 

C’est parce que tu en as parlé que j’ai décidé de relire « La vie en fleurs et vraiment je la goùte encore mieux cette fois-ci. As-tu remarqué le chapitre intitulé « L’école buissonnière » et dans lequel nous voyons le petit Pierre errer avec délices dans les rues de Paris ? Je l’ai d’autant mieux goùté que cela nous rappelle notre enfance passée en grande partie à flâner aussi dans les rues  avec toujours autant de plaisir. Autre chose puisque tu lis « L’Iliade », ne te souviens-tu pas comme nous avions été frappés (il y a très longtemps de cela,  ans peut-être) par la beauté de la description du bouclier d’Achille forgé par Vulcain ? peut-être n’y trouveras-tu pas le même charme maintenant, mais c’est une chose qui m’est restée, comme par exemple ce bon repas si bien décrit par Erkmann-Chatrian dans « L’Ami Fritz ». Comme quoi, les choses qui nous ont frappé dans notre enfance ont imprimé en nous leur marque inéffaçable !

 

Mon cher Victor, sois sûr que lorsque nous écrirons à Tante nous lui dirons bien des choses pour toi. Je me joins à Louis pour t’embrasser bien fort, de tout mon cœur, tes frangins qui pensent à toi.

                                                          

 

Roger

 

 

 

 

L’homme et la mer

 

 

 

 

 

 


 

Homme libre, toujours tu chériras la mer !

La mer est ton miroir; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger an sein de ton image ;

Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur

Se distrait  quelquefois de sa propre rumeur

Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

 

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :

O mer, nul ne connait tes richesses intimes,

Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables

Que vous combattez sans pitié ni remords

Tellement vous aimez le carnage et la mort,

O lutteurs éternels, ô frères implacables !

 

 

 

 

 

 
 

L’Horloge

 

 

 

 

 

 

Horloge ! Dieu sinistre, effrayant, impassible,

Dont le doigt nous menace et nous dit « souviens-toi »

Les vibrantes douleurs dans ton cœur plein d’effroi

Se planteront bientôt comme dans une cible,

Le plaisir vaporeux fuira vers l’horizon

Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse,

Chaque instant te dévore un morceau du délice

A chaque homme accordé pour toute sa saison

Trois mille six cent fois par heure, la seconde

Chuchote : « Souviens-toi ! » - Rapide avec sa voix

D’insecte. Maintenant dit : je suis autrefois,

Et j’ai pompé ta vie avec ma pompe immonde !

Remember !  Souvien -toi, prodigue ! Esto memor !

(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)

Les minutes mortel folâtre, sont des gangues

Qu’il ne faut pas lâcher sans extraire l’or !

Souviens -toi que le temps est un joueur avide

Qui gagne sans tricher, à tout coup ! C’est la loi.

Le jour décroit, la nuit augmente ; souviens-toi.

Le gouffre a toujours soif, la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure ou le divin Hasard

Où l’auguste Vertu, ton épouse encore vierge,

Où le repentir même (Oh ! la dernière auberge !)

Où tout te dira : « Meurs, vieux lâche, il est trop tard ! 

Septembre 1941

 

[1] Tante Célestine était la vraie tante de Victor, alors qu’elle se faisait passer pour celle de Danielle Casanova , elle a beaucoup participé à des échange de messages dont ceux venant de prison et vice versa

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)

À  Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

Prison de Limoges. 1er Septembre 1941.

 

Mes chers petits frères

 

Ce qui me fait le plus de bien, à la lecture de vos lettres, c’est de constater toujours plus vivement cette étonnante concordance de pensée entre nous. Certes comme vous le dites nous le devons en grande partie à nos chers parents dont le souvenir est loin de s’effacer dans nos cœurs (car c’est là plus qu’au Père Lachaise où pour nous ils reposent) Ainsi Roger a songé comme moi à notre beau Paris en lisant « la ville en fleurs ». En ce mois d’août j’ai pensé aussi aux souffrances qu’endura il y a 12 ans notre chère maman quand des circonstances un peu semblables à celles d’aujourd’hui la privèrent de la liberté. Non ! Tout cela n’est pas près d’être oublié !

           

Peut être suis-je porté à ces réminiscences en raison de l’approche du procès ? En effet, contrairement à ce que l’on pouvait croire au début, il semble maintenant que nous aurons à faire à une juridiction expéditive. Il est question que tout soit réglé  en une quinzaine de jours. On verra bien. Et bien entendu je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’y a pas à s’effrayer de rien, même d’une condamnation extrêmement lourde qui serait absolument dans la manière actuelle.

           

La roue tourne … et qui peut dire de quoi demain sera fait ? Donc, confiance, quoi qu’il arrive !

 

J’ai eu le plaisir ce matin, d’être appelé pour recevoir un colis que m’a expédié Jeanne (quelques affaires et mes livres d’allemand). Ainsi, dès que j’aurais l’esprit un peu plus libre je me mettrais à étudier.

 

Merci pour les poèmes de Baudelaire j’aime beaucoup malgré sa tristesse (ou peut être à cause je crois qu’avec Louis la plaisanterie ne perd pas complètement ses droits (à propos de sa fête). Tant mieux.

 

Courage et confiance, mes chers petits frangins. Je vous écrirais plus longuement dès que je saurai quelque chose de nouveau.

 

Je vous embrasse bien tendrement tous les deux Votre grand frère Victor

 

 

 

 

 

 

Mardi 2 Septembre 1941

 

 

Mon cher grand Victor

 

 

Cette fois ça va plus vite ! C’est hier lundi que nous avons reçu ta lettre du 28. Si de ton côté c’est la même chose, tout va bien. Tu nous apportes de bonnes  nouvelles.  Nous n’avons rien reçu de Jeanne, mais tu nous dis que tout va bien c’est le principal ! Mais tout va bien, toutes les nouvelles que nous recevons ici nous apprennent que tout va très bien. La tante et les cousins de Paris vont très bien aussi. Cher Victor comme tu le dis, nous nous reverrons surement plus tôt que nous l’espérions. Chaque lettre de toi nous confirme nos pensées.

 

Oui, en effet nous avons été élevés dans l’amour Beau. Je me souviens de nos promenades et de nos visites avec Papa dans les musées du Jardin des Plantes. Il faut avouer qu’à ce moment- là je n’étais pas très sage. Que j’ai pu en faire des bêtises ! Malgré cela de temps en temps j’évoque quelques souvenirs de notre enfance. Souvent je ris encore en pensant à mes petits « accidents ».

 

Te rappelles-tu du « coup de la chaise » ? Mais oui, encore moi ! Le jour où, ne sachant pas quoi faire pour embêter le monde, ma petite cervelle décida, histoire de rire, que je passe ma tête à travers les barreaux d’une chaise… j’étais heureux dans cette « cage ». Puis comme chaque plaisir a une fin, il a bien fallu que je me décide à en sortir.. Mais alors … si j’avais pu entrer facilement, il n’en était pas de même pour en sortir ! Forçant de tous côtés, criant, rageant, rien à faire ! Je crois que mon nez, tu sais cette grande chose aérodynamique, m’empêcha de me libérer. Heureusement maman arriva mais à travers les cris qu’elle poussait (chère maman) j’entrevis dans ses mains une hache ! Puis s’armant de courage, elle brandit cet instrument de supplice et, toujours accompagnée de ce vocabulaire ou elle me faisait ressembler soit à un oiseau, soit à un animal qui lui ne vole pas, elle frappa à coups redoublés… Enfin à force de patience et d’énergie, la pauvre maman réussi à me redonner la vie. Encore tout pâle, elle toute essoufflée, la hache pendante, on entendait encore le bruit des coups… Non, mes fesses, mes pauvres fesses … claquaient encore des dents…Nous avons bien ri… après ! Et combien d’autres souvenirs, mais ceux qu’on ne parle pas, les plus jolis, sont dans notre cœur.

 

Cher grand Victor bientôt nous pourrons nous dire de vive voix tous nos espoirs, toutes nos pensées. Crois- moi, nous faisons tout pour guérir comme il faut, pour être forts. Tes lettres nous montrent ton courage nous voulons en être digne. Cher petit Victor cette lettre est pleine de pensées de tous les êtres qui nous sont chers.

À bientôt mon grand de tout cœur.                                                             

 

Louis

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges. 5 septembre 1941

 

Mes chers petits frères.

 

Le dénouement approche. L’instruction de notre affaire a commencé et j’ai subi hier mon premier et mon dernier interrogatoire. Ainsi que vous l’avez supposé je suis bien jugé en vertu de la fameuse loi du 14 août qui crée une juridiction spéciale pour ce genre de délit. Je dois donc comparaître dans 8 jours (aux environs du jeudi 11 septembre) devant la Section Spéciale du Tribunal militaire de Périgueux. Comme vous avez probablement pu en juger d’après la première audience de ce tribunal d’exception, ces Messieurs n’y vont pas de main morte. De plus il n’y a aucun recours, aucun appel possible. Dans ces conditions on peut s’attendre à des sentences terriblement lourdes, même pire ! Cela ne saurait modifier en rien mon attitude, vous le pensez bien. Mais tout espoir n’est pas perdu cependant. Comme on dit « tant qu’il y a de la vie ... »

           

Du fait que vous pouvez être informés les premiers du verdict par la presse régionale, je vous demanderai d’écrire aussitôt chez Jeanne car je ne suis pas certain d’avoir immédiatement la possibilité de faire le nécessaire.

 

Ayez confiance, mes chers petits frères. Quoi qu’il arrive vous n’aurez pas à rougir de votre ainé. Je ferais en sorte que ma petite femme chérie et notre chère poupée soient fières de moi. Du reste si on en arrive à ce stade suprême c’est que nous avons tout à espérer du proche avenir. C’en est bien la meilleure preuve n’est ce pas ?

 

Les souvenirs d’enfance qu’a rappelé Louis m’on procuré une douce émotion et j’ai appris  avec plaisir des nouvelles de Paris. Ne prévenez tante que lorsqu’on saura à quoi s’en tenir, elle a bien assez de soucis sans cela. D’ailleurs on sera bientôt fixé et l’incertitude de l’attente nous sera épargnée. Bon courage mes petits !

 

Chers Louis et Roger je vous envoie à tous deux mes plus affectueuses en même temps qu’à ma petite femme chérie et à notre ange si mignonne. Je vous embrasse bien fort avec l’espoir de vous apporter bientôt d’autres nouvelles.

 

Votre grand frère qui vous aime.

                                                                                                                                  Victor

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre à Jeanne

…..censuré ....

 

5 Septembre 1941

Ma chère Jeanne

 

Voilà que ça se précipite. L’instruction de notre affaire a commencé hier. Pour la première fois depuis plus de 2 mois j’ai franchi les portes de la prison. Il faisait un soleil splendide et je t’assure que cela m’a semblé bon de voir des murs qui n’étaient pas ceux d’une prison, de croiser dans la rue des gens qui n’étaient ni des détenus ni des gardiens. Oh, pour quelques minutes seulement car tu penses bien qu’on ne nous a pas fait traverser la ville !

 

Ainsi me voilà inculpé en vertu de la loi d’exception du 14 août 1941 qui prévoit comme tu le sais les peines les plus lourdes. Dans les huit jours nous devons comparaître devant la Section Spéciale du Tribunal militaire de Périgueux.

 

Nous pourrons donc être jugés aux environs du jeudi 11 Septembre. De toute façon ça ne traînera pas et après la condamnation il n’y a aucune sorte de recours, aucun appel ! À peine commencée l’instruction est donc finie du même coup. Un avocat d’office me sera désigné, mais il ne  .. Probablement que devant le Tribunal. Enfin il ne faut guère attendre de mansuétude de la part  d’une semblable juridiction. N’importe, je m’y ….la tête haute et la conscience tranquille. Je me prépare au pire, en espérant quand même les évènements nous permettront bientôt de nous retrouver tous.

 

Tu me demandes dans ta dernière lettre si je ne pourrais pas recevoir des repas du restaurant. C’est impossible (du moins ici) nous avons déjà parlé au chef, mais il n’y a pas de restaurant qui accepte de fournir ces repas. Mais ne vous en faites pas pour moi de ce côté-là. Je ne vous vanterai pas la gamelle, bien sûr, cependant je tiens le coup. Et du moment que le moral est solide on peut résister à tout, tu le sais.

 

Ma petite sœur chérie, je serais donc quelques jours transféré à la prison de Périgueux en vue du Jugement. Ce sera la deuxième que je passerais dans cette ville que nous avons traversée, tu t’en souviens, à l’occasion d’un nouvel an resté inoubliable ! Alors nous avions pu parcourir les boutiques, acheter quelques jouets pour les enfants, enfin nous préparer à l’une de ces fêtes de famille où nous puisions tous tant de réconfort. … nous revoir encore tous les trois autour de la table, quand notre mignonne Coco gribouillait si gentiment sa feuille de papier ou bien sur le tapis avec son joli chien ou secouant sa boite à surprises. Quel heureux temps et combien nous avons eu de bonheur n’est-ce pas ! Il est difficile de confier à ce papier  tout ce que l’on a sur le cœur, mais tu sais toi ce que je pense. Quoi qu’il arrive je puiserai dans ces pensées toute la force nécessaire et je suis persuadé que ma Clo chérie, ma Marie-Claude, tous enfin serez fiers de moi. Jamais nous ne nous sommes senti si fortement unis il n’est pas d’épreuve, si cruelle soit-elle, qui puisse vraiment nous séparer. Je te sens si proche malgré tout et j’ai toujours la chère… devant mes yeux. J’entends le poème qui nous suggère tant de doux souvenirs : « Elle a passé la jeune fille, vive et preste comme un oiseau… ». Non, on ne tue pas l’espérance et je sais que tu seras si courageuse ! D’y songer me réchauffe le cœur, tu vois. Et nous avons tellement de raisons, en portant nos regards en avant, de voir finir les jours d’angoisse, qu’on se demandera plus tard si on n’a pas été victimes d’un affreux cauchemar.

 

Ma chère Jeanne, je ne te conseille pas de venir me voir puisqu’on s’attend d’un moment à l’autre à partir pour Périgueux, et lorsque tu recevras cette lettre, l’affaire sera bien près d’être réglée. Je m’efforcerai de vous faire savoir aussitôt comment cela se sera passé aussitôt comment cela se sera passé !

Jusque- là je n’ai besoin de rien et je te dirais par la suite de quels livres j’ai besoin.

Louis et Roger m’écrivent toujours de gentilles lettres. Ils m’ont donné des nouvelles de Paris où tante et toute la famille vont bien. J’espère qu’il en est de même pour tout le monde à St Etienne. Embrasse  bien Jean-Marie Emma ainsi que Marinette et Antoine. De grosses bises à nos deux garçons qui doivent bien pousser. Mes plus tendres baisers à la tante de Marinette. Au revoir ma chère Jeanne, je t’embrasse bien fort de tout cœur à tous.

           

…. Censuré ...

 

 

 

Roger Michaut infirmerie

Camp de Nexon le 6 Sept 1941

 

Mon cher Victor

 

 

Nous espérons que tu pourras recevoir la petite fleur que nous joignons à cette lettre, elle n’est pas très jolie, mais ce qui importe c’est qu’elle te transmettra nos pensées qui concordent si bien avec les tiennes dans tous les domaines. Et comme tu le dis, mon cher Victor, ce qui est frappant, c’est que non seulement nos idées sont semblables en ce qui concerne l’appréciation de la vie en général, mais elles le sont aussi lorsqu’il s’agit d’une œuvre quelconque, un livre par exemple, ou un tableau. (Je me souviens d’une visite bien agréable, mais bien courte, faite au Louvre, avec toi). Il est certain que cela provient avant tout de notre éducation, celle que nos chers parents nous ont donnée, mais aussi celle que la vie nous a faite.

 

Nous attendons aussi pour ces jours-ci ta comparution, et comme nous te l’avons déjà dit, nous savons avec quel esprit tu vas te présenter au tribunal, et que ton courage et ta foi en l’avenir ne seront pas atteints, quelle que soit la condamnation. Nous avons d’ailleurs l’espoir qu’elle ne sera pas aussi lourde qu’on aurait pu le penser il y a quelques temps, aussi nous attendons le résultat du procès avec une certaine confiance.

 

Nous continuons à travailler et à nous distraire quand le temps le permet, aux concours de boules, je suis arrivé en demi-finale et j’ai aussi gagné un coup de bière. Aujourd’hui c’est un concours de pétanque qui devait avoir lieu, mais comme il pleut, c’est remis à plus tard.

 

J’ai trouvé dans les « Contemplations » un morceau intitulé « Écrit en 1846 », et c’est dommage que je ne puisse pas le mettre en entier. C’est un véritable réquisitoire, dans lequel se glissent quelques vers d’une douce mélancolie lorsque l’auteur évoque sa mère. Tu pourras en juger par les trois passages que j’ai copiés. Notre bibliothèque vient de s’enrichir de quelques brochures offertes par un ex-professeur à la Sorbonne qui vient d’être libéré ; nous allons bientôt pouvoir lire les Essais de Montaigne, des extraits de l’histoire des Mérovingiens, d’Augustin Thierry, et quelques pièces de Molière ainsi que Britannicus de Racine, tu vois que c’est intéressant. Personnellement, c’est les Essais que je vais lire en premier, les connaissant seulement de réputation.

 

Nous n’avons encore rien reçu de Jeanne, mais nous ne nous inquiétons pas puisque tu en reçois des nouvelles. Elle ne doit pas manquer de travail, mais nous sommes bien sûrs qu’elle ne s’en plaint pas et qu’elle est heureuse de rendre service à la famille.

 

Nous te quittons cher Victor, en t’assurant que nous ne manquons ni de courage ni de confiance, et nous t’embrassons de tout notre cœur.

                                                                                  

Roger

(Extraits)

Je me rappelle encor de quel accent ma mère 
Vous disait : - Bonjour. - Aube ! avril ! joie éphémère ! 
Où donc est ce sourire ? où donc est cette voix ? 
Vous fuyez donc ainsi que les feuilles des bois, 
Ô baisers d'une mère ! aujourd'hui, mon front sombre, 
Le même front, est là, pensif, avec de l'ombre, 
Et les baisers de moins et les rides de plus ! 

……………………………………………………

Le passé ne veut pas s'en aller. Il revient 
Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient, 
Use à tout ressaisir ses ongles noirs ; fait rage ; 
Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage, 
Vomit sa vieille nuit, crie : À bas ! crie : À mort ! 
Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord. 
L'avenir souriant lui dit : Passe, bonhomme. 

…………………………………………………………………

Aimons ! servons ! aidons ! luttons ! souffrons ! Ma mère 
Sait qu'à présent je vis hors de toute chimère ; 
Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts, 
Que j'attends les périls, l'épreuve, les revers, 
Que je suis toujours prêt, et que je hâte l'heure 
De ce grand lendemain : l'humanité meilleure ! 
Qu'heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur, 
Rien de ce but profond ne distraira mon coeur, 
Ma volonté, mes pas, mes cris, mes voeux, ma flamme ! 

……………………………………………………………

 

 

À Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)

 

 

Prison de Limoges. 13 septembre 1941.

 

Mes chers petits frères,

 

Il m’est difficile de vous communiquer toutes les impressions que m’a procuré la lecture de vos lettres qui me sont parvenues hier. Bien que nous nous comprenions parfaitement et que nous ayons les mêmes réactions devant les évènements, je vous assure qu’il est bon de recevoir de si émouvants encouragements.

 

Comme vous le voyez, l’affaire s’est prolongée un peu plus qu’il n’était prévu. Mais ce n’est que partie remise, car il est maintenant fort probable que nous quitterons Limoges lundi pour nous rendre à Périgueux où le procès commencera vraisemblablement lundi ou mardi.

 

Vous imaginez qu’en ces jours d’attente je songe plus que jamais à tous ceux qui nous sont chers. Je ne doute pas des pensées de ma chère petite femme, mais je voudrais tant pouvoir la serrer dans mes bras, lui dire tout ce que j’ai sur le cœur ! Plus tard nous songerons souvent à ces heures de séparation. C’est un peu comme lorsque Roger nous quitta pour rejoindre ces admirables volontaires parmi lesquels nous comptions tant d’amis. Ce fut certes un sacrifice qui nous coûta beaucoup à tous, mais combien nous en sommes fiers aujourd’hui. Enfin nous sommes dans un de ces moments décisifs où les jours valent des années  et où il faut coûte que coûte accomplir son devoir. Il importe de franchir le fossé sans hésiter. Mais je partage vos espoirs, mes chers petits frères, et je compte bien avoir encore la possibilité de correspondre avec vous. Cependant il ne faudrait pas être autrement surpris si le pire se produisait. Je serai alors soutenu par la pensée que ce ne serait pas un vain sacrifice. Il en est bien d’autres, n’est ce pas, qui en ce moment versent généreusement leur sang pour la même cause. Mais à quoi bon anticiper ?

 

Chers Louis et Roger, je suis heureux d’apprendre que vous allez enfin suivre un petit traitement. Les piqures de calcium ne peuvent que vous faire du bien. Soignez-vous toujours autant que cela vous est possible.

 

Tu sais Louis que tes roses sont admirables, on les croirait fraichement coupées, tellement elles sont vivantes. Je ne doute pas des progrès que tu as sûrement faits. Continues, cela vaut la peine. Et toi Roger tu vas devenir un linguiste distingué. Tu as beaucoup plus de persévérance que moi dans ce domaine.

 

Que vous dire sur la vie ici ? Rien de transcendant. Mes crises d’asthme ont passé complètement mais voilà que je suis atteint d’une affection cutanée sur la face, assez désagréable. Vous en devinez la cause ? Enfin ce n’est pas grave et ça se guérit tout doucement.

 

Ces temps ci la cantine est beaucoup mieux approvisionnée. Nous avons eu plusieurs fois des tomates que nous mangeons avec un peu de sel.

 

Un vrai régal ! Mais toujours pas la moindre goutte de vin. Ce sont là des petites misères, après tout !

 

J’ai commencé à recopier sur un cahier quelques unes des jolies poésies que Roger m’a envoyées. Ce sera un souvenir pour plus tard.

 

Je n’ai plus grand-chose à lire. Cependant j’ai encore dévoré passionnément du Balzac : un vieux bouquin où manquent des pages, mais qui contient quelques  « scènes de la vie parisienne » (Histoire des Treize), la Duchesse de Langeais, la Fille aux yeux d’or) que vous en dire, sinon que je ne me lasse pas de Balzac ?

 

Il n’y a pas à dire, les meilleurs compagnons du prisonnier sont bien les lettres et les livres.

 

Comme jusqu’ici je n’ai manqué ni des unes ni des autres, je n’ai pas à ma plaindre.

 

Dès que j’ai appris ma comparution devant le Tribunal militaire, j’ai écrit à Jeanne (en même temps qu’à vous, le 6 septembre) mais  vous avez dû vous rendre compte que la correspondance a de nouveau été interceptée. Aussi j’attends des nouvelles de St Etienne. Mais je n’en recevrai peut être pas maintenant avant le procès. J’ai la consolation, de temps en temps, quand cela nous est permis, de jeter un coup d’œil sur mes photos de famille.

Je vous quitte mes chers frangins, en vous embrassant bien fort de tout cœur.

Votre grand frère qui vous aime. Victor

 

PS : Merci pour le trèfle à quatre feuilles et la pâquerette, jolies fleurs des camps !

            Symbole d’espérance.

 

 

 

 

Michaut  Louis

Camp de Nexon jeudi 11 septembre

 

Cher grand Victor

 

 

Je joins ce petit mot à la lettre de Roger car je ne peux pas ajouter autre chose pour te faire comprendre comment à cette heure nous sommes émotionnés. Oui cher Victor nous sommes fiers de toi et toujours nous suivrons ton exemple. L’heure est grave mais tout de même nous espérons toujours. Cher petit Victor, tu peux avoir confiance en nous. Nous pensons comme nos chers parents seraient fiers. Quoi qu’il arrive, même le pire, toujours nous resterons unis par la pensée comme nous le sommes en ce moment.

 

De tout notre cœur nous espérons ! Cher petit frère ta conduite montrera à tes juges que leur condamnation même la plus grave, nepourra ébranler  le moral et la certitude de l’avenir.

Rassure toi pour nous, nous allons bien, nous avons passé la radio hier, et ça va très bien. On va nous faire des piqures de calcium. Ça ne nous fera pas de mal. Mais n’importe comment nous nous soignerons  toujours pour pouvoir enfin travailler dans de bonnes conditions.

 

Cher frangin, avant de te quitter, laisse nous encore te dire que notre conscience nous guidera toujours.  Confiance !

 

Au revoir cher frangin, aura-t-on une lettre de toi bientôt nous l’espérons et nous comptons bien nous revoir bientôt.

Cher Victor nous sommes près de toi nos pensées sont les mêmes !

Nous t’embrassons bien fort, très fort de tout notre cœur.

                                                                                               Louis  Roger

 

 

Nexon le 11 Septembre 41

 

Mon cher Victor

 

Nous venons de recevoir ta lettre qui nous apprend ta comparution devant le tribunal militaire. Peut-être qu’au moment même où nous t’écrivons, tu te présentes devant les juges, et nous savons quelle sera la dignité de ton attitude.

Mon grand Victor, nous te l’avons déjà dit, mais au moment où une lourde condamnation va tomber sur toi, nous tenons à te faire savoir une fois de plus que tu as toute notre confiance et toute notre admiration. Et avec l’exemple que tu nous donnes, il est naturel que notre ligne de conduite soit toute tracée : nous pouvons t’assurer que toi non plus tu n’auras pas à rougir de tes petits frangins car ils agiront toujours selon leur conscience et non pas selon leur intérêt personnel.

 

Notre sentiment est partagé entre la fierté d’avoir un frère tel que toi, et l’inquiétude que ton sort nous inspire ; pourtant nous ne pensons pas que tu sois l’objet d’une condamnation irrémédiable et si tu es condamné aux travaux forcés, nous pensons bien que tu n’auras pas à les subir bien longtemps, car notre confiance dans l’avenir est totale.

 

De toute façon, ceux-là même qui te condamneront devront reconnaître qu’ils ont en face d’eux des hommes d’élite qui luttent pour leur idéal, lui sacrifiant tout, et leur bienêtre et leur liberté, et leur vie, alors qu’ils pourraient se faire une petite vie bien confortable en « s’installant » dans les différents régimes qui se succèdent. C’est parce que tu es un tel homme que nous sommes fiers de t’avoir pour modèle. En ces heures graves, nous songeons à nos chers parents, à toute la reconnaissance que nous leur devons pour avoir fait de nous ce que nous sommes, car s’ils étaient là ils souffriraient, mais ils ressentiraient un juste orgueil d’avoir un fils tel que toi ; nous pensons aussi à ta petite femme chérie, si digne de toi et qui doit avoir en ce moment la même inquiétude et la même fierté que nous. Nous n’oublions pas non plus ton petit trésor qui plus tard comprendra tout ce qu’elle doit à ses parents et saura que si elle bénéficie d’une vie moins dure, c’est grâce à leur grand sacrifice.

 

Mon cher Victor, c’est par un cri d’espoir que je termine cette lettre : d’abord l’espoir que nous apprendrons bientôt une condamnation qui ne soit pas la plus grave, mais aussi l’espoir et la confiance dans l’avenir, que nous conserverons jusqu’au bout, quoiqu’il puisse arriver.

Nous t’embrassons bien fort, tes petits frangins qui t’aiment.   Roger

 

À Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison détenu politique

 

Prison de Périgueux. Quartier militaire.

 

Samedi 20 septembre 1941

 

Mes chers petits frères,

 

Nous voilà enfin arrivés à Périgueux pour comparaître lundi prochain 22 devant la Section Spéciale du Tribunal militaire[1].

Ce matin avant le jour nous avons quitté la prison de Limoges pour être transférés ici. Le voyage par chemin de fer s’est très très bien passé. Il nous a été permis dans le train de consommer quelques victuailles que des familles avaient envoyées à des détenus pour cette occasion. On a donc pu casser la croûte et boire un peu de vin.

 

Je pensais à vous lorsque nous sommes passés en gare de Nexon. Il devait être un peu plus de 5h ½ et vous ne doutiez certainement pas que j’étais à ce moment là si près de vous.

Ici nous sommes au régime militaire et nous n’avons pas trop à en souffrir, au contraire même pour ce qui concerne la nourriture. Aujourd’hui on a fait « gras » à midi et il y a longtemps que cela ne nous était pas arrivé ! Et puis les promenades durent beaucoup plus longtemps et nous pouvons ainsi  profiter des derniers rayons du soleil d’été. Les 3 heures de voyage que nous avons fait ce matin ont été pour nous un changement appréciable dans notre vie de prisonniers.

 

Mes chers petits frères, j’ai bien reçu à Limoges votre dernières lettre, celle du 16 septembre et c’est chaque fois un bien grand plaisir pour moi que de vous lire. Je vois que Jeanne a été très gentille pour vous et je suis heureux que vous ayez eu sa visite il y a quelque temps. C’est dans ces moments là qu’on sent le mieux tout ce que représente pour nous la famille.

 

Ne manquez pas de lire attentivement les journaux et de faire connaître à tous ceux qui nous sont chers le résultat que nous attendons tous et qui ne saurait guère tarder maintenant.

 

Mes dispositions d’esprit sont invariables et j’ai plus que jamais une grande confiance dans l’avenir. Du reste vous êtes mieux placés que moi pour apprécier comme il convient ce qui se passe dehors.

 

Après tout notre petit drame personnel n’est qu’une goutte d’eau dans la mer à côté du drame immense où se joue en ce moment le sort de l’humanité entière. Mais aucun doute ne subsiste sur ce qu’il en adviendra.

 

Maintenant je n’aurai aucune nouvelle de mes deux petites avant le procès, mais je les porte toutes deux dans mon cœur et je suis bien sûr des sentiments de ma petite femme chérie.

 

Occupez-vous toujours autant que vous pouvez, mes chers petits frères. Pour m’écrire libellez l’adresse connue ci-dessous en FM.

 

Votre grand frère qui vous aime et vous embrasse bien bien fort.

                                                                                                                      Victor

 

Victor Michaut. Quartier militaire -2 place Beleynne - Périgueux – Dordogne

 

 

Déclaration de Victor MICHAUT devant le Tribunal Militaire de Périgueux 21/22 septembre 1941

 

Monsieur le président,

 

Je comparais devant vous tête haute et la conscience tranquille.

Ouvrier, j’ai voué ma vie à la cause ouvrière, je suis fier de mon passé de militant communiste et rien ne me fera renoncer à mon idéal.

 

J’ai eu l’honneur d’appartenir au Comité Central du Parti Communiste et j’ai dû, pour échapper aux persécutions du gouvernement Daladier, vivre en proscrit, pendant près de deux ans. Dans la nuit du 26 septembre 1939 mon domicile fut perquisitionné, puis ma belle- sœur fut séquestrée pendant 48 heures et finalement emprisonnée parce qu’elle avait refusé de livrer aux policiers le lieu de ma retraite. On a depuis interné mon beau-frère pour toute la durée de la guerre et mes deux frères, malades au Sanatorium d’Hauteville, ont été, il y a 6 mois, jetés dans un camp de Concentration. Bien d’autres familles ont été l’objet de pareilles vengeances ! Que de larmes, que de souffrances causées par la répression sauvage !

 

Je serais donc fondé, en bonne justice, à réclamer des dommages et intérêts à mes persécuteurs. Pourquoi ceux-ci, que la France entière considère comme les principaux responsables de la guerre et de la défaite, n’ont-ils pas encore été jugés ?

 

Mais au fond, c’est un procès d’opinion qu’on m’intente et j’entends me défendre en défendant la politique communiste, la seule conforme aux intérêts du peuple de France.

 

Notre tort, Monsieur le Président, n’est-il pas d’avoir eu toujours raison ? En juin 1940 – trop tard – le Maréchal Pétain n’a-t-il pas dit ce que les députés Communistes, eux,  ont eu le courage de proclamer dès le 1er octobre 1939 – quand on pouvait éviter la catastrophe. Le sol de France n’était pas foulé par les bottes de l’envahisseur lorsque mes camarades Bonte et Ramette demandaient au président Herriot de convoquer les chambres pour y discuter de la paix. On pouvait alors signer la paix dans l’honneur, en garantissant l’indépendance de notre pays.

 

Où étaient à l’époque les hommes de Vichy ?

 

Tous appuyaient le gouvernement Daladier qui conduisait la France à l’abîme. En condamnant cette drôle de guerre, cette guerre capitaliste d’où sont sortis tous nos malheurs, les communistes ont agi en patriotes conscients, en vrais Français ! Car aimer son pays c’est vouloir son bonheur.

 

Et lorsque 2 millions de soldats français furent livrés à Hitler, n’avions-nous pas raison de dénoncer les traitres qui recevaient le pouvoir des mains de l’occupant ?

Qui oserait nous reprocher d’avoir combattu ce Quisling français ce   multimillionnaire Comte du pape[2]qui devait être débarqué si brutalement du gouvernement avant de revenir en service sous la Haute protection de M.Abetz et des officiers allemands !

 

Mais  notre crime fut sans doute d’avoir démasqué cet agent de l’étranger quand il était dauphin de France. A qui fera-t-on croire cependant que la politique de collaboration, inaugurée par Laval et continuée par Darlan, signifie autre chose qu’une complète soumission de la France au nazisme ?

 

L’on serait mal venu, enfin, de nous reprocher notre opposition constante à la dictature des puissances d’argent, notre lutte contre les trusts affameurs. Le dernier message officiel ne reconnaît-il pas en effet que, poursuivant des buts mercantiles, les grandes sociétés capitalistes se sont arrogé le contrôle des Comités industriels et des services du ravitaillement ? Pourtant la Cour Martiale n’a encore jugé aucun des gros spéculateurs qui s’engraissent des misères de la France, mais on a inventé une juridiction spéciale pour frapper les communistes.

 

Arrêtés en juin dernier, nous sommes menacés en vertu de la loi d’exception du 14 août, après être restés 65 jours en prison sans subir un seul interrogatoire.

 

Oui, c’est bien parce qu’il est le parti de la libération nationale et sociale de la France, le parti du peuple, de la liberté et de l’indépendance, que le Parti Communiste est l’objet de persécutions qui l’honorent.

 

Poursuivis hier parce que telle était la volonté de l’impérialisme anglais, nous sommes traqués aujourd’hui sur l’ordre des maîtres de l’Allemagne qui sacrifient toute l’Europe à leurs folles ambitions. Faudra-t-il donc toujours que le sang Français coule pour une cause étrangère ?

 

Ce n’est pas la 1ère fois que les classes dirigeantes, pour sauvegarder leurs privilèges, font appel au concours de l’extérieur. De même que les émigrés de Coblentz s’allièrent à Pitt et au roi de Prusse contre la Révolution Française, de même aujourd’hui, pour imposer aux Français une collaboration qu’ils repoussent, les ennemis du peuple implorent l’aide de la Sainte Alliance antibolchévique.

 

On a vu dernièrement le chef de la Cagoule, porte-parole officieux de la Kommandantur se vanter d’avoir créé dès 1937 des dépôts d’armes alimentés par l’Allemagne et l’Italie.

 

Voilà la clique qui fait le jeu de l’étranger et qui, en vraie justice, devrait comparaître devant les tribunaux.

 

Rien n’empêchera cependant que se forge un invincible Front National Français partisans de l’Indépendance. Sauf la petite poignée de Capitalistes et de traitres qui ont lié leur sort à celui de nos oppresseurs, tous les Français ont leur place dans le Front National[3] Aucune mesure de terreur ne viendra à bout de l’irrésistible mouvement d’opinion qui se dessine en Zone libre comme en Zone occupée.

 

Quoi qu’on fasse, tous les Français sauront s’unir, pour que les produits français restent en France et servent à nourrir les Français, pour obtenir pour obtenir le retour des prisonniers de guerre, pour la libération du territoire, pour la constitution d’un gouvernement populaire vraiment indépendant. C’est ainsi que nous rendrons la France aux Français !

 

Réduits  à l’état de semi colonne, pillé par les troupes d’occupation, privé de ses libertés séculaires, notre pays suit passionnément la gigantesque bataille qui se déroule à l’Est. Quel Français ignore que chaque coup porté par l’Armée Rouge à l’Armée hitlérienne rapproche l’heure de notre délivrance ?

L’Union soviétique, par sa résistance héroïque à l’agression fasciste, ne défend pas seulement la cause de 193 millions de citoyens attachés à leur Patrie, à leur Révolution Socialiste, elle soutient également la cause des peuples opprimés par les puissances de l’axe. Français, nous nous trouvons, face à l’Allemagne, dans la situation d’un homme qui, terrassé par une bête féroce, voit surgir un chasseur qui attaque l’animal. Faut-il alors s’inquiéter des opinions politiques du chasseur ou se féliciter de son intervention ? Tous les ennemis de l’hitlérisme sont actuellement nos amis. L’URSS est à l’extérieur le plus puissant ami du peuple français.

 

Qui est contre l’URSS est contre la France et c’est agir français que de soutenir résolument le pays des Soviets.

 

L’heure du châtiment approche. La débâcle hitlérienne est inévitable. Elle ouvrira pour le peuple Allemand  lui-même, que nous ne confondons pas avec ses bourreaux, une ère de liberté. Et les Français pourront, sans recourir à la guerre, redevenir enfin maîtres de leurs destinées.

 

Voilà ce qui nous donne la plus entière confiance en l’avenir et le courage d’affronter tous les périls. Mon cœur a saigné lorsque j’ai vu flotter sur Paris le drapeau à croix gammée et j’ai juré pour ma femme, pour mon enfant, pour mon pays, de consacrer toutes mes forces à la résistance envers l’oppression. Je ne regrette rien.

 

Faites, Monsieur le Président, pour l’honneur de l’uniforme d’officier, que le jugement rendu ici soit français et qu’on ne dise pas demain « Berlin a eu satisfaction ». Votre verdict sera sans appel. Mais d’avance nous en appelons au jugement de l’histoire. La diabolique prédiction de  Mussolini et de Goebbels sera démentie. Non l’Europe ne sera pas fasciste, non l’an 1789 ne sera pas rayé de l’histoire. Le Paris de la Commune redevient l’avant-coureur d’une société nouvelle.

 

La France reprend le flambeau de la liberté. Quoiqu’il arrive, c’est le peuple qui aura le dernier mot.

 

Vive Thorez, vive Staline - Vive la République Populaire - Vivre la France libre et indépendante.

 

 

 

À Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Périgueux

 

Quartier Militaire 2 place Beleyne -  Périgueux 23 septembre 41

 

Mes chers petits frères Je peux enfin vous annoncer ma condamnation. Elle est toute fraîche, puisque prononcée il y a quelques heures à peine : je suis condamné aux travaux forcés à perpétuité !

 

Cette nouvelle ne vous surprendra guère je crois et je sais bien dans quel esprit vous l’accueillerez, malgré la rigueur de la sentence.

 

Les débats ont duré une journée et demie et se sont déroulés publiquement, un peloton de soldats en armes rendait les honneurs.

 

Les juges étaient des officiers en tenue.

 

Une partie de l’accusation s’est effondrée au cours du procès au point qu’un assez grand nombre d’inculpés ont dû être acquittés. J’étais défendu par un avocat d’office, qui au pied levé, l’a fait cependant avec une conscience professionnelle et une sensibilité auxquelles j’ai rendu un hommage public. Bien que ne partageant pas mes convictions il a salué ce qu’il a appelé « crânerie et mon courage ». Loin d’être diminué après ce procès, j’en sors la tête haute, malgré une peine qui est terrible si elle ne devait pas être considérablement atténuée par les grands espoirs que nous avons.

 

Je crois que vous avez reçu une lettre de la petite sœur. Comme j’en suis heureux.

 

Enfin vous pensez que certaines angoisses n’auront maintenant plus leur raison d’être.

Travaillez bien mes chers petits frères et écrivez-moi toujours autant que vous pouvez. Le nombre de lettres que je pourrais recevoir ne sera pas limité, mais seulement le nombre de celles que je pourrai écrire.

 

Ici nous sommes au régime militaire et c’est mieux qu’auparavant. Bientôt nous partirons dans une autre direction, je vous donnerais alors tous les détails sur ma nouvelle vie.

           

A bientôt mes chers petits frères, dormez tranquilles. Je vous embrasse bien affectueusement.

                                                                                  

 

Votre grand frère Victor

           

 

Roger à Victor

Nexon le 24 Septembre 41

Mon grand Victor

 

Nous recevons ta lettre à l’instant même et nous apprenons ta lourde condamnation. Cela nous a bien émus, mais tout de même nous sommes bien contents qu’on te laisse la vie, c’est le principal. Nous sommes bien certains de te revoir dans un temps relativement court. Que ta santé tienne le coup c’est tout ce qu’il faut. Notre espoir est immense, mon cher Victor, et tu as pour te soutenir dans cette épreuve la certitude de toute une famille qui t’aime et t’admire.

 

Nous allons écrire  dès demain – il est trop tard aujourd’hui – à tous ceux qui nous sont chers, et leur apprendre que tu es durement condamné mais que tu as la vie sauve.

Nous t’écrirons plus longuement ces jours-ci tes petits frères qui t’aiment et qui ont confiance.

Mille baisers.                                      Roger

…………………………………

Cher grand frérot

 

Avec émotion nous avons appris la lourde condamnation ! Mais si nous nous attendions à une peine sévère, nous pensions au pire. Cher Victor, ton courage et ta dignité nous montrent quelle force tu as. C’est en suivant ton exemple, en travaillant dans l’honnêteté, dans l’amour du beau que nous nous dirigeons.

Tu voudrais que nous soyons forts ! Ne t’inquiète en rien à ce sujet, car nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour vite guérir.

Soigne-toi bien, cher grand. Malgré notre éloignement, nous sommes tous unis par la pensée.

Dans nos cœurs il y a l’espoir de l’avenir. Au revoir, cher frérot, tous nos baisers et dont notre cœur nous pensons à toi.

Tes frangins.                                                  Louis

 

 

                       

Victor à Jeanne

Quartier Militaire Perigueux

            24 Septembre 1941

Ma chère Jeanne

 

Je m’empresse de t’écrire pendant que j’en ai encore la possibilité. J’espère que tu auras reçu mes dernières lettres dans lesquelles j’explique mon arrivée ici et le déroulement de notre procès.

Ma première journée de condamné – aujourd’hui – est en même temps la plus belle de toutes celles que j’ai vécues depuis mon arrestation. Tu devines pourquoi. Je viens d’avoir le bonheur irremplaçable de recevoir la lettre qui m’est la plus chère de toutes, celle de ma petite chérie. Mon cœur bat en la lisant, chaque phrase fait résonnance à mon oreille, la voix que j’aime tant. Comme je suis heureux ! Oh que cela fait du bien de recevoir une lettre pareille. Je suis si content de savoir ma petite dans sa nouvelle situation, hors de tout contact désagréable, je l’espère. Qu’elle sache bien surtout, combien me sont doux les souvenirs qu’elle rappelle.

Ma chère Clo, j’ai une chance inouïe, puisque deux jours après être passé au bord du précipice, je te retrouve toi, tout entière, dans ces pages. Oui  c’est ma petite jeune fille de jours, mon amour, j’étais prêt tu le comprends, à affronter le pire et je sais que tu airas été avec moi, en moi, plus que jamais en un pareil moment. Il s’en est fallu de peu que cela arrive – et tu serais restée toi, et notre petite mignonne – Enfin il en est autrement  et nous pouvons  bien espérer nous retrouver tous. Oui, ma petite, l’époque que nous vivons est sublime, ce sont des jours qui valent des années, et nous avons tellement confiance. Tout est pour nous, malgré tout.

 

Ainsi, tu as retrouvé nos chers bibelots qui pour nous ont surtout la valeur des moments qu’ils représentent. En tous ces objets nous nous retrouverons nous-mêmes et nous revivons des heures inoubliables. C’est aussi une grande joie pour moi d’apprendre que tu as pu relire nos lettres du sana et d’Amélie. On s’en souviendra toujours. Mais le plus beau souvenir des beaux jours passés n’est-ce pas encore notre chère mignonne, notre petite gourmande de noix ? Comme elle doit grandir, bientôt 3 ans ! Quand nous la retrouverons nous serons encore plus heureux que jamais. (La petite chérie elle n’a pas de soucis. Elle gambade sûrement dans la campagne, cueillant les fleurs qu’elle aime et trouve si jolies ? Cher petit trésor !

 

Ne t’inquiète pas du tout de  moi, je suis fort tu le sais, dès l’instant où j’ai de bonnes nouvelles de toi. Tout ce que tu me dis me touche au cœur, ma petite. Tu sais combien je t’aime. Tu es ma petite femme chérie, ma Clo et rien ne peut nous séparer. Tu verras comme nous serons encore heureux quand je pourrais à nouveau te serrer dans mes bras. C’est toi qui es mon moral, tu es si courageuse et si tendre, ma petite amoureuse. Je baise tes mains mignonnes et je t’embrasse de tout mon cœur.

 

Avec Louis et Roger qui m’écrivent très régulièrement et m’envoient de si gentilles lettres, nous parlons souvent de toi, et puis lorsque j’écris à St Etienne c’est un peu comme si nous nous parlions tous les deux.

 

Embrasse bien toute la famille, tante qui a tant de soucis mais que nous aimons bien. Embrasse bien fort mon cousin Émile et tout le monde enfin. Je vais te quitter, en ayant pour ta lettre une provision de bon moral un vrai talisman de bonheur. Profite de tous les loisirs que tu peux avoir, lis de bons romans t va au cinéma. Ce sera comme si nous y étions tous les deux, ma petite.

 

Excuses moi ma chère Jeanne d’avoir entièrement consacré ma lettre à Clo. Que veux-tu on est un peu égoïste. Ne m’en veux pas. Bientôt je te parlerais de ma nouvelle vie car nous ne tarderons pas à changer de domicile.

Bon courage tous et confiance. Transmets à Clo mes plus tendres baisers. Je vous embrasse tous de grand cœur.   

 

Victor

PS : Mes plus fraternels baisers à la femme[4] de Laurent et toutes nos amitiés à nos amis concierges.

À Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Périgueux

 

 

Quartier Militaire. Prison de Périgueux - 25 septembre 1941

 

Chers Louis et Roger,

 

Vos petits mots viennent de me parvenir et je partage votre soulagement, non pas tellement pour moi que pour tous ceux qui me sont chers. N’est ce pas la preuve qu’il ne faut jamais perdre espoir, même dans les pires moments.

 

Figurez vous qu’hier j’ai eu la plus douce émotion depuis que je suis arrêté. J’ai reçu la lettre qui m’est la plus chère entre toutes, celle de ma petite Clo[5]. Elle est vraiment tombée au bon moment, juste le premier jour de ma vie de condamné (quoique rien n’ait changé encore à notre régime, jusqu’à ce que nous arrivions à notre nouvelle destination). Vous dire mon bonheur est inutile, vous l’imaginez. Bien sûr, je ne doutais ni des sentiments, ni du courage de ma chère petite, mais c’est si bon de se le dire en un pareil moment. C’est un rayon de soleil pour bien longtemps, un vrai baume au cœur.

 

Du reste, vous avez dû également recevoir une lettre. Elle est si brave et toujours riante, ma petite. Mais vous la connaissez, n’est ce pas. Maintenant que j’ai de ses nouvelles directes je la vois vivre comme si j’étais avec elle. J’ai le décor de sa vie devant mes yeux constamment et c’est comme si nous étions ensemble malgré tout.

 

Excusez-moi de paraître égoïste en vous faisant part de mon bonheur, mais on est si heureux de partager nos joies comme nos peines.

 

Désormais va commencer pour moi une vie nouvelle. Je ne sais pas encore ce qu’on fera de nous mais dès que nous serons « établis » dans notre future résidence, nous pourrons avoir un emploi du temps en conséquence. Dans toute cette dernière période je n’avais pas la tête assez libre pour me livrer à un travail suivi. Maintenant je pourrais le faire.

 

Jeanne vient de m’écrire aussi. La vie est dure à St Etienne. Depuis 3 jours elle n’avait pas trouvé de légumes au marché. Et pas de vin !

 

Heureusement que nos espoirs se renforcent chaque jour et qu’on peut compter sur un avenir de bonheur.

 

J’ai de bonnes nouvelles aussi de notre petite poupée qui est parait-il une incorrigible bavarde. Qui l’eut crû ? Que nous aurions plaisir à l’écouter tous en rond, en famille comme autrefois, avec tous les enfants que nous aimons. Ca viendra, allons.

 

Et vous deux, mes chers petits frères, je sais que vous avez toujours vos occupations préférées et ma foi le temps passe ainsi. D’ailleurs la vie de camp est certainement préférable à celle de la prison*.

 

Ici cependant nous sommes beaucoup mieux qu’à Limoges, à tous points de vue. Cela provient du fait que nous subissons le régime militaire, moins dur que celui de droit commun. Il est possible que notre peine s’accomplisse aussi dans une prison militaire, mais nous ne savons encore rien de précis. Je ne serais probablement pas seul puisque nous sommes quatre condamnés aux travaux forcés, bien que je sois seul à l’être à perpétuité.

Enfin nous verrons bien. Peut être serons nous dirigés sur le midi. Ce sera un peu plus chaud pour l’hiver.

 

De toute façon je saurai bien m’adapter à ma nouvelle situation, la confiance que nous avons-nous permettant de supporter bien des choses.

 

Je vous quitte tout joyeux mes chers petits frères, sûr qu’un jour prochain nous pourrons faire tous ensemble une bonne fête de famille de famille, la plus belle celle là, avec l’espoir que personne ne manquera à l’appel.

 

Au revoir chers Louis et Roger. Je vous embrasse bien tendrement tous les deux.

 

                                                          

Votre grand frère Victor.

 

 

Victor à Jeanne  Quartier Militaire Périgueux

26 Septembre 1941

 

Ma chère Jeanne

 

Dès que j’ai  eu ton petit mot ce matin j’ai fait le nécessaire pour que tu sois prévenue au cas où il te serait possible de m’amener notre poupée chérie. Te dire la joie que j’en aurais, tu le devines. Bien que ce soit à travers deux grillages, je verrais tout de même mon petit trésor et ce serait aussi comme si je voyais également sa petite maman.

 

Mais auras-tu le temps de me l’amener ! Il faudrait que tu puisses te trouver ici dimanche ou peut-être lundi au plus tard (les visites sont permises tous les jours). En passant à Périgueux, avant d’aller chercher la mignonne, tu pourrais te renseigner ici pour les papiers. Enfin si cela est possible tant mieux, sinon ne te tracasse pas. Et puis surtout il ne faudrait pas que cela t’occasionne trop de dérangements, surtout si Marinette n’est pas bien. D’autant plus que tu as déjà beaucoup d’occupation, le problème du ravitaillement étant de plus en plus compliqué. Tu es si bonne pour nous ma chère Jeanne, on sent mieux dans une épreuve pareille combien nous nous aimons tous et ce que représente pour nous la famille.

 

Voilà deux ans aujourd’hui, jour pour jour que nous avons dû être séparés les uns des autres. Ma petite Clo n’a sûrement pas oublié cette nuit où nous reçûmes la visite de

ces messieurs. Ce fut pour nous le commencement d’une vie nouvelle où chaque jour a compté davantage qu’auparavant . Nous n’étions pas toujours sûrs de nous retrouver et cependant presque deux années avant qu’arrive ce que nous redoutions. Qu’importe puisque nous avons fait tout notre devoir. Bien des joies réelles, profondes, ont compensé largement nos peines et l’avenir rendra bien légers les sacrifices qu’il a fallu faire. Et je suis si heureux de savoir Clo en bonne santé, courant toujours le sourire aux lèvres et les yeux rieurs, ses petites jambes trottant sans arrêt.

 

Que vous dire sur le régime ici ? Pendant le procès et les quelques jours suivants nous avons vécu presque comme des coqs en pâte, les familles de quelques -uns d’entre nous ayant pu nous faire parvenir quelques vivres et même un peu de vin. Maintenant nous recevons de la cantine des fromages blancs, de la confiture de raisin et des fruits, si bien que nous ne sommes pas malheureux. Et puis il y entre nous une grande fraternité, un esprit de camaraderie exemplaire. Nous sommes une grande famille où chacun partage les joies et les peines des autres. Si tu avais vu le départ de ceux qui ont été rendus à la liberté ! Des larmes sincères ont coulé, non pas du côté de ceux qui restaient mais parmi cependant allaient retrouver les leurs. Il y a des heures que nous n’oublierons jamais.

 

Ce matin j’ai lavé un peu de linge, à la fontaine bien entendu. Nous faisions cela aussi à Limoges et ma petite rirait certainement de me voir ainsi faire ma lessive, il le faut pourtant. Bientôt nous aurons probablement du linge et des vêtements qui viendront de la prison. Et tout à l’heure vous m’auriez vu rouler une cigarette de tabac gris (Oh, ce n’est pas que je sois devenu fumeur, ce n’est guère le moment). Mais une fois de temps à autre c’est bien permis.

 

Je lis ces jours ci « Émile » de Jean Jacques Rousseau, c’est un auteur que j’aime beaucoup. Parfois la promenade dure deux heures et dans la cour, au soleil, on peut s’assoir sur un banc et lire tranquillement. Ma foi les 8 jours passés ici n’ont pas été trop longs. Si les nuits commencent à être longues, cela ne me gêne guère car je dors comme un loir, signe de bonne santé et de bon moral. Donc ne vous en faites pas pour moi, tout va bien. J’aurais la patience de supporter ma peine qui finira d’ailleurs avant longtemps.

 

Au revoir ma chère Jeanne. Soigne bien Marinette et ne te fatigue pas trop. Embrasse bien Antoine qui doit-être rétabli. Je vous envoie à tous mes meilleurs baisers. À bientôt si c’est possible, avec tout l’espoir qui est en nous.

                                                           Victor

 

Prison de Pau. 5 octobre 1941

 

Mes chers petits frères,

 

Depuis que je suis ici c’est la deuxième lettre que je reçois de vous, provenant de Périgueux. Mais il m’a fallu attendre jusqu’à aujourd’hui pour vous répondre car on ne peut écrire que le dimanche, et seulement deux lettres chaque fois (j’envoie l’autre à Jeanne). N’en continuez pas moins à m’écrire aussi souvent que vous pouvez car c’est la plus grande joie qu’on puisse avoir en prison et les lettres qu’on peut recevoir ne sont pas limitées. Il faudra les timbrer car nous n’avons pas droit ici à la franchise militaire. Ne faites ni vignettes ni poésies pour le moment, c’est préférable.

 

Nous ne sommes plus au régime militaire mais de droit commun et bien sûr le changement ici n’est pas en notre faveur. Cependant nous ne pensons pas rester longtemps ici car on n’y accomplit pas de peine de travaux forcés. Une fois de plus nous sommes donc dans l’attente sans savoir où nous serons enfin dirigés !

           

Le voyage pour venir ici s’est bien passé !

 

Pendant 30 heures nous aurons eu comme un goût de la liberté ! De beaux paysages pyrénéens ont défilé devant nos yeux. Des gosses revenaient de vacances en chantant, enfin c’était la vie du dehors, libre, belle malgré tout. Partout où l’on apprenait que nous étions des prisonniers politiques, nous avons rencontré de la sympathie et même des paroles d’encouragement.

 

Mes chers petits frères, je vois que vous êtes toujours aussi courageux et que vous savez vous adapter à votre situation. C’est ce qu’il faut. Ainsi vous avez pu déguster un vrai café ?  Tant mieux. Je suis content de savoir que vous pouvez avoir de bons moments. Louis il me semble que je te vois dessiner. J’aurais plaisir à voir tes travaux et je ne doute pas que ta toile « 22 septembre » soit réussie. Nous mettrons cela en bonne place plus tard.

 

Et toi Roger tu es décidément un as pour certains jeux alors que moi je suis maladroit à tous. As-tu de quoi lire ?

 

Pour ma part je viens de terminer le 3ème volume d’Emile et les Rêveries du Promeneur Solitaire. On y apprécie la sincérité, le courage, l’humanité de ce pauvre Jean-Jacques.

 

Il n’y a rien de mieux en prison que de lire la philosophie ou des romans et je range parmi mes auteurs préférés, Balzac, Tolstoï et Rousseau. Il ne m’est guère possible ici de me livrer à des lectures suivies (vous en saurez plus tard les raisons) mais j’espère qu’il en sera autrement dans notre prochaine et dernière résidence.

 

A Périgueux nous avons quitté de bons camarades condamnés à des peines plus légères. Nous nous sommes embrassés comme des frères. Nous restons maintenant une « quadrette » d’amis fidèles et la chaude fraternité qui nous lie est bien un des plus grands réconforts. Tout ce que nous possédons est mis en commun, y compris les lettres que nous lisons comme si elles étaient destinées à chacun de nous.

 

Nous avons aussi un véritable « papa », un cœur d’or dont nous conservons le magnifique souvenir. Il a été heureusement acquitté !

 

Jeanne m’écrit toujours de bonnes lettres qui me relient aussi à toute la famille. Je vois qu’elle vous gâte aussi et vous envoie des colis. Avez-vous des nouvelles de tante Célestine ? Et de René ?

 

J’ai appris la mort tragique d’un de nos grands amis, le ....  exécuté dans ces conditions. Mais il ne sera pas oublié et son sacrifice ne restera pas vain. Bien sur, il manquera à l’appel plus tard, cependant la grande famille se retrouvera, plus forte que jamais. Vous espérez que cette « campagne d’hiver » sera la dernière et je le crois avec vous. Confiance mes chers petits frères.

 

Je vous embrasse bien fort comme lorsque nous étions tous les trois étant petits.

 

                                                                                              Votre grand frère Victor.

 

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration Nexon –Hte Vienne.

 

 

Prison de Pau. Le 12 octobre 1941

 

Mes chers petits frères

 

Quoique dans l’attente d’un nouveau transfert me voila cependant adapté à mon nouveau séjour. J’étais à la promenade quand vos lettres m’ont été remises. C’est un privilège de recevoir de telles lettres (et aussi celles de Jeanne). Nous restons toujours les trois petits frères d’autrefois et les souvenir que rappelle Louis me font penser à notre premier départ en colonie de vacances. C’était à Mocuy ??, chez cette brave grand-mère qui nous qui nous fit coucher dans un grand lit de campagne sous des draps de toile bise sentant bon la lessive. Nous étions pour la première fois séparés de maman et nous nous sommes endormis en pleurant à chaudes larmes, embrassés tous les trois. Que notre enfance fut douce et belle, grâce à l’amour de nos chers parents que nous n’oublierons jamais. Souvent, j’entends encore chantonner notre chère maman : « ils sont partis sur une barque légère, les trois petits gars … » Et dans notre esprit les trois petits gars, c’était nous.

 

Vous m’écrivez si joliment, avec des détails si précis, que je peux vivre avec vous en pensée. Les tableaux de Louis me deviennent si familiers qu’il me semble les avoir vus. Cela me donne un vif désir de peindre également et je rêve de m’y mettre, plus tard pendant mes loisirs, bien que je n’ais aucune notion. Et puisque Roger est si fort aux échecs, j’espère qu’il voudra bien me donner quelques leçons. Je ne deviendrais certainement pas un bon joueur mais ce doit être si agréable  pour les soirées d’hiver.

 

Quant à moi vous le savez, ma grande occupation c’est la lecture. J’ai terminé hier « les Paysans », de Balzac, une magnifique fresque sociale, bourrée de vie, impitoyable mais vraie. Je me promets de lire en entier la Comédie humaine et de posséder, quand je le pourrais, une bonne édition des œuvres complètes de cet écrivain prodigieux. D’ailleurs Clo m’a déjà battu pour le nombre d’ouvrages de Balzac qu’elle a lus. C’est passionnant et si instructif à la fois !

 

J’ai à vous transmettre les plus chaudes amitiés de mes compagnons de chaîne. On peut tout supporter ainsi unis. Jusqu’ici le temps est resté assez doux  et cela compte. J’ai pu hier soir voir le docteur qui m’a ordonné du calcium que je dois prendre sous forme de cachets. Cela ne peut que me faire du bien, il a du reste trouvé mon état assez satisfaisant : « sclérose pulmonaire ». Si l’hiver n’est pas trop rigoureux, je pourrais donc tenir le coup. Et vous deux ?

 

Vous avez sur moi l’avantage de pouvoir lire les journaux et de suivre ainsi les évènements au jour le jour. Ici nous ne savons rien, absolument rien, mais nous avons toute confiance en l’issue finale.

Je n’ai pas non plus de nouvelles fraîches de Coco ni de sa petite maman. Cependant je suis rassuré sur le sort de ma petite poupée car je sais comment elle est soignée. A la ville ce serait autrement car le ravitaillement est difficile et les pauvres gosses sont les premiers à en souffrir. Il parait qu’elle est bavarde, votre petite nièce (n’est ce pas que ce nom de nièce est bien doux)

Elle ne se doute pas de tout l’amour qu’elle inspire, la mignonne. Qu’elle vive, c’est l’essentiel. Si Louis peut y parvenir, plus tard, il fera son portrait qui trônera à la meilleure place, car c’est notre petite reine.

 

Sa maman doit avoir parfois bien du tracas, mais elle a tant de courage et de persévérance que cela les sauvera. Mon souhait pour vous deux, chers Louis et Roger, c’est que vous trouviez aussi votre petite Clo, la compagne de votre vie, comme elle est la mienne. Peut être est ce déjà fait, qui sait ? Enfin nous causerons de cela autour de la table, en famille, tandis que nous vivrons comme un lointain passé les mauvais jours qu’ils nous font traverser.

           

Ecrivez-moi toujours, mes chers petits frères.

Je vous embrasse bien affectueusement, comme au temps de notre enfance.

                                                                                             

 

Votre grand frère Victor.

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration Nexon –Hte Vienne.

 

Prison de Pau.19 Octobre 1941

 

Chers petits Louis et Roger

 

J’ai été gâté cette semaine puisque, en plus de vos deux lettres habituelles, j’en ai reçu du 4 octobre adressée à Périgueux et qui était restée en souffrance dans un bureau de poste. Vous me dites que désormais je ne recevrais plus vos deux lettres à la fois car on nous interdit d’écrire tous deux par le même courrier. Nous surmonterons bien cet inconvénient, d’autant plus, comme vous le dites, que nos pensées sont les mêmes (seule la plume change).

 

Les nouvelles que vous me donnez de tante Célestine et de René m’ont fait bien plaisir. Dites moi si c’est par la presse ou par vos cartes que tante a appris ma condamnation. Je voudrais faire une bonne surprise à toute la famille là-bas : j’ai l’intention, dimanche prochain, d’envoyer chez tante une carte interzone, mais je ne peux le faire qu’à condition de supprimer l’une de mes lettres. Aussi je vais être obligé de vous imposer ce petit sacrifice. Vous resterez donc une quinzaine sans recevoir de mes nouvelles, sauf dans le cas où je serais d’ici là, transféré dans une autre prison. Par conséquent vous ne serez pas étonnés de mon silence. Continuez à m’écrire comme habituellement  excusez-moi de cette triste nécessité. Nous nous rattraperons par la suite.

 

Chers petits frères, toujours sur le chapitre de la correspondance, je vois que vous êtes impatients d’avoir des nouvelles de Jeanne. Moi-même je n’ai rien reçu d’elle cette semaine. Mais il faut bien s’imaginer que notre chère petite sœur est surchargée de besogne. Elle a repris son travail aux écoles, il lui faut encore s’occuper de Marinette toujours fragile et du petit Marcel qui va aussi à l’école et devient un petit bout d’homme. Par-dessus le marché il y a toutes les difficultés de ravitaillement qui font de l’entretien d’une famille ouvrière une tâche bien absorbante. Et c’est dans ces conditions que la situation actuelle de notre France oblige encore Jeanne à jouer le rôle de trait d’union entre tous les membres de la famille. Elle a bien du mérite et je suis sûr que vous comprenez parfaitement que ce n’est pas sa faute si parfois les lettres ne parviennent pas aussi vite que nos cœurs l’espèrent. Mes chers petits frangins, je suis des yeux tous vos travaux avec admiration et envie. Oui mon cher Roger je me souviens de ce jour où je t’accompagnais à St Martin, et quand nous allions te voir avec Clo. Te rappelles tu de cet après midi ensoleillé  que nous avons passé dans le parc du sana, le jour où nous avons pris quelques photos près d’un tas de foin fraîchement coupé ? Et plus tard lorsque vous étiez tous deux à Hauteville et que nous sommes venus nous surprendre ?

 

Comme nous nous sentons frères par toutes les fibres de notre être, par le sang et par l’âme, par le cœur et par le cerveau. N’est ce pas qu’il existe entre nous les plus beaux liens qui puissent unir les hommes ? Et je pense que vous donnez au camp l’exemple de cette fraternité sans pareille qui est notre fierté et qui fut la plus grande joie de notre enfance.

 

Bravo Roger pour ta persévérance dans l’étude des langues. Avec l’allemand, l’anglais, l’italien et l’espagnol, tu seras vraiment le polyglotte de la famille. J’avais bien l’intention de m’y mettre aussi, mais cela m’est très difficile dans l’état où je me trouve (nous ne pouvons pas même disposer de cahiers, ni d’encre – sauf pour écrire le dimanche). Vous saurez tout cela en détail plus tard.

 

Quant à toi Louis je ne sais comment t’exprimer tous mes sentiments pour l’artiste que tu deviens. Lorsque je te parlais d’entreprendre plus tard un portrait de Marie-Claude je ne savais pas que déjà tu avais fait celui de Roger (ainsi que me l’apprend celle de vos lettres qui fut si retardée). C’est merveilleux. Nos chambres seront donc transformées en « salons » de peinture. J’éprouve à l’avance une réelle joie. Il faudra qu’ensemble nous fassions quelques pèlerinages au Louvre, pour y goûter les splendeurs de la Renaissance, les grands flamands, les espagnols et les différentes écoles de la belle peinture française. Quelle source d’émotions dans une semblable étude !

 

Qu’y a-t-il à la jambe, Louis, pour que le docteur estime que l’amélioration est à peine sensible ? Dites moi bien la vérité sur votre état de santé, et faites attention à l’hiver.

 

J’espère bientôt recevoir des nouvelles de mes deux petites chéries, chère poupée qui aura trois ans d’ici un mois ! Et naturellement une lettre de Clo serait pour moi le plus cher message. Si par hasard (et j’espère que cela n’arrivera heureusement pas) vous appreniez quelque chose à son sujet (un malheur peut arriver) ne craignez pas de me le faire savoir aussitôt.

 

Au revoir, mes petits frangins et patience.

Je vous embrasse de tout cœur.

                                                           Votre ainé Victor 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration Nexon –Hte Vienne.

 

Mes chers petits frères

 

Voilà quinze jours que je n’ai pas eu le plaisir de m’entretenir avec vous, il a fallu que nous consentions à ce petit sacrifice pour que je puisse écrire à tante Célestine. C’est fait.

 

Que je vous fasse part tout de suite de la joie dont mon cœur déborde : j’ai reçu cette semaine une lettre de ma petite chérie. Comme je suis heureux. C’est si bon de revoir l’écriture tant aimée ! Certes, il est bien visible (ainsi que vous l’aviez prévu) que pendant quelques jours, ma petite Clo a dû souffrir, redoutant le pire. Elle est si forte, cependant, qu’elle a surmonté cette épreuve. N’est ce pas qu’elle est courageuse et brave ? Vous avez dû recevoir aussi une lettre d’elle.

 

Chers petits frères, vous m’avez comblé durant cette quinzaine, si bien que je ne sais pas par quel bout commencer.

 

Roger m’a tracé un lumineux tableau de l’automne qui m’émeut d’autant plus que souvent on rêve en prison de beaux paysages, de campagnes et de forêts, de ruisseaux clairs et d’oiseaux chantant …rêve de liberté – paradoxe du prisonnier.

 

Que Louis a de la chance de pouvoir au pinceau exprimer ce qu’il ressent devant la nature. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt les notes sur Léonard de Vinci et Cézanne. Déjà, sans préparation préalable et sans connaissance, nous avions avec Roger, admiré particulièrement les toiles de Léonard de Vinci au Louvre. L’une en particulier, la Vierge au Rocher, d’une luminosité sans pareille et comme éclairée par un feu intérieur. Même sans comprendre la peinture, il me semble que quiconque aime le beau ne peut rester indifférent devant un chef d’œuvre. Quant à Cézanne, j’ai vu de lui plusieurs tableaux là-bas, au Musée d’Art occidental moderne, près du mausolée où repose le plus génial de tous les hommes. J’imagine parfaitement les sensations que doit avoir Louis en travaillant, car c’est un art où la jouissance intellectuelle la plus pure s’allie à la joie saine de créer qu’éprouve le travailleur manuel. Je ne connais qu’une autre occupation qui joint ainsi les plaisirs de la besogne manuelle à ceux de l’esprit – c’est la fabrication du journal à condition de participer à l’œuvre entière et d’être sur place à l’imprimerie, lors de la mise en page. Joie que nous retrouverons !

 

Que Roger m’excuse de ne pas participer au débat sur les « primaires » et les autres. Tu as déjà dis toi-même tout ce qu’il fallait dire. Les œuvres les plus générales ne sont-elles pas du même coup celles qui, exprimant le mieux les sentiments de l’homme, sont aussi le mieux comprises, et par le plus grand nombre ?

 

 Souvent, dans la joie de la « découverte », ne sommes nous pas plus enthousiastes, plus frappés par la beauté d’une grande œuvre, nous les « primaires » que certains blasés intellectuels ? Et l’enthousiasme, la communion avec l’auteur (sans abandonner pour cela l’esprit critique) la soif de connaître, sont des conditions indispensables à une lecture profitable. Rappelez-vous ce qu’a souvent répété à ce sujet notre grand Maurice – et l’exemple donné par ce vrai fils du peuple.

 

Je viens de lire 3 beaux livres : les Châtiments, le Cid et Werther. Il y aurait trop à dire sur chacun. Dimanche dernier j’avais composé et écrit pour vous l’envoyer le poème ci-joint (au dos) que j’ai également envoyé à Jeanne. Souvenir des vacances 1938 ! Je tiens le coup malgré le froid. Jeanne m’enverra quelques vêtements chauds. Et vous ? Toutes mes pensées vont en ce moment à ce 24ème anniversaire qui nous est si cher. Vivement que toute la petite famille retrouve enfin la grande. Au revoir mes chers petits frangins. Je vous embrasse de tout cœur.     Victor

 

Naissance : (pour mon 32e anniversaire, 28.10.41)

 

Petit bois de Chambon, où chante le clair Lignon,

Aux pieds de tes pins verts,

Sur un doux lit de mousse, étendus nous rêvions

Parlant à cœur ouvert.

 

Ma bien-aimée, ma chère Jeune fille de France,

Souffrant du mal joli

Tu devenais maman, porteuse d’espérance

Sous ta robe à long pli.

 

Cueillant le serpolet, menue, vive et rieuse

Tu berçais gentiment

En tes flancs élargis, ô mignonne amoureuse,

Le fruit de nos serments.

 

Jamais je n’oublierai ce merveilleux matin,

Quand la Maternité

T’ouvrit ses salles blanches, pour le mystère humain

De la Nativité.

 

Blottie contre ton sein, reposait notre enfant,

Petit paquet de vie

A la bouche goulue – buvant, criant, dormant-

Marie-Claude chérie !

 

Nouveau-né adoré, fillette au fin visage

Où tour à tour tes traits

Puis les miens se dessinent. De tous deux pure image

Triomphe de l’amour vrai !

 

Ombrés des mêmes cils, tes yeux bleus et les siens

Me sont doublement chers ;

De loin je vous revois sous le ciel parisien,

Vous êtes mon univers.

 

L’émotion qui m’a fait le plus heureux des hommes,

Je te la dois ma femme !

Et comme au premier jour, fidèles amants nous sommes

Parce qu’unis corps et âme.

 

Seule la joie de créer, est une joie profonde.

Amour, pensée, action,

Eternelles conceptions qui transforment le monde

Par la procréation.

PS :

 Nous n’avons pas droit au tabac, ne m’envoyez rien. Sauf des livres, mais plus tard !

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration Nexon –Hte Vienne.

 

Prison de Pau, 9 novembre 1941

 

Mes chers petits frères,

 

Hier, vous avez tous conspiré pour mon bonheur. J’ai reçu, à la fois votre carte et votre lettre, une lettre de Jeanne et une de ma petite nièce Marinette (enjolivée d’un dessin de Blanche Neige) …et le soir une carte interzone de Jojo et Tante Célestine. Les nouvelles de Paris sont bonnes, le petit Daniel pousse et tous partagent notre confiance. A St Etienne ça va aussi, mais l’hiver s’y fait peut être ressentir plus rudement qu’ailleurs. Déjà le charbon manque et les boutiques sont vides.

 

Tu me dis Louis, que tu es grippé. Fais bien attention car on baptise grippe des infections plus sérieuses. Avez-vous des boissons chaudes ? Et comment êtes vous habillés ? D’après ce que vous me dites il fait probablement plus froid dans le Limousin que par ici. Ca pinçait cependant assez dur ces jours ci. Mais aujourd’hui le temps s’est subitement radouci, ce n’est pas un mal. J’attends quelques vêtements plus chauds que Jeanne va m’envoyer. Comme chaque hiver je tousse surtout le soir et la nuit. Le docteur m’a ordonné un sirop qui atténue un peu mes quintes. Mon espèce d’eczéma a disparu du visage … pour gagner toute une partie du corps. Enfin c’est notre lot  et tout cela n’est pas le pire. Dans l’ensemble ma santé reste quand même bonne. Ne vous inquiétez pas de cela.

 

Je suis très touché de tout ce qui m’écrit Louis sur ses sentiments actuels et son aspiration à tout ce qui élève et fortifie l’homme. Tu penses bien, mon grand Louis, que je ne veux pas ici revenir en arrière et moraliser sur le passé. C’est inutile. je regrette seulement que mes occupations ne m’aient guère permis de t’aider davantage après la mort de nos chers parents. Mais tu as seul trouvé la bonne voie (et Roger tu as sûrement aidé) cela vaut encore mieux. Et puis ce n’était pas si difficile car au fond  c’est maintenant que tu te retrouves toi-même, selon ta vraie nature. Va, malgré certaines apparences nous sommes bien les mêmes tous les trois, comme au temps béni où maman bordait nos lits le soir et soufflait la lampe à pétrole (à notre grand désespoir) en disant : « Dormez mes petits. » ; ou encore lorsqu’avec papa nous nous arrêtions devant les vitrines brillantes d’objets d’art, avides de trouver ensuite dans le livre des « Arts et métiers » quelque secret de fabrication. Jamais je ne m’étais rendu compte aussi vivement qu’à Amélie avec Roger, de notre parfaite communion, non seulement de pensées, mais de façon sentir, d’aimer. Cela m’a d’autant plus frappé qu’auparavant, le départ de Roger parmi les volontaires avait produit chez nous comme un choc, presqu’une blessure. Tu sais Roger combien nous étions tous heureux et fiers de te savoir à la place d’honneur à Madrid ce 7 novembre 1936 dont tu as probablement conservé un souvenir ineffaçable. Mais nous ne pouvions en même temps nous défendre d’un sentiment de crainte assez naturel. Je peux te dire maintenant, qu’avec Clo nous avons parfois versé des larmes en pensant à toi (oh ! de bonnes larmes, comme Louis et tante Célestine en ont surement versé aussi). Après que tout cela est passé, tu vois Roger qu’il ne nous reste que la fierté de ton beau geste. Tu as vécu des mois qui valent des années et cela te permet de mieux supporter l’épreuve actuelle. Avez-vous des échos du 24e anniversaire ? Quelle fête ce doit être.

 

Allons, assez de philosophie. C’est tellement réconfortant de revivre les plus belles heures de notre vie : « Un souvenir heureux est peut être sur terre plus vrai que le bonheur. » (A.de Musset)

 

Je suis heureux que mon petit essai vous ait plu, mais quel poème peut rendre la richesse de la vie ? Vous parlez de m’envoyer des livres, dites moi lesquels et ne le faites pas avant que je ne vous le dise. J’attends quelques classiques que Jeanne m’a expédié.

 

Notre sort va s’améliorer car nous pourrons désormais recevoir 2 colis de vivres par mois. Ca fera toujours quelques calories supplémentaires.

 

Il parait que Marie-Claude est plus belle que jamais et j’espère pour son 3e anniversaire recevoir quelques détails sur sa vie et peut être une photo récente de notre poupée. Sa maman va bien aussi, du reste vous en avez eu des nouvelles.

 

Enfin c’est de pied ferme que nous abordons cette dure période d’hiver avec l’espoir, comme dit Clo que viendra « l’heureux temps où les parents pourront librement aimer leurs chers petits »

 

Je vous embrasse bien bien fort, chers Louis et Roger.

 

PS : Avez-vous des nouvelles de l’ami chez qui nous avions fait ce bon repas et qui a quelques uns de mes livres ?

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration Nexon –Hte Vienne.

 

 

Prison de Pau. 16 novembre 1941

 

Mes chers petits frères,

 

Vous m’excuserez si ma lettre n’est pas aussi complète que d’habitude, c’est à cause de circonstances indépendantes de ma volonté ! S’il vous arrivait de n’avoir pas de mes nouvelles pendant quelques temps n’en soyez pas étonnés et ne vous inquiétez nullement.

 

Tout va bien.

 

Je me suis payé une pinte de bon sang vendredi lorsque j’ai reçu la lettre de Louis qui rappelle avec tant de verve et de gaité un heureux moment de notre passé ! A te lire mon cher Louis, on croit y être, à la fameuse sortie en camionnette. Oui la balade à Gout était bien agréable. Je te vois raconter les détails, toujours aussi déluré et rieur.

 

Ainsi René va se marier ! Il feront sûrement bon ménage avec Raymonde et nous aurons une championne sportive dans la famille ! D’ailleurs Raymonde est aussi d’une famille ouvrière où la vie ases hauts et ses bas, mais également ses joies simples et belles. Souhaitons que la noce puisse être célébrée bientôt et en présence de tous. Au bonheur de René se mêlera le bonheur général.

 

Chers Louis et Roger, il vous appartiendra de continuer la série et de dénicher les « femmes d’intérieur » que nous serons heureux de connaître.

 

Tout cela me fait penser à tante Célestine (dont je viens de recevoir 2 belles cartes) et à la maison de la Courneuve où nous avons passé de si agréables journées. Pour tante c’était sa joie de voir  tant de jeunes têtes réunies autour d’une bonne table (quels pantagruéliques plats de viandes y défilaient !) Comme nous y étions gavés et soignés. Malades, nous vivions ainsi que des coqs en pâte – sous la bienveillante tyrannie de tante Célestine – n’est-ce pas Roger ?

 

Et puis cette maison m’est encore chère à un autre titre. J’y habitais lorsque j’ai eu le bonheur de connaître Clo et je conserve la magnifique souvenir des visites qu’elle m’y fit en avril 36 à une époque où j’étais alité. La première fois qu’elle vint (munie d’un petit plan que je lui avais crayonné) c’est fort timidement qu’elle aborda tante Célestine. Elles doivent maintenant rire toutes deux en songeant à cette première rencontre.

 

Roger tu y as aussi bien des souvenirs de jeunesse avec Jojo et René !

 

Je vois, mes chers petits frères, que Jeanne vous a comblé de bienfaits. Travaillez bien et dites moi où vous en êtes. Roger va pouvoir piocher son anthologie. Quant à moi j’ai reçu aussi quelques classiques que je possédais avant mon arrestation et que Jeanne m’a envoyés. Je lis d’Alembert, Descartes, Spinoza, Pascal. Enfin de quoi se meubler sérieusement le cerveau.

 

Tant mieux que Louis soit guéri de sa grippe. Ici le temps est plus doux et la première surprise du froid passée on s’habitue. Jeanne m’a expédié mon pantalon cycliste en suédine, très chaud et commode (il me servait à la maison pour tout aller). Enfin je suis paré de ce côté-là. Et vous ? Je l’espère aussi, malgré que le climat limousin soit plus rude.

 

Les bonnes nouvelles de l’anniversaire m’ont fait grand plaisir. Mon vœu le plus cher est que le grand oncle vive longtemps, longtemps.

 

Roger je pense souvent à notre rencontre dans ce petit restaurant breton où nous nous sommes régalés de crêpes de sarrasin arrosées d’une bolée de cidre. (Mais t’en ais-je pas déjà parlé ?). il faudra que nous y retournions avec Clo et Louis (s’il existe encore). D’ailleurs nous n’aurons que l’embarras du choix tant nous aurons de pèlerinages à faire et tellement nous aurons soif de connaissance et de vie.

 

Au revoir mes chers petits frères.

Je vous embrasse tous les deux bien bien fort. Votre aîné  qui vous aime.

 

                                                                                                          Victor

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration Nexon –Hte Vienne.

 

 

Prison de Pau. 23 novembre 1941

 

Mes chers Louis et Roger

 

Hier fut pour moi un beau jour car je l’avais attendu. De toute la semaine je n’avais rien reçu et voilà que vos deux lettres (celles du 15 et du 19) me sont parvenues à la fois, en même temps qu’une de Jeanne. Touts vos attentions me touchent beaucoup et la chaude sympathie dont nous sentons entourés m’est très précieuse. Je partage autant qu’il m’est possible à toute votre vie et partage vos joies et vos peines. Vous ne pouvez imaginer à quel point vos lettres me permettent de sentir battre vos cœurs et de communier en tous points avec vous. Non, je ne suis pas étonné que le temps fuit pour vous relativement vite, car il m’arrive la même chose. En se fixant des occupations qui dépassent même vos possibilités de travail, on s’aperçoit soudain que les heures passent avec une rapidité surprenante.

 

Nous avons tant à apprendre ! L’essentiel est de tirer le maximum de profit de notre retraite forcée et de ne pas « laisser passer la   grange des heures sans en extraire l’or. (Baudelaire). Aussi bon courage, mes petits frères, continuez de vous employer si utilement que vous le faites.

 

Ne vous tourmentez pas de ma santé. Ca va beaucoup mieux. La toux se calme et l’eczéma semble tirer à sa fin. La température se maintient très douce, ce qui est un réel avantage, et l’arrivée des premiers colis a été accueilli avec la joie que vous devinez. J’en aurais un de Jeanne la semaine prochaine. Que souhaiter de plus ? je crois que de votre côté vous tenez le coup. Ne me cachez pas les désagréments qui peuvent survenir. Enfin c’est déjà beaucoup qu’on vous ait trouvé négatifs à l’analyse. Soignez vous du mieux qu’il vous est possible.

 

Je me dois maintenant de partager avec vous la bienheureuse émotion qui me gagne en pensant que c’est aujourd’hui le 3e anniversaire de ma petite fille adorée. Jeanne m’en a donné de très fraîches et bonnes nouvelles : Notre Marie-Claude est toujours aussi gracieuse avec sa blonde chevelure et son gai babillage. Cher petit cœur ! Magnifique trait d’union avec ma Clo chérie ! Oui, mes chers petits frangins aimez la comme votre fille – elle est notre enfant à tous, l’enfant du bonheur, la joie de notre vie. Comme je comprends nos chers parents qui sacrifièrent tout pour nous élever tous les trois ! Vous rappelez vous quand maman nous menait dans un magasin pour nous habiller on nous chaussa tous les trois sur le même modèle ! Nous avons éprouvé le même sentiment, Clo et moi, lorsque nous avons vu pour la dernière fois notre mignonne poupée. Ce fut d’abord l’achat, dans un grand magasin, d’un joli pull over, d’un vêtement de lainage, d’un châle etc (Tout nous faisait envie pour notre petite chérie, nous aurions bien dévalisé le magasin) Puis au rayon des jouets (quelle splendide féérie pour l’enfance, quelle adorable légende que celle du Père Noël) où nous avons trouvé une véritable boite à surprises pleine de petits joujoux fort amusants. Le tout complété d’une voiture pour promener notre fillette chérie. Et en cours de route nous avons pu acheter une solide paire de galoches (comme celles que nous portions nous-mêmes à l’école). Ah, ces galoches ! Ce fut le cadeau le plus impressionnant pour la petite coquette  qui montrait joyeusement ses pieds bien chaussés (oh, les jolis souliers !) Si vous l’aviez vue descendre l’escalier et gambader sur la route, fière et pleinement heureuse. Il faut si peu pour satisfaire de si innocents petits êtres. Le souvenir de ces galoches nous sera toujours cher et nous remémore l’arrivée au village, tard dans la nuit (le car était resté en panne) – juste pour embrasser la nourrice et nous glisser tous deux dans le lit bien chaud – par un froid terrible – près de l’ange blond endormi, blottis contre sa chair tiède et parfumée. Et le lendemain, tandis que nous vous écrivions, nous étions tous trois sous la lampe, Marie-Claude griffonnant – nous-mêmes plus enfants qu’elle. Tableau de famille inoubliable qui réchauffe et fait tant de bien ! Le beau temps reviendra et nous en jouirons pleinement. Vous sentez combien je suis heureux, grâce à mes deux petites !

 

Mes chers petits frères, je serais encore dans l’obligation, dimanche prochain, de vous priver de correspondance. Cela fait 3 cartes que j’aurais reçu de chez tante Célestine, Jojo, Yvonne et tante m’ont écrit chacun la leur et je dois leur répondre. Patientez donc un peu et n’en continuez pas moins de m’écrire.

 

Tu peux être assuré Roger, que j’aurais plaisir à recevoir n’importe lequel des petits livres classiques des collections Larousse, Hachette ou Hatier. Si tu as Ulenspiegel, c’est merveilleux. Tout m’intéresse en littérature, philosophie et histoire. Pour donner quelques précisions disons Platon : de la République, Darwin : de l’origine des espèces, Taine   : de l’intelligence, Mme de Staël : de la libération de l’Allemagne , Montaigne : essais, Buffon : discours sur le style, de Jean-Jacques je voudrais lire ou relire Le Contrat Social, la Nouvelle Héloïse, les Confessions. Vous voyez que je suis gourmand (j’oubliais encore les Pensées de Pascal) Mais bien entendu c’est selon ce que vous trouverez. Surtout ne vous privez pas vous-mêmes pour m’envoyer des livres. D’ailleurs, je pense demander à Jojo et à Jeanne ce qui me fera le plus envie.

 

L’idée de Louis – portrait de Marie-Claude d’après photo – est excellente. Malheureusement je ne peux t’aider en rien, bien  que j’ai une jolie photo déposée au greffe.

 

Excusez -  moi de ne pas m’entretenir avec vous dimanche prochain mais ne manquez pas vous-mêmes le rendez-vous.

 

Je vous embrasse bien fort, mes chers petits frères, et vous envoie par procuration les plus doux baisers de Marie-Claude qui aimera ses deux petits oncles.

                                                                                             

                                                                                                          Votre grand Victor

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration Nexon –Hte Vienne.

 

Prison de Pau, 7 décembre 1941

 

Mes chers Louis et Roger

 

Laissez-moi d’abord vous faire part de la bonne surprise que j’ai eue dimanche dernier à l’arrivée des colis. Jeanne m’a comblé. J’en suis encore à me demander comment elle a pu réussir à m’envoyer d’aussi bonnes choses : un fameux saucisson de la Loire, du fromage (du bleu), du chocolat, de la compote, des pommes, des biscottes. Enfin de vraies richesses ! Notre chère petite belle-sœur a décidément fait des prodiges et je suis réellement touché, non seulement du choix exceptionnel de tout ce que j’ai reçu, mais encore de l’attention, du soin apportés dans les moindres détails. Il me semble voir là-bas, dans la ville noire qui m’est devenue si chère (parce qu’elle est la ville de Clo, la cité des mineurs) toute la famille rassemblée autour de la table tandis que Jeanne préparait délicatement ce paquet qui m’a tant fait plaisir. Chère Jeanne, comme vous dites elle est bien la sœur de Clo ! C’est tout dire n’est-ce pas, nous le sentons tous pareillement. Je vois par vos lettres, chers Louis et Roger, combien vous avez pu apprécier vous-mêmes les grandes qualités de ma petite compagne. Roger m’écrit à ce sujet de gentilles choses qui me vont droit au cœur. Et Louis a illustré sa pensée par un dessin fort apprécié où le couple est bien réussi. Je m’y trouve, ma foi, assez ressemblant. Si vous saviez, mes chers petits  frères, quelle douce émotion me gagne lorsque je m’entends appeler à la distribution du courrier et que j’aperçois l’enveloppe jaune qui m’apporte vos pensées ! Ce m’est un bien précieux réconfort, vous savez. Comme elles sont riches, vos lettres, aussi belles de forme que de fond ! J’en garde religieusement la collection et ma valise, laissée au vestiaire, contient un paquet de toutes celles  que vous m’avez adressées à Limoges et à Périgueux. Parfois je les relis

 

       et c’est comme un film émouvant de notre enfance qui défile à mes yeux. Je vous assure que grâce à vous et à Jeanne, tout plein de bonheur d’avoir la femme adorable et la mignonne petite fille que vous connaissez, je me sens souvent – même en prison

       privilégié (privilégié du cœur, qui ne donnerait beaucoup de sa vie pour l’être aussi totalement que je le suis ?)

 

Vous devinerez sans doute que cette semaine nous laisse l’impression agréable que procure une nourriture un peu plus substantielle. Les colis furent si judicieusement garnis que, sous un volume réduit, ils nous ont bien profité. Nous avons d’ailleurs la sagesse de garder un petit supplément pour chaque jour. Enfin nous procédons en tout et pour tout aussi fraternellement que vous-mêmes. Et, malgré le rafraichissement assez sensible de la température, je tiens parfaitement le coup, car j’ai reçu de Jeanne, avec les vivres, un vieux pardessus tout à fait convenable pour ici. Aussi ma santé se maintient et j’ai le plaisir d’apprendre qu’il en est de même pour vous deux. Il vous manque cependant des vêtements. Je vais écrire à Jeanne qu’elle vous expédie, si elle les a, une veste et un pantalon que j’ai portés quelques temps. Surtout n’hésitez jamais à dire ce dont vous avez besoin.

 

Dimanche dernier j’ai envoyé une seconde carte à Paris. Les nouvelles de toute la famille sont donc rassurantes et j’enregistre avec une immense satisfaction les heureux symptômes dont vous m’avez fait part. Vous verrez que nous terminerons l’année sur une note optimiste, avec les meilleurs espoirs pour l’an prochain.

 

Mon cher Roger je partage entièrement tes sentiments sur la lecture des grandes œuvres. On ne peut que gagner à les relire. Tiens compte, pour les classiques Larousse (d’ailleurs très intéressants) que les commentaires,, notes etc y sont souvent inspirées de conceptions retardataires (les notes sur le discours de l’inégalité, de Jean-Jacques, sont à ce sujet très typiques) il doit en être de même, je suppose de l’anthologie de Desgranges. Mais ce sont malgré cela, d’excellents instruments de travail, si on conserve son indépendance de jugement et qu’on les lis avec l’esprit critique indispensable. Tu as vu ma liste ? Ne m’envoie pas Darwin, que j’aurai la possibilité de consulter bientôt. Par contre, quoique ce soit presque impossible, si tu dénichais le livre que tu connais sur M. Dühring, n’hésites pas à me l’expédier. Et du même auteur : l’origine de la Famille. A tout hasard ! J’ai demandé à Jojo de me trouver un précis de physiologie ( je veux surtout étudier le mécanisme du cerveau) et une théorie des atomes et des électrons. Bien que ce soit difficile, je divise mes études quotidiennes en trois catégories : révision des sciences, allemand et philosophie. Je suis assez content.

 

J’approuve Louis, ton idée du modelage. Et tes réflexions sur Daumier. Il y a en effet des « ébauches » qui ont plus de puissance que certaines œuvres finies. Ainsi la sculpture de Rodin. On voit dans la cour du Musée des Beaux Arts à Lyon, la statue d’un homme qui marche, statue sans tête, qui est une merveille de puissance. Et vous devez connaître son Balzac, de Montparnasse. C’est vrai que maintenant plus encore qu’autrefois nous aurions plaisir à discuter de tout cela avec notre cher papa. Il nous restera désormais à faire l’éducation de nos enfants, n’est-ce pas ? Au revoir, mes chers petits frangins. Embrassez bien le médaillé pour nous. Recevez les plus affectueux baisers de votre grand frère.

                                                                                  

Victor

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration Nexon –Hte Vienne.

 

Prison cellulaire de Tarbes. 1er décembre 1941  (Cellule 15)                                                                    

 

Mes chers petits frères,

 

           

Depuis lundi j’ai changé de résidence. le transfert s’est opéré très rapidement, une voiture cellulaire, sans histoire. Franchement je ne suis pas fâché d’avoir quitté ce vaste atelier de Pau où nous étions mêlés avec une trentaine de malfaiteurs de droit commun – vivant dans les conditions que vous pouvez imaginer. Ici je suis avec deux amis dans une petite cellule d’aspect  monacal, aux murs blanchis à la chaux avec l’eau courante à l’intérieur. Nous y vivons nuit et jour, sauf le matin à l’heure de la promenade qui a lieu dans une petite cour où nous ne sommes toujours que 3. C’est le régime cellulaire – auquel je m’adapte fort bien du moment que j’ai la possibilité d’étudier dans le calme, avec quelques livres qui me sont chers.

 

Vous ririez vous mes petits frangins, si vous pouviez me voir, revêtu du costume de bure des condamnés et la tête complètement rasée. Il est probable que bientôt nous serons appelés à travailler (ce serait pour fabriquer quelques objets de vannerie). Enfin une nouvelle vie commence et il semble bien que notre peine de travaux forcés doit s’accomplir ici définitivement. Je préfère cela à l’incertitude qui régnait jusqu’alors. Nous avons la possibilité de recevoir un colis de vivres chaque semaine et le droit de fumer. Bien que je ne sois pas un tabagiste invétéré cela me fait plaisir et j’en « grille une », de temps en temps (et même je les roule !). Nous pourrons également lire certains hebdos ou revues (7 jours, le M.. ? illustré, l’illustration). C’est vous dire que je ne m’ennuierais pas.

           

Quant à la correspondance soyez tranquilles. Je continuerai de vous écrire chaque semaine et je pourrais envoyer une carte interzone à Paris sans être contraint de vous priver vous-mêmes.

 

J’ai justement reçu un mot de tante Célestine il y a deux jours. Toute la famille là-bas s’apprête à recevoir Marie-Claude pour Noël ou le jour de l’an. Quelle bonne surprise ! je connais quelqu’un qui sera aux anges devant cette mignonne petite fille bouclée et gentiment bavarde. Ce sera une rare fête à laquelle nous serons associés du fond du cœur malgré l’éloignement. La pauvre petite ne se doute pas du tout ce qu’elle représente pour nous. Comme je voudrais pouvoir la dorloter, la gâter, l’amuser – et jouir de son rire angélique, de son profond regard  d’un si joli bleu et de la douceur  veloutée de sa chair rose. Petit enfant de notre amour, combien nous l’aimerons ! Que sa maman chérie sera heureuse de la tenir dans ses bras et de l’embrasser tout son soûl. Je vous souhaite un égal bonheur, chers Louis er Roger, et j’ai appris avec une joie immense vos petits secrets intimes. Sans les connaître je me fais la meilleure idée de vos charmantes « Louisette » qui deviendront aussi, je l’espère, mes petites sœurs. Embrassez-les pour moi en leur faisant part du plaisir que j’aurai à les voir un jour. Je suis sûr que leurs lettres câlines vous procurent de bien douces émotions – et c’est comme si vous étiez doublement frères de les avoir connues ensemble, à la même époque (portant le même joli prénom.) Soyez heureux mes petits frères bien aimés ! Et espérez en des temps meilleurs où l’amour, le travail et la liberté auront enfin leur place !

           

A l’occasion de mon transfert j’ai pu j’ai pu voir deux cartes de Clo qui ne m’avaient pas été remises. L’une représente cette maison du Chambon sur Lignon où nous avions passé de si agréables vacances en 1938, au milieu des bois de pins dont j’ai chanté dans « Naissance » l’inoubliable souvenir. L’autre est la reproduction d’un chef d’œuvre de Léonard de Vinci que nous avions admiré au Louvre. C’est un St Jean-Baptiste  au geste gracieux, illuminé de ce feu intérieur qu’a su admirablement rendre ce peintre génial. Une extraordinaire lumière s’en dégage, c’est un des plus beaux tableaux  que j’aurais vus et je rêve plus tard, en souvenir de l’émotion qu’il me procure en prison, d’en posséder chez nous une fidèle reproduction.

 

Toutes les nouvelles que vous m’envoyez viennent rompre la monotonie de la vie de prison et ne manquez pas de le faire autant que cela sera possible (toujours dans les limites permises). Pour les livres Roger, ne t’inquiètes pas trop, je n’en suis pas autant pressé que tu parais le croire. Tiens compte que je ne pourrais pas te les retourner, aussi il ne faudrait pas que cela prive leurs propriétaires. Si tu réussis Louis, à peindre Marie-Claude, j’aimerais que tu décores une de tes lettres d’une reproduction de son portrait. Ta persévérance est digne d’éloges et je vois que les conseils de ton professeur te sont d’une grande utilité. Pour moi je continue à travailler l’allemand et la philosophie et j’attends quelques bouquins qui me permettront de faire mieux.

           

Vous ne me parlez pas beaucoup de votre situation matérielle. Comment êtes vous nourris ? C’est  très important avec ce froid. Pour moi, la santé se maintient. J’au reçu un sirop de Jeanne et la toux se calme. Quant à l’eczéma je crois qu’il ne disparaitra qu’avec mon emprisonnement. Le docteur a ordonné un examen de mes crachats mais ce n’est pas encore fait.

 

A bientôt le plaisir de lire vos lettres si intéressantes et si gentilles. Au revoir mes petits frangins chéris.

                                                                                                          Votre grand Victor

 

Mon adresse la même chose mais :

                                              

Prison de Tarbes – Hautes Pyrénées

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration Nexon –Hte Vienne.

 

Prison cellulaire de Tarbes    . 21 décembre 1941

 

Mes chers petits frères,

 

Me voilà tout à fait habitué à ma nouvelle résidence où, vous l’avez senti, nous sommes traités plus humainement qu’auparavant. L’on n’oublie pas que notre seul crime, en fin de compte a été de rester fidèles à nous-mêmes et d’agir selon notre conscience. Je me sens parfaitement bien à tous points de vue. Cette semaine nous avons touché en cantine, des plats de légumes chauds (choux et carottes) et quatre ou cinq kilos de châtaignes bouillies. Nous avons fait une vraie cure de châtaignes et ma foi ça comble agréablement les vides. Avec les colis ça va. Hier un copain a reçu un superbe lapin rôti dont nous venons de nous régaler. Et puis nous recevons de bonnes nouvelles de toutes parts. La maman nourricière de Marie-Claude m’a écrit une gentille lettre d’où il ressort que notre poupée est en très bonne santé et devient de plus en plus belle. Sa jolie tête bouclée, nous dit-elle, provoque l’admiration de tous ceux qui l’approchent et ses petites réflexions deviennent toujours plus intéressantes. Comme elle a dû changer depuis le jour où nous avons eu l’ineffable bonheur de la tenir sur nos genoux et de dormir à ses côtés, il y aura un an à la fin du mois ! Nous la savons en bonnes mains d’ailleurs. Chez cette brave femme qui l’élève comme si elle était sa propre fille. Sa bonne lettre se termine par ces magnifiques paroles d’encouragement : « Nous vivons tous dans l’espoir qu’un jour la roue tournera et que le soleil brillera pour ceux qui le méritent. »

 

Du reste là-dessus toutes les lettres sont concordantes et nous apportent la certitude que l’année 1942 amènera d’heureux changements, ce dont vous ne doutez pas non plus, je le vois.

 

Il faut que je vous embrasse bien fort, mes petits frangins, pour la bonne surprise que vous m’avez faite en m’envoyant ce colis de livres que j’ai reçu avant-hier soir. Le choix est épatant. J’ai lu une cinquantaine de pages de Montaigne et j’ai fort goûté, non seulement son style sincère et naïf, mais aussi sa profondeur de vues, son humanité. Ces hommes de la Renaissance restent des géants, surtout, surtout comparés avec bien des écrivains de notre époque, souvent artificiels et décadents (je pense à Céline, Victor Margueritte et même Jean Giono, tous ces adeptes de la lâche formule « plutôt  la servitude que la mort »). J’ai vu aussi avec plaisir que le petit opuscule de Baudelaire contient justement  la plupart des poésies que j’aime et désirais relire (l’Homme de la Mer, l’Horloge, l’âme du Vin, la Mort du Pauvre, la Mort de l’Artiste etc..) Ce poète me semble incomparable pour la vigueur et la concentration de la pensée en quelques vers. Un vrai travail de ciseleur, et quel ciseleur ! Enfin rien ne pouvait me toucher davantage que ce premier volume de l’Âme enchantée où je vais retrouver à la fois notre cher Romain Rolland, son inoubliable Annette et ma petite femme adorée – si pleine des qualités d’Annette et avec encore quelque chose de plus … c’est Clo, c’est tout dire ! de la qualité de tous ces livres je déduis que  Roger les a choisis, connaissant bien mes goûts – qui sont les nôtres, ceux de frères par le sang, le cœur et l’esprit.

Je vous remercie infiniment  mais je ne veux pas que vous soyez obligés, pour me procurer cette joie, d’effectuer la moindre dépense. Quant aux hebdos illustrés, d’accord envoyez les sans attendre et signalez moi dans votre prochaine lettre desquels il s’agit. J’aimerais cette revue qui publie les poèmes d’Aragon, sinon que Roger me les copie. (si tu trouves de lui les Beaux Quartiers, lis ce livre qui en vaut la peine).

 

Pour la toile, ne m’envoie que le portrait de Marie-Claude lorsqu’il sera prêt. Enfin gardez votre tabac, j’en ai largement assez. Vous êtes bien mignons petits frères et toutes vos aimables propositions me rappellent ces douces heures où nous nous blottissions les uns contre les autres, surtout l’hiver, dans l’humble logement ouvrier de la rue des Cordelières

 

Que de beaux projets nous faisions touts enfants pour Noël, en feuilletant à la lueur rougeâtre de la lampe à pétrole cet album de St Etienne, ce merveilleux catalogue qui nous faisait rêver. Et nos chers parents ne manquaient pas, dans la mesure de leurs pauvres moyens, de satisfaire nos désirs. J’avais souvent comme cadeau ces « papeteries », dont vous vous souvenez – et plus tard le « mémento » que papa m’avait payé 15 francs (c’était beaucoup à l’époque pour la modeste bourse de notre famille) les rêves de Noël duraient des semaines, peut être des mois. Ils mettaient dans notre vie une note claire et entretenaient l’espoir. N’est-ce pas une belle légende que celle de ce vieux papa traînant sa botte à jouets et semant le bonheur par les cheminées ? Plus tard, dans un monde remis sur ses pieds, nous aimerons rassembler tous nos chers petits enfants autour du plantureux sapin brillant de ses bibelots étincelants, de ces riens qui font un joujou et plaisent tant aux âmes enfantines. Chacun aura alors sa part de plaisir et la nôtre ne sera pas la moindre ! Il me semble que nous apprécierons encore davantage la vie de famille, faite de joies simples et fortes qui se répètent sans cesse tout en se renouvelant.

 

Suivant mes possibilités je me promets de vous aider, Roger à constituer le fond d’une bonne bibliothèque (ta « librairie » aurait Montaigne) et Louis à collectionner quelques reproductions des grands peintres et des meilleurs dessinateurs (j’en ai en tête quelques unes que nous verrons ensemble).

 

Tout ce que tu m’écris Louis, touchant comme tu dis le « côté cœur » me rempli d’espoir pour vous deux (ou plutôt pour vous quatre car je suppose qu’il en est de même pour Roger). C’est si bon de s’aimer réellement, de se confondre en tout, de vivre entièrement l’un pour l’autre, d’être un seul être en deux personnes : deux corps = une âme ! Il n’est pas plus grand bonheur sur la terre, surtout lorsqu’on est animé d’un idéal aussi noble que le nôtre et qu’on puise dans l’amour de nouvelles raisons de combattre, plus de force même (on est plus fort à deux que seul). Notre immortel PVC ne disait il pas aux jeunes filles, dans son chant magnifique : « pour la lutte il faut vous lier à de braves compagnons d’armes  .. » Mais je vous dis là tout ce que vous savez aussi bien que moi.

 

Combien je suis heureux que la vie vous offre l’occasion de transformer ce beau rêve en réalité, et vivement que nous fêtions tous ensemble ces unions idéales. Un événement pareil est si important pour toute la vie qu’il mérite d’être fêté dignement dans un flot d’allégresse rabelaisienne.

 

Une remarque à propos de ce que m’a écrit Roger sur « vos œuvres » matérielles. Tu dis que tu n’as rien fait de palpable. Mais n’as-tu pas d’octobre 36 à octobre 37, réalisé la plus belle œuvre, celle dont nos chers parents seraient légitimement fiers et qui vaut tous les écrits du monde ? Quant à moi je compte pour chef d’œuvre : Marie-Claude (et je crois que ce serait bien l’avis de Clo). Oui nous contemplerons tout cela avec joie – bientôt je l’espère- et nous pourrons avec les travaux de chacun d’entre vous, et nos souvenirs, et nos livres, réaliser le décor de notre vie – comme un beau cadre où se déroulera notre action. Vous ai-je dit que je rêve d’une petite maisonnette, avec un bout de jardin où s’ébattrait Marie-Claude, mais si possible dans Paris. J’en connais un, fort simple, à proximité d’un bois où nous allions souvent en groupe les jeudi et les dimanche. D’ailleurs on se contentera de se qui se trouvera. Un petit coin et du bois blanc, cela suffit, au besoin. C’est un très très petit sacrifice, n’est ce pas, à côté de celui que doivent consentir à l’heure actuelle ceux pour qui nous éprouvons tant d’admiration ! Aussi il nous faudra mettre les bouchées doubles par la suite. Et l’instruction qu’on peut acquérir ou développer en prison nous rendra d’appréciables services. J’ai pu ici commencer à étudier sérieusement quoique les journées soient assez courtes (la nuit tombant très vite). N’est ce pas un comble, dans les conditions où nous sommes de trouver qu’on n’a pas assez de temps ? Et pourtant c’est vrai. Donc j’ai mes cahiers où je note scrupuleusement citations et idées et j’éprouve une joie d’écolier à travailler ainsi. Cela rappelle l’époque où nous faisons nos devoirs à la maison, sortant du cartable livres et cahiers. L’étude procure de biens agréables jouissances à ceux qui y voient comme nous un moyen de se perfectionner et de se rendre ainsi plus utiles. Plus on apprend plus on s’aperçoit qu’on doit apprendre encore, c’est comme le tonneau des Danaïdes qui se vidait à mesure qu’on le remplissait. Cependant rien n’est perdu, de tout ce qu’on peut assimiler, on s’en rendra encore mieux compte au retour à la vie libre.

 

Je vois par vos lettres que vous avez fait des progrès  considérables durant vos loisirs forcés, au sana et au camp. C’est peut être encore plus frappant pour Louis dans le domaine de la peinture.

           

Remerciez bien et embrassez pour moi ces amis inconnus dont vous me parlez. J’ai pour ma part à vous transmettre les plus vives amitiés de mes compagnons de cellule, qui vous connaissent déjà par votre si affectueuse correspondance et par les aquarelles de Louis. Chaque fois j’ai à vous communiquer l’admiration pour les dessins de Louis et les félicitations sincères pour le style de Roger. Voilà qui est fait.

Je vous quitte mes petits frères chéris en vous embrassant tendrement.

                                                                                                                     

Votre grand Victor.

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration - Nexon

 

 

Prison cellulaire de Tarbes. Cellule 15. - 28 décembre 1941

 

Mes chers petits frangins

 

Vous allez me trouver un peu « sordide «  - selon l’expression du grand télégraphiste*[1] - car je suis sous le coup de l’impression de bien-être procurée par l’arrivée de bonnes choses envoyées par Jeanne. Vous saurez le fin mot de l’histoire si je vous dit que nous avons pu déguster un fameux petit poulet qui n’aura pas vécu longtemps en cellule. Sachez donc que même en prison on connaît des moments de bonheur (non seulement moral, mais aussi matériel). C’est bien matériel, n’est-ce pas ? Il faut savoir prendre dans la vie tout ce qu’elle a de bien, même aux plus mauvais moments. Je suis donc choyé, tel un enfant gâté et ma foi nous apprécions toutes les douceurs.

Cela semble bon de pouvoir partager en frères quelques gâteaux ou une délicieuse confiture de mûres comme celle que je viens de recevoir. Ma chère sœur Jeanne – notre sœur – est d’une gentillesse ! On sent battre en elle le cœur généreux de notre peuple, et ça réchauffe vraiment. Me voilà aussi muni d’un pull-over bien chaud, à col roulé comme je les aime. Et j’ai également une 2e paire de lunettes (mes anciennes lunettes à monture noire) ce qui sera très utile pour le cas d’un accident. Enfin j’ai tout, tout pour être heureux….  Sauf la liberté (mais ça viendra aussi, j’en ai la même certitude que vous). Et le meilleur c’est sans contredit l’amour et la chaleureuse affection dont nous nous sentons enveloppés. Que je vous dise aussi, mes chers petits frères, combien je suis content des livres que vous m’avez expédié. J’ai dévoré le volume de l’âme enchantée le jour de Noël. J’y ai goûté ce style lyrique, musical propre à Romain Rolland, et surtout sa pensée dialectique, son analyse pénétrante du plus profond de l’âme, ses pages admirables sur l’amour et ses héros si vivants – avec leur grandeur et leur faiblesse – Annette, la femme courageuse et indépendante (où je retrouve bien des traits de ma Clo chérie). Relire Annette et Sylvie, ça a été pour moi passer quelques heures avec ma petite le front contre le front, cheveux mêlés, les cœurs battant à l’unisson. Vous imaginer ma joie ! Par ailleurs j’ai avalé les 2 volumes de Montaigne, y glanant de riches idées semées à pleines mains (idées sur l’homme, sur la mort, sur l’éducation etc). Et  maintenant j’attaque Pascal. Ses réflexions sur l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse me rappellent les remarques d’un autre auteur le plus grand génie de notre époque)[2] sur l’alliance nécessaire entre le patriotisme américain et l’envolée slave

 

-        et vous voyez surement tout ce que cela contient de riche et d’actuel. Du reste, j’observe de plus en plus combien l’ont peut puiser dans ce « trésor des connaissances accumulées par l’humanité » et tout ce que l’on gagne à fréquenter des penseurs en apparence opposés

-        mais qui tous ont combiné pour leur part, et suivant l’époque, à la marche en avant de l’humanité. Ce n’est pas avec un parti-pris d’école que nous étudions la passé, mais dans un esprit large, vraiment progressif en n’hésitant pas à reprendre à notre compte tout ce qui élève l’homme et l’éloigne de la vie animale primitive.

 

Chers petits Louis et Roger, vos idylles m’ont enthousiasmé et de loin je partage votre bonheur. Aussi bienfaisant, aussi fort soit le sentiment qui nous unit (plus et mieux que des frères ordinaires) il est doux de sentir l’amour d’une femme qu’on aime et que l’on comprend – et cela ne remplace pas ceci – Dites à vos chères Louisette tout le plaisir que j’aurai à les connaître un jour et, si les circonstances le veulent, combien notre belle famille grandira encore pour notre joie commune. A vous d’en décider, n’est-ce pas ? En effet Roger, voilà 4ans déjà que nous affrontions les rigueurs du Mistral[3] et c’est un Noel que nous ne sommes pas près d’oublier. Le cadre s’y prêtait admirablement. Et cette «rencontre avec la France» était bien comme une anticipation du nouveau monde qui nait dans la misère et le sang. Vos espoirs sont les miens car je ne doute nullement de l’issue finale : 1942 verra le triomphe de ce qui nous est plus cher que nous-mêmes. Des vœux ?  Revivre vraiment, nous serrer les coudes de nouveau, embrasser nos chers petits cœurs et continuer à marcher de l’avant, coûte que coûte (car rien n’est si funeste que certaine pause, s’arrêter c’est reculer). Avec quelle ardeur nous travaillerons les uns et les autres, goûtant mieux encore toutes les joies de la vie. Nous gagnerons alors le droit de chanter un joyeux « alléluia » à la gloire du printemps.

 

Paris sera magnifique quand nous foulerons enfin ses pavés et que nous y respirerons un air libre. J’en vois l’image telle que nous l’apercevions de notre 7e , scintillant le soir de milliers de lumières (comme autant d’étoiles) et pointant vers le ciel ses monuments splendides (reflets immortels du travail des hommes. Mais je m’arrête, laissons pour le moment ces anticipations.

           

Je n’ai pas de nouvelles fraiches de Marie-Claude ni de sa maman. Peut être ont-elles à cette heure le bonheur sans pareil d’être ensemble, riant de leurs jolies frimousses et les yeux dans les yeux – du même bleu ! Je crois les voir ainsi, heureuses – et j’en oublie les murs de la prison et la vie monotone, et tout ce qu’il faut supporter avec patience. Si Louis peut réussir le portrait de notre mignonne, sa présence m’en sera encore plus proche.

           

Et vous deux ? J’apprends avec satisfaction que vous pouvez vous réchauffer autour d’un poêle – un instrument dont on oublie ici l’usage. Et puis la nourriture, cela-va-il à peu près ? Pour moi je vous l’ai dit dès le début de cette lettre ça va très bien, grâce aux sacrifices de Jeanne et de la famille (la nourrice de Coco y met aussi du sien). Et puis on vit si fraternellement que l’un dans l’autre on arrive très bien à joindre les deux bouts. Il me semble que je ne maigris plus. Tout serait parfait si cet eczéma ne me causait pas d’intolérables démangeaisons. On soignera ça dehors !

           

Vous voilà donc également binoclards. Quelle famille de frères lunettes ! Nous n’en serons que plus frères – et je ne suis plus le seul « bigleux » de l’équipe, quoiqu’il aurait mieux valu que vous n’ayez pas besoin de ça. Ce n’est pas grave pourtant, on s’y fait très bien, vous verrez. Recevez-vous également des colis de temps à autre et pouvez-vous cantiner quelques suppléments ? De la viande ? ( !!)

           

Au sujet des hebdos que vous voulez m’expédier j’ai oublié de vous mentionner ceux qui sont tolérés ici : 7 jours, Dimanche illustré, l’illustration, science et la vie. Mais c’est suivant ce que vous aurez. Si vous trouvez Darwin (l’origine des espèces) faites moi le parvenir, car j’aurais celui que j’attendais. Trouverez-vous M. Dühring ? De toute façon j’ai de quoi travailler utilement.

           

Recevez à l’occasion du nouvel an tous mes vœux de bonne santé, de bonheur et de liberté. Goûtez l’espoir  de ce que nous apportera 1942, l’année où nous nous embrasserons pour de bon  et ferons en famille la ronde fraternelle autour de nos chers petits enfin réunis, dans notre chaud foyer retrouvé. Courage et confiance, plus que jamais.

 

Votre grand frère qui vous aime et vous embrasse mille fois         

                                                                                                                                  Victor

 

PS. La dernière carte que j’ai reçue de tante Célestine était du 3 décembre. Depuis plus rien, bien que leur écrire désormais chaque semaine. Et vous ? Bien heureux d’avoir des nouvelles de Serge. Donnez-lui le bonjour si c’est possible, ainsi qu’à ses parents. J’espère qu’ils ont toujours mes livres. On retrouvera cela plus tard.

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration - Nexon

 

 

 

 

[1] les expressions « sordide » et grand télégraphistes sont certainement soulignées à postériori par Roger ainsi que l’observation dans la marge : « allusion à Pierre Etienne Flandin qui, après Munich  envoya un télégramme de félicitation à Hitler, quelques années auparavant, alors qu’i était ministre et avait reproché aux paysans leur « matérialisme sordide »

 

[2] Noté dans la marge par Roger : « Staline »

[3]  Noté dans la marge par Roger : « Allusion au Congrès du PCF à Arles en 1937 »

 

Prison cellulaire de Tarbes - Dimanche 4 janvier 1942

 

Mes chers petits frères,

 

Pour me mettre à ma correspondance hebdomadaire j’étale devant moi les dernières lettres reçues. Je les parcours de nouveau, j’en hume le bon parfum de famille qui s’en dégage.

 

 Mais cette semaine, encore plus que de coutume, c’est un vrai régal pour la vue, car j’ai sous les yeux votre dernière lettre si joliment illustrée par Louis. Une vraie féérie de Noël ! Ces branches de houx qui font penser à la libre campagne, cette maison sous la neige où l’on doit être si bien près du feu qui chante – et ces reflets dorés qui sont comme un rappel des friandises enveloppées de papier d’argent ou parsemées de paillettes d’or.

 

Toute une poésie hivernale et familiale emplit ainsi notre cellule de lumière et de beauté, oui mon cher Roger.

 

Et puis j’ai reçu de très bonnes nouvelles de Jeanne et de toute la famille. Jeanne a fait un grand voyage dont elle aura l’occasion de me parler plus longuement.

 

Avec Marinette, elles ont promené Marie-Claude dont elles me font les plus gracieux compliments. J’ai d’ailleurs reçu une photo où l’on voit notre petite poupée chérie au milieu des autres enfants élevés avec elle. Elle est mignonne comme un ange avec sa tête fine et un peu espiègle, ses cheveux bouclés qui paraissent avoir un peu foncé. Ses sourcils étonnés (en point d’interrogation) sont probablement ce qu’elle a de plus commun avec nous trois, mais elle ressemble davantage à sa chère petite maman qui a eu l’immense joie de la serrer dans ses bras.  Toujours bien éveillée, rieuse, elle exhibe de solides petites jambes, et joue menottes en avant, avec le petit garçon qu’elle appelle tous les matins, de son lit : « petit, petit[1] … ». Malheureusement c’est une photo d’amateur, aux détails trop flous pour qu’elle puisse servir de modèle à Louis. Peut être en recevrez-vous une autre. Telle quelle, elle m’a procuré beaucoup de joie.

 

De ma petite nièce Marinette j’ai reçu une gentille lettre, où elle me donne son classement trimestriel (une bonne moyenne en tout, sauf la musique et le latin qui lui font faire bien des cheveux) Elle y a joint une carte de bonne année illustrée (du même style que l’aquarelle de Louis) avec des vœux qui m’ont bien touché dans leur sincère naïveté.

 

Elle m’écrit : « que l’année 1942 t’apporte la récompense de ton travail ». En effet, c’est tout ce que l’on souhaite, n’est-ce pas ?

 

Enfin Jeanne m’a expédié encore un colis de choix qui contenait notamment une bonne bouteille de Bourgogne et un gâteau vraiment fameux par la nourrice de Marie-Claude (si bien qu’en ce Noël où nous sommes séparés, j’aurais goûté du même régal que notre petite fille adorée).

 

Avec cela quelques livres que j’attendais, dont une bonne grammaire Larousse, un bouquin de lectures allemandes assez élevées (philosophiques et littéraires) et un abrégé de l’Histoire du Monde de Wells - que je vais attaquer prochainement. Ma joie a été d’autant plus grande que je sais que vous avez dû recevoir également un bon colis et qu’ainsi nous goûterons tous les trois de ces douceurs envoyées par ceux qui nous sont chers.

 

Jeanne me dit que tout le monde la gâte pour nous – ce qui est bien réconfortant. A propos petits frangins, j’ai bien reçu les illustrés que m’envoyez. C’est une affaire. Malgré le retard on peut suivre ainsi les événements d’assez près pour voir venir l’année nouvelle avec le maximum d’espoir. Je partage entièrement votre confiance et fais miens vos beaux projets de promenade dans notre merveilleux Paris. N’envoyez pas Gringoire car il ne passe pas (7 jours et le DI suffisent).

 

Quant au colis de tabac que vous m’annoncez, c’est de votre part un geste qui me touche beaucoup mais qu’il ne faudra pas renouveler, car je ne fume pas plus que 3 ou 4 cigarettes par jour, au maximum (en moyenne 2, une  après chaque repas) et j’ai plus qu’il ne m’en faut avec la ration que nous pouvons cantiner. Mes deux copains n’étant pas fumeurs non plus nous n’avons même pas besoin de prendre chaque fois tout ce qui est permis. Donc à l’avenir gardez cela pour vous – mais nous fumerons cependant les cigarettes avec plaisir. Pour les livres rien ne presse, j’en ai largement assez en ce moment.

 

Jojo[2] m’a envoyé des nouvelles de Paris, où les jouets parait-il subissent aussi les restrictions. Les poupées m’écrit-il, on des cheveux rayonne et des robes de papier ! Mais qu’importe, le rêve y est (c’est Jojo qui parle). Il me parle aussi du «Salon du Prisonnier » où sont exposés des travaux des gars des Stalags, tous ces tableaux expriment le désir du retour, la pensée d’êtres chers et des paysages familiers. Cela intéresserait certainement beaucoup Louis, car de telles œuvres ne peuvent manquer d’exprimer les sentiments les plus profonds de ces 2 millions prisonniers en Allemagne.

 

Vous voyez donc que cette semaine de Noël au jour de l’An j’ai pu échanger des vœux avec toute notre petite famille. Et comme soudain le 31décembre que nous avions l’autorisation d’écrire une lettre supplémentaire (c’était le plus beau cadeau que nous puissions espérer) j’en ai profité pour renouveler à Jeanne et Clo tous mes vœux de bonne année. (Clo me disait « Bon an… » en pleine nuit - Celui qui s’éveillait le 1er après minuit souhaitait la bonne année à l’autre – et nous nous éveillions tous deux, heureux et pleins d’espoir – l’année dernière nous étions même tous les trois, ce qui était le comble du bonheur).

 

Ici nous n’avons pas pu comme vous fêter tout ce que de pareilles journées renferment pour nous d’espoirs. Mais c’est en nos cœurs qu’ont brillé les lumières – absentes dans la cellule. Et le feu, pour n’être qu’intérieur, n’en fut pas moins chaud. En ces nuits de Noël et de Nouvel An j’ai vécu en pensée avec mes deux petites chéries, avec vous, avec tous ceux que nous aimons et que j’ai revus pendant les instants où je ne dormais pas (quoique ordinairement je dors d’un sommeil de plomb.)

Enfin vous avez eu la joie de réaliser cette fête tout intime pour laquelle chacun a fait preuve d’initiative. Les changements de décor, appropriés aux chansons qui se succédaient, c’est une idée très simple et qui a sûrement donné d’excellents résultats. Quant à l’ami Lucien il apprendra avec plaisir que j’ai ici pour compagnon un David qu’il connaît bien. Vous transmettrez nos meilleurs vœux à tous – en attendant que toute la grande famille se retrouve, ce qui ne tardera pas.

 

Je reçois à l’instant votre lettre du jour de l’An, ne m’en veuillez pas d’avoir réservé la mienne pour Clo. N’ayez aucune inquiétude au sujet de Marie-Claude, en effet Jojo ni tante Célestine ne l’ont vue mais ce n’est que partie remise.

 

Tu te démènes mon cher Roger, pour essayer de satisfaire ma soif de lecture, mais tu sais j’ai tout ce qu’il faut pour le moment. J’ai commencé l’Histoire Universelle de Wells. C’est un abrégé de sa fameuse esquisse de l’Histoire Universelle, le passionnant  roman de la grande aventure de la grande aventure universelle – depuis l’origine de la terre et de l’humanité (l’une remontant à 2 milliards d’années environ, et la seconde  à 3 ou 400 siècles !!!!) jusqu’aux fameux « points » du président Wilson qui ont clos la « dernière » guerre. Un résumé remarquable et très à la portée du profane que je suis. Cela constitue une merveilleuse introduction à l’étude de « Evolution Humaine des origines à nos jours » -  cette belle encyclopédie que j’ai donnée en garde à notre ami Serge et que j’espère bien pouvoir retrouver et étudier.

 

Quant aux « Hauts de Hurlevent » Roger, les américains en ont tiré un film qui restera un des purs chefs d’œuvre du cinéma. J’ai parcouru aussi les 2/3 du livre (qui est certainement plus noir, plus âpre, plus étrange que le film). On ne peut nier cependant que c’est un des plus extraordinaires, un des plus beaux romans d’amour qui soient au monde.

 

Ne pas oublier que le milieu géographique (cette lande écossaise aride, brute, d’une beauté sauvage et presque infernale) et le milieu social (vie solitaire presque sans relations avec le reste des hommes, dans un château quasi féodal ou le héros n’est qu’un enfant trouvé en butte à toutes les vexations, vivant comme un animal de ferme  et aimant la fille de la maison qui elle, reste partagée entre son amour et son désir d’une vie coquette, agréable) influent sur les sentiments des personnages. Tous deux s’aiment pourtant d’un amour profond – et c’est leur différence d’origine qui crée entre eux un fossé difficile à combler. D’où ces contradictions, cette sauvagerie, ce caractère monstrueux d’une passion qui cristallise tous les sentiments humains, qui les exclue aussi (Heatcliff y est à la fois ange et bête).

 

Malgré l’apparente étrangeté de cette œuvre, ce livre n’en est pas moins, un livre admirable mais difficile à comprendre entièrement. Je ne te cache pas que Clo et moi l’aimons pour la grandeur de l’amour qui y est définit.

 

Et sur cette digression romantique je vous quitte mes chers petits frangins, heureux de converser un peu avec vous et de nous sentir en si pleine communion de pensée. A bientôt le plaisir de vous lire et celui encore plus grand de vous embrasser pour de bon.

                                                                                                                     

Victor

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Infirmerie - Camp de concentration - Nexon

 

 

[1] Petite anecdote : le « petit, petit » que prononce « Coco » vient  sans aucun doute du fait que chez la nourrice il y avait des oies et des poules nourries tous les matins – je devais donc entendre et répéter la phrase que l’on dit en apportant les graines aux volailles.

 

 

[2] JOJO cousin germain des 3 frères fils de Tante Célèstine = Georges BOST -un des premiers Résistants  d’entreprises. Ouvrier métallurgiste, Responsable F.T.P. – F.F.I. de l’usine Kellerman, il a été pris dans les premières attaques dirigées les 18 et 19 août 1944 par le Colonel Fabien. Ces combats furent violents ;  des dizaines de martyrs furent retrouvés dans les charniers parisiens et notamment celui du Fort de Romainville. Georges fut parmi ceux du XI e  arrondissement  qui ont pu être identifiés. (informations extraites du livre « Raflés Internés Déportés Fusillés et résistants du XI e sous la Direction de Josette Dumeix)

 

Prison de Tarbes. 18 janvier 1942

 

Mes chers petits frères

 

Je n’ai su que lundi dernier la lettre par laquelle vous m’annonciez votre départ pour la Guiche et comme vous m’avez appris auparavant que vous quittiez Nexon sans savoir pour quelle direction, je ne vous ai pas écrit dimanche. En quoi j’ai d’ailleurs mal fait puisque de Nexon on vous aurait probablement fait suivre votre courrier. Ne vous étonnez donc pas de n’avoir pas eu de mes nouvelles.

 

Je ne vous cache pas que c’est pour moi un soulagement que de vous savoir en sanatorium, car au moins vous y serez traités en fonction de votre état. Bien sûr il s’agit en vérité d’un sana spécial qui n’est après tout qu’une sorte de camp de concentration pour malades et où vous ne jouissez même pas de la relative liberté des sanas. Mais enfin vous serez soignés. J’apprends avec plaisir que vous êtes contents de la cuisine c’est déjà quelque chose. Souhaitons aussi que la quantité s’améliore. Quant à vos affaires personnelles, j’espère que finalement elles vous auront été remises et qu’il vous sera également possible de reprendre vos occupations, Roger tes études et Louis ta peinture. Dites-moi bien où vous en êtes à ce sujet. Vous devez aussi pouvoir vous raser normalement. Je comprends votre ennui d’être restés plus de 5 jours sans vous raser, quoique nous soyons de ce point de vue des hommes d’un autre âge : on nous rase à la tondeuse environ tous les 15 jours ! Aussi vous pouvez imaginer la … trombine que nous avons. Mais ce n’est rien, on s’habitue à ça comme à la vermine dont il est décidément impossible de se débarrasser. Inutile de vous dire que nos rêves de liberté s’accompagnent de vision de salle de bains et de toutes sortes de soins méticuleux. Je me promets aussi de me payer le luxe d’un rasoir électrique américain dernier cri ; un modèle fameux que vous connaissez peut être et qui est vraiment commode et rapide. Faites moi connaître dans le détail les résultats de vos visites médicales et de la radioscopie. Comment vous sentez vous ? On a dû vous peser et analyser vos crachats ? Surtout soignez vous bien, c’est l’essentiel et faites vos cures, même si vos travaux devaient provisoirement en souffrir. Il faut que vous soyez forts tous les deux pour reprendre le travail quand le moment sera venu.

 

J’ai maintenant à vous parler de la grande nouvelle que Jeanne m’a fait connaître avant-hier. C’est elle qui désormais a la garde de notre petite Marie-Claude. Il a du se passer des choses que je n’entrevois pas encore très clairement. Mais Jeanne et la nourrice ont été inquiétées par la Croix Rouge qui voulait renvoyer notre chère poupée dans la Zone occupée. Où ? Voilà ce que je ne sais pas. J’en déduis que ceux qui se sont acharnés après nous ont voulu cette fois nous atteindre dans ce que nous avons de plus cher : notre enfant – plus que notre vie !  Cependant tout s’est finalement bien passé, malgré que, contrairement à ce que j’avais d’abord cru, notre mignonne n’a pas pu voir sa petite maman à l’occasion des fêtes. Mais j’ai aussi de bonnes nouvelles de Clo qui va très très bien et je suis tout à fait rassuré de ce côté-là. Les lettres de Jeanne ont désormais pour moi une double valeur puisqu’elle me met au courant de tous les petits faits et gestes de notre trésor. Elle est câline au possible et gentille à croquer. Sa petite intelligence s’éveille. Il parait que lorsqu’elle entend parler de Victor elle dit « c’est mon papa, il est à Paris, et maman Claudine aussi ». Elle a aussi une jolie poupée – cadeau de Jean-Marie – dont elle dit « qu’elle attend son papa ». Vous voyez d’ici mon bonheur ! Jeanne et toute la famille sont pour elle aux petits soins. C’est l’enfant gâtée. Elle a eu pour Noël  de superbes cadeaux : un sac et un porte monnaie, un livre à colorier et des crayons, une petite cuisine émaillée bleue claire où rien ne manque. Et mademoiselle sort habillée comme une princesse : esquimau en laine bleue claire, manteau de fourrure blanc, de beaux souliers, des gants blancs. Aussi Jeanne est elle heureuse de me raconter que se promenant en ville toutes les deux, l’autre jour, de « belles dames » se sont écriées à leur passage « belle petite, on dirait une reine ». Et puis sa cousine Marinette est pour elle une vraie grande sœur. Si bien que d’un côté je ne suis pas fâché, de savoir notre mignonne petite fille en d’aussi bonnes mains, entourée de la famille, dans un milieu ouvrier, dans la ville natale de sa maman bien aimée ‘où la vie n’est sûrement pas rose tous les jours pourtant.)

 

Ce changement a dû aussi faire bien de la peine à la nourrice qui a été en tous points admirable et à qui nous témoignerons plus tard toute notre reconnaissance. J’oubliais de vous dire que j’ai déjà eu un mot de ma poupée jolie – un charmant gribouillage d’enfant et sa signature. On me dit du reste qu’elle aime beaucoup crayonner. Inutile de vous dire que tous ces détails sur la vie de notre Marie-Claude me font encore penser davantage à sa maman chérie à qui je dois cet immense bonheur. Comme Clo me l’avait écrit dans sa première lettre, vivement l’heureux temps où les parents pourront enfin aimer librement leurs chers petits !

 

J’ai eu de bonnes nouvelles de tante Célestine qui m’a écrit une très gentille carte, pleine d’espoirs et d’encouragements pour l’année nouvelle. Paris reste toujours Paris !

 

Tu sais Louis que Jeanne est très contente du beau tableau que tu lui as envoyé, elle admire les pommes.

 

Ne te presse pas Roger pour les livres. D’ailleurs ne m’envoie ni le Discours de la Méthode ni le Discours sur l’Inégalité, car je les ai déjà. Et puis je suis bien fourni pour le moment. J’ai terminé la lecture de l’Histoire du monde de Wells, ainsi que les essais de Montaigne et les Pensées de Pascal. Mais j’ai encore bien du pain sur la planche. Vous ais-je indiqué que le colis de tabac n’est jamais arrivé ! Sûrement volé en route. N’en envoyez plus.

 

Au revoir mes petits frères chéris. Votre ainé qui vous aime et vous embrasse tendrement.

Victor

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Section D – Salle 10 (Sanatorium) Camp de concentration de La Guiche – Saône et Loire

__________________________________________________________________________

 

Prison Cellulaire de Tarbes. 25 janvier 1942

 

Mes chers petits frangins,

 

Quoique vos lettres mettent maintenant beaucoup plus de temps à me parvenir, nos relations épistolaires vont pouvoir reprendre désormais comme à l’habitude. Je suis franchement content et tranquillisé de vous savoir au sana - même « surveillé » - plutôt qu’au camp. Nul doute que les sourires et les attentions des infirmiers aient d’heureuses conséquences sur votre état. C’est si bon de sentir la douceur de présences féminines ! Aussi soignez vous bien et ne vous tracassez pas. Prenez le temps comme il vient et ne regrettez pas trop même les heures où vous ne pouvez pas vous livrer à vos occupations favorites. Vous avez déjà bien travaillé durant votre séjour au camp. Certes vous ne ferez pas de graisse et le poids que vous m’indiquez (54 et 55 kilos) montrent bien qu’il nous faudrait en vérité un régime de suralimentation dont vous êtes évidemment fort loin.  Je peux vous annoncer également ce qu’il en est pour moi de ce côté-là puisque, pour la 1ère fois depuis mon emprisonnement, on nous a pesés cette semaine. Je fais, habillé, tout juste 60 kilos, ce qui signifie que j’ai perdu environ 8 kilos en 7 mois. Vous voyez que ce n’est pas terrible et que je me maintiens bien, malgré tout. Il faut dire que c’est surtout grâce aux colis que nous recevons (et qui constituent à vrai dire plus des ¾ de notre nourriture). Autrement, il est certain qu’on ne tiendrait pas le coup avec la gamelle quotidienne de choux servie le matin et celle de raves ou de carottes servie le soir (sauf le dimanche où nous avons des pommes de terre et parfois de la viande). Tout cela uniquement cuit à l’eau, sans graisse ni rien. Pour vous c’est sûrement meilleur mais, comme vous le dites, c’est la quantité qui fait défaut. Nous rattraperons cela plus tard, car je vous assure que je gagne à ce régime un terrible appétit et nous rêvons parfois de « gueuletons » à faire pâlir Pantagruel. 

 

On nous a apporté tout à l’heure le tabac de la dizaine et nous avons la bonne surprise de toucher cette fois ci des celtiques vertes ! Qu’en dis-tu Louis ? Un vrai régal – malheureusement ça se fume trop vite. A ce propos, je crois vous avoir déjà dit que je n’ai pas reçu le tabac que vous m’avez envoyé. Il faut en faire son deuil. Un malhonnête postier en aura profité. Donc ne refaites pas cette blague, votre tabac. J’en ai suffisamment comme cela.

 

Où en est votre situation financière ? Est-ce que Louis a touché sa pension ? Vous ne devez pas être bien riches, heureusement qu’il y a de bons copains qui pensent à vous.

 

J’éprouve ici tout ce que représente une vraie camaraderie. Avec mes deux copains, un jeune marseillais et un périgourdin, tous deux plus jeunes que moi, nous nous entendons très bien. Et nous nous encourageons mutuellement pour travailler. C’est surtout nécessaire durant les mois d’hiver, car il fait froid et il faut beaucoup de volonté pour persévérer dans l’étude et se mettre à écrire.Ca va cependant un peu mieux ces jours ci et d’ici un mois il fera meilleur.

Je n’ai pas eu d’autres nouvelles de Jeanne depuis la lettre dont je vous ai parlé dimanche dernier, au sujet de Marie-Claude. Mais je ne suis pas impatient, le principal est que tout le monde se porte bien. Dites moi exactement ce que tante Célestine vous a écrit au sujet de la visite manquée de notre Poupette. Dimanche j’ai envoyé à Marinette, pour qu’elle la lise à Marie-Claude, une ballade que Clo et moi aimions beaucoup. C’est la Ronde, de Paul Fort :

 

Si toutes les filles du monde voulaient s’donner la main,

            Tout autour de la mer, elles pourraient faire une ronde.

            Si tous les gars du monde voulaient bien ètr’marins,

            Ils feraient avec leurs barques, un joli pont sur l’onde.

            Alors on pourrait faire une ronde, autour du monde,

            Si tous les gars du monde voulaient s’donner la main.

 

Dans notre petite bibliothèque de cellule, composée surtout de classiques, nous avons quelques volumes de poésies où se côtoient les lyriques et les symbolistes du 19e siècle, les classiques et les ultramodernes, ceux de la Pléïade  etc… Et c’est un plaisir, après le repas du soir, en fumant une cigarette de lire quelques beaux vers qui nous réchauffent le cœur et illuminent notre vie de prisonniers. Ce sont là bas nos moments de détente, nos « loisirs » quoi. Bien que vous ne puissiez guère travailler j’espère que vous avez tout de même la possibilité de lire.

 

Le seul ouvrage de Desgranges constitue pour Roger un trésor, je suppose, car il doit y avoir là tout un choix des meilleures pages de nos grands écrivains. Surtout ne vous privez pas de livres pour m’en envoyer car j’en ai maintenant plus que je ne peux en lire et j’attends de Jojo une Physiologie et une Psychologie qui me seront d’un grand secours.

 

Le DI m’est bien parvenu. Merci. Ce qui compte en effet, c’est ce qui n’y est pas indiqué et nous pouvons être pleinement rassurés sur l’avenir. Il y a de plus en plus de chances pour que nous nous retrouvions tous réunis en famille avant la fin de l’année. En tout cas, il en est à qui nous devrons une fière chandelle et pour qui nous n’aurons jamais assez de reconnaissance.

 

Nous venons de passer à l’anthropométrie – comme du reste dans toutes les prisons où nous avons été – Notre signalement ne risque pas d’être perdu !

 

Parfois, par les fenêtres ouvertes, nous parviennent du dehors quelques bruits de la ville : cris d’enfants, musiques militaires, émissions de la radio. De la vie enfin, tout près, mais hors de notre portée pour le moment. Il pleut et vente terriblement mais le temps s’adoucit. Et vous, souffrez vous toujours du froid ?

 

Mes deux compagnons vous adressent leurs plus chaleureux saluts.

A bientôt de vos nouvelles, mes chers petits frères.

Votre aimé qui vous aime et pense beaucoup à vous.                    Victor.

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Section D – Salle 10 (Sanatorium) Camp surveillé de La Guiche – Saône et Loire

 

 

Prison cellulaire de Tarbes    . 1er février 1942

 

Mes chers petits frères,

 

Que cela fait plaisir d’entamer un mois ! La plume court toute seule pour écrire février. Nous aurons donc bientôt passé le cap du moment le plus difficile ; cet hiver maudit finira et le printemps nous apportera, avec le soleil, beaucoup de raisons d’espérer.

 

La lettre de Roger m’est parvenue hier soir et j’avais eu dans la semaine celle où Louis me donnait une image si colorée, si sensible de son petit chef d’œuvre, le tableau offert à Jeanne. Oui, c’est avec amour que plus tard, avec Clo, nous accrocherons chez nous les peintures que tu nous auras dédiées. Nous y apprécierons à la fois ton travail et le souvenir de nos communes pensées, en

Nous rappelant les jours sombres où nous sommes tous séparés les uns des autres.

 

Jojo m’a écrit de Paris. Ils n’ont pas reçu régulièrement toutes mes cartes et deux de celles qu’ils m’ont expédiées à Pau leur ont été retournées. Mais leur moral est toujours excellent. Ils doivent m’expédier prochainement un colis dans lequel j’espère trouver quelques uns des livres que je leur ai demandés, notamment, parmi ceux que j’avais à Paris, une Biologie de Haeckel, une Psychologie, l’Histoire de la littérature de Lanson et, si Jojo a pu se le procurer, une Physiologie humaine. J’aurais donc de quoi m’occuper et prendre patience. Le problème de l’origine de la vie est si passionnant ! Tu n’as pas oublié, Roger, quels horizons nous ouvrait là-dessus le bouquin de Prenant. Et je suis si ignorant sur des questions d’une telle importance que je me promets vraiment de les étudier avec attention.

 

Je ne perds pas mon temps cependant, quoique le froid et l’obscurité ne nous ont guère laissé de loisirs suffisants pour travailler à notre gré ! Un de mes compagnons a reçu également une série de classiques Hatier et c’est ainsi, qu’en plus de mes études régulières d’allemand et de philo, j’ai pu lire ces jours ci les Petits Poèmes en prose de Baudelaire, le Discours sur le Style de Buffon, les pages pédagogiques de Rabelais et quelques extraits des Mémoires de St Hélène de Napoléon. Cela vous paraitra peut être très éclectique, mais notre soif de connaître est si grande !

 

Je suis content d’apprendre que vous avez là-bas une bibliothèque. Y trouves tu ce que tu désires Roger ? Du reste, au retour à la vie normale, je suis bien décidé à prendre une inscription dans une bonne bibliothèque, car on ne peut tout posséder. J’étais bien allé, avant la guerre, à la bibliothèque de la Mairie du 13e, mais elle n’était pas très bien organisée.

 

Au sujet de la vannerie, dont je vous avais parlé au début, il n’en est plus question. Nous n’étions pas très chauds pour cette occupation peu intéressante, préférant étudier, et ce travail nous a été finalement retiré. La température s’est adoucie ces derniers jours, mais il a plu à torrents et c’est surtout de l’humidité que nous souffrons. Les peintures en craquent. C’est au point que les enveloppes collent, le sucre au fond dans les  boites et les allumettes prennent très difficilement. Vivement le soleil, le chaud soleil que nous accueillerons avec plus de ferveur que jamais.

 

Je ne vous parle pas beaucoup de Marie-Claude car je n’ai pas de nouvelles depuis la belle lettre de Jeanne dont je vous ai dit l’essentiel. J’ignore aussi comment va sa maman qui doit bien souffrir, parfois de ces séparations. Heureusement qu’elle est d’un courage digne d’exemple. Souvent, je les vois toutes les deux, souriantes et gracieuses, inséparables dans mon cœur … mais c’est en rêve. J’espère quand même qu’elles vont bien car Jeanne ne me laisserait pas sans nouvelles s’il y avait la moindre chose désagréable. Elle a d’ailleurs tant d’occupation, avec tout son petit monde, notre chère petite sœur Jeanne, qu’il ne lui est sûrement pas facile de nous écrire comme elle le voudrait. Ce sera bien mieux quand nous n’aurons plus besoin de confier au papier toutes nos pensées et que nous pourrons nous les communiquer directement, autour d’une bonne table, en jouant avec les enfants et nous embrassant chaleureusement.

Bien que cela eut dû se faire avant-hier, laisse moi, mon cher petit Roger, t’adresser tous mes souhaits à l’occasion de ton 28e anniversaire.

 

On a envie de dire :

«Déjà !». En effet, les années ont beau passer, je ne peux pas me faire à l’idée que vous soyez tous deux si pleinement adultes. Vous êtes toujours mes deux petits frangins et je me retiens pour ne pas  appeler Roger « la grenouille » comme autrefois. Que les liens de notre enfance sont donc solides et combien nous pouvons être reconnaissants à nos chers parents de nous avoir éduqués si pareillement tous les trois. Jusqu’aux costumes que maman s’efforçait de nous choisir exactement semblables – ces fameux costumes marins avec lesquels nous fûmes si souvent photographiés ! Et tout en vieillissant – car le temps passe malgré tout – nous restons jeunes en effet, Louis a raison de le dire. Aussi nous éprouverons une joie vraiment profonde, aux beaux jours enfin revenus, de sortir tous les trois, avec Clo et les deux Louisettes (sans oublier Marie-Claude ni ses petits cousins ou cousines) en bonnes ballades familiales, dans les beaux coins de la banlieue parisienne, avec des provisions pour casser la croûte sur l’herbe, comme autrefois « sur les fortifs » (qui nous semblaient être la « vraie campagne » ….) .

 

Le DI et 7J me parviennent régulièrement. Les pages les plus savoureuses sont ailleurs qu’au coin humoristique. Quels aveux de taille ! L’hiver a bon dos, n’est-ce pas ? Cependant j’ai vu avec peine qu’on s’emploie à défigurer notre vieux Panam dont on enlève les statues, de Voltaire à Victor Hugo en passant par les Lavoisier, Arago et Broca. On vandalisme. Et ce ne sont pas seulement les statues qui tombent  … Tout cela annonce un avenir en qui tous les Français espèrent.

Au revoir mes petits frères chéris. Je vous embrasse bien bien fort.          Victor

 

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 

 

Prison de Tarbes. 8 février 1942

 

Mes chers petits frères,

 

Comment allez-vous tous les deux ? Vous me dites que vous faites « du lard » - grâce à vos cures – je souhaiterais que ce soit au sens propre. Malheureusement ! Enfin si vous bénéficiez d’une nourriture un peu substantielle c’est déjà quelque chose.

 

Ici depuis 2 jours il neige et le temps s’est de nouveau refroidi. Quand donc finira cet hiver ? Les jours passent malgré tout, à une allure qui nous étonne nous-mêmes.

 

Cette semaine j’ai été comblé de bonnes nouvelles. En plus de vos lettres j’ai reçu une lettre de Jeanne, une de Jean-Marie (très longue) une carte de Jo et une de tante Célestine. Par-dessus le marché, en plus du colis de Jeanne, un autre de Paris.

 

Jeanne et Jean-Marie confirment ce que vous dites au sujet du départ de Marie-Claude à St Etienne. Je suis donc tout à fait rassuré à ce sujet et constate avec plaisir que ce n’est pas ce que j’avais d’abord imaginé. Et puis j’ai maintenant la joie d’avoir assez régulièrement des nouvelles toutes fraiches de notre poupée. Savez vous que mademoiselle a fait ses premiers pas à l’école ? Lorsqu’il ne fait pas trop froid, l’après-midi, Jeanne la conduit à son école où notre mignonne, semble-t-il, a eu vite fait la connaissance des autres gosses qu’elle appelle « les petits » - car elle se croit grande ! On me dit aussi qu’elle fait bon voisinage avec son cousin Paulo – 4 ans – le petit de Jean-Marie. Et le soir, elle s’endort dans les bras de Marinette, riant comme deux folles parait-il. Dans la famille c’est une émulation, à savoir qui s’occupera de Coco. Tout le monde la gâte. Et la petite câline qui ne demande que ça trouve tout le monde « mignon » (c’est son mot). Cela me réjouit d’autant plus que c’est aussi « notre mot » avec Clo – Une de nos plaisanteries intimes, lorsque nous nous baladions à la campagne, main dans la main comme deux tourtereaux, consistait justement à dire : « on est mignon ». Et voilà que sans jamais l’avoir entendu de nous notre fille reprend le même mot. C’est magnifique. Ne croyez pas non plus que je sois aveuglé par le sentiment paternel lorsque je trouve soudain qu’elle a toutes sortes d’excellentes qualités. C’est un fait qu’elle est très généreuse. Tout ce qui manque à Jeanne elle promet de le lui acheter « à Paris ». Et elle veut que sa tata ait des chaussons et un peignoir identiques aux siens. Enfin c’est une superbe petite poupée que nous avons vraiment. Jean Marie me dit que sans bien comprendre, naturellement, sa petite imagination travaille et elle saisit d’instinct quelque chose d’anormal dans l’absence de ses parents. Aussi elle romance dans sa petite tête, voit des visites, des voyages, quelque chose d’inattendu qui doit arriver un jour …. ce jour heureux où nous pourrons la serrer dans nos bras longuement, longuement. Jeanne m’a promis sa photo pour la 2e quinzaine de ce mois et je crois que vous l’aurez aussi.

 

Rassurez vite tante Célestine sur votre sort car elle s’inquiète de n’avoir pas de vos nouvelles (à cause de cette carte mal adressée sans doute). Dites lui aussi qu’elle se fait bien à tort du mauvais sang à mon sujet, elle s’imagine que je …   alors qu’il n’en est absolument rien. Ils m’ont envoyé, je vous l’ai annoncé au début de cette lettre, un superbe colis qui contenait notamment un fameux pâté de lapin, confectionné amoureusement par tante Célestine. Des lapins élevés Avenue Philipe Auguste, qu’en dites vous ?  Avec des confitures excellentes, du bon pain d’épice, des figues sèches, du chocolat, du beurre ! Il y avait aussi 2 paquets de gauloises et un paquet de tabac (la ration de Jojo) Si bien que nous ne manquons pas de quoi fumer, d’autant plus que cette dizaine nous avons justement touché de la cantine des superbes gauloises bleues – qui sont vraiment les reines des cigarettes, n’est-ce pas Louis ?

 

Ce n’est pas tout. A ce colis étaient joints deux livres qui me sont offerts par de braves copains : l’un Jean[1] Lurçat l’architecte qui édifia la magnifique école de Villejuif ; l’autre, le fils de l’épicière voisine du 129. Ces livres sont admirables, ils traitent de la matière et de l’énergie, de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, des recherches sur la désintégration de la matière et de la théorie de la relativité etc… L’un s’intitule « Les deux infinis » et l’autre « de l’atome à l’étoile ». Tous  ces problèmes soulevés par la physique moderne sont prodigieusement passionnants. On y cite longuement des savants que nous avons eu le plaisir de voir à nos côtés, tels Paul Langevin, Paul Labérenne, Henri Mineur etc.. jusqu’ici je n’en ai lu que quelques pages, bien sûr, et c’est à étudier sérieusement, mais je commence à avoir quelques notions de ce que représentent les neutrons, les électrons et les photons (corpuscules les plus petits de matière, d’électricité et de lumière) Dans la préface on cite une belle pensée d’Anatole France : « Ce qui est admirable, ce n’est pas que le champ des étoiles soit si vaste, c’est que l’homme l’ait mesuré »

 

Vous voyez que j’ai de quoi me délecter. On éprouve une pure et grande jouissance lorsqu’on cherche à connaître ainsi les phénomènes prodigieux de la nature. Et pour nous, la prison est notre Université. Il faut donc en profiter.

 

J’ai terminé un premier cahier de philosophie bourré de notes sur trois penseurs étonnants : Bacon, Descartes et d’Alembert. De ce dernier voici une citation bien actuelle : « Nous serons plus frappés du grand jour après avoir été quelque temps dans les ténèbres ».

Et cette perspective rayonnante nous aide à supporter bien des petites misères des temps présents. Si seulement il faisait moins froid tout serait parfait.

 

Vous rappelez vous des frères Znanenski, ces deux coureurs que nous vîmes sur les stades de la Courneuve et de Colombes ? L’un d’eux, Séraphin, est spécialiste du 1500 mètres, course qui au dire des connaisseurs, exige autant de tête que de muscle. Aussi, sans s’emballer dès le début, ce fameux coureur accomplissait toute la course d’un rythme régulier, mécanique, il avançait comme une locomotive, menant bien derrière lui tous ses adversaires et se trouvait être, à l’arrivée, presqu’aussi dispos qu’au début.

 

Et bien, dans l’espèce de gigantesque course de fond qui se déroule actuellement, il en est de même. Cette fois pour de bon, le rouleau compresseur est en marche et rien ne l’arrête au passage.

 

Tous les espoirs sont donc permis.

 

Donnez bien le bonjour à Serge et à ses parents de ma part et dites leur que je conserve d’eux le meilleur souvenir. On se retrouvera avec plaisir – et ma foi ce ne serait pas désagréable si c’était de nouveau dans les mêmes conditions où nous fûmes réunis, autour d’une bonne table. Cette journée magnifique aura bien compté pour nous tous !

 

N’oubliez pas non plus de saluer Lulu de la part de David et de lui annoncer que notre ami marseillais est en plein préparatif de mariage – mariage peu banal puisque les deux futurs conjoints sont prisonniers et condamnés aux travaux forcés, lui à 20 ans, elle à 10 – ce qui fait un joli total pour le ménage !

 

Que je vous dise aussi combien notre trio est homogène. La femme de notre ami périgourdin ayant confectionné un succulent gâteau de pays, un miasson (farine de maïs, citronnelle, lait, beurre) elle l’a envoyé … en 3 parts ; des tartines beurres, 3 également. De même la maman de David compte aussi par 3, et ayant appris que nous avions perdu quelques kilos, elle parle de nous envoyer une boite de vitamines pour nous remettre. Nous vivons donc tout à fait comme des frères et cela contribue énormément à améliorer nos conditions d’existence.

 

Ne vous en faites pas pour ma santé. Je ne sais pas si je vous ai déjà dit que l’analyse des crachats est négative. Je ne sens absolument rien du côté des poumons, ça va très bien. Depuis Amélie je suis tout à fait remis. C’est maintenant une simple sclérose pulmonaire qui n’offre plus aucun danger. Et voilà plus d’un mois que je ne tousse plus du tout. Dites moi ce qu’il en est pour vous, après la visite du médecin chef.

 

Je reçois régulièrement les illustrés. Merci bien. Au revoir mes chers petits frangins. Je vous embrasse tendrement.

 

Victor.

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 
 

[1] Il ne s’agit pas de Jean mais d’André Lurçat, Jean son frère étant le « rénovateur de la Tapisserie"

 

Prison de Tarbes. 15 février 1942

 

Chers petits frères

 

Figurez vous que je suis tout à la joie d’avoir reçu lundi une lettre qui m’est particulièrement chère, une belle lettre de Clo. Toujours la même, ma petite : vive et courageuse, et si bonne par-dessus tout, et si mignonne ! Il me semble que je la vois et l’embrasse tendrement, comme lorsque nous avions le bonheur de nous retrouver dans notre petit chez nous de la Butte que nous aimions tant. Je suis content d’apprendre qu’elle éprouve les mêmes sentiments que moi, à savoir notre poupée chérie auprès de Jeanne. Clo pense aussi que l’école et le contact des petits stéphanois ne lui fera pas de mal, au contraire. Chère petite maman ! Elle a une superbe poupée pour Marie-Claude, une poupée aux yeux qui pleurent et qu’on console en la berçant[1]. Aussi en attendant que notre mignonne la possède, c’est sa maman qui s’en amuse, parfois ! Clo ma parle aussi de vous deux, heureuse de penser que nous pouvons échanger une correspondance régulière et nous faire part mutuellement de nos idées. Elle dit gentiment en parlant de vous, « nos petits frangins Louis et Roger ». Vous voyez que vous n’êtes pas oubliés ! Vous comprenez que rien n’est plus doux qu’une pareille lettre. Elle arrive d’ailleurs juste quelques jours avant le 5e anniversaire d’une date pour nous inoubliable.

 

Louis s’en souvient bien de ce repas à 13 – chiffre fatidique qui effrayait tante Célestine réfugiée à la cuisine pour préparer ces fameuses « croquettes » de pommes de terre qui nous fondaient dans la bouche. Quel beau jour ! Seul Roger manquait à l’appel, mais nous pensions tellement à lui qu’il reste associé à ce souvenir inoubliable. Le matin nous étions allés à la mairie, vêtus simplement de nos habits de tous les jours, nos costumes uniques : Clo avec ce ciré noir que je revois encore et moi avec le complet que Roger a peut être encore actuellement. Nous étions heureux et émus malgré tout. Que de beaux cadeaux nous avions reçus ! Le magnifique service des jeunesses, les oiseaux des Jeunes Filles, les couverts brillants de Jean-Marie et le tigre et la lampe de Louis. C’était le commencement de  notre bonheur, puisque les sentiments qui nous liaient n’ont fait que se renforcer depuis. Nous ne pouvons pas regretter l’absence de Roger ce jour-là puisqu’il était au poste qui l’honore et dont toute notre famille est justement fière. Mais il est dommage que nos chers parents n’aient pas vécu assez longtemps pour assister à notre douce cérémonie. Que maman aurait été contente ! Enfin pour remplacer nos chers disparus il y avait tante Célestine et puis ces copains et copines si fraternels qui constituent aussi notre famille.

 

C’était le 20 février, et, bien que nous ayons dû nous quitter peu de temps après puisque je dus rentrer au sana, cela marque notre vie d’un beau bouquet de sentiments frais. Je crois que ce bonheur a contribué plus que toute autre chose à me guérir, à me rétablir physiquement très vite.

 

Excusez cette petite discussion dans un passé qui m’est si cher. Je sais tellement que nos pensées sont les mêmes et que, peut être bientôt, c’es pour vous, mes chers petits frangins, que se renouvelleront de pareilles agapes. Avec quel cœur nous nous retrouverons alors tous ensemble !

 

Je n’ai pas eu de nouvelles de Marie-Claude depuis dimanche dernier, mais je suis si parfaitement tranquille à son sujet. Vous ai-je dit qu’elle mesure ses 90 cm et que l’infirmière de l’école la trouve en tous points proportionnée ! Pourvu seulement que les misères actuelles finissent vite afin que nos chers  petits n’aient pas trop à en souffrir. Dire qu’à cette heure  des centaines de petits enfants  grecs  meurent de faim chaque jour. Et même ici, les restrictions ne peuvent manquer à la longue d’avoir de tragiques répercussions.

 

Mangez vous à peu près à votre faim ? Ici ce n’est pas le cas bien sûr et j’ai encore récemment écrit au Ministère de la Justice pour indiquer qu’un homme ne peut vivre avec quelques cuillérées de choux et quelques raves par jour. Ce sont nos familles qui sont pratiquement obliges de nous nourrir. Avec ça il a fait de nouveau terriblement froid pendant quelques jours.

 

Vous me dites qu’il est question de recevoir des détenus des autres prisons dans votre sana. On en a parlé aussi ici. Des démarches sont faites notamment pour mon copain de la Dordogne qui souffre de paralysie infantile. Pour moi ça n’est peut être pas exclu non plus, quoique franchement je n’y compte guère. Enfin nous verrons bien. On peut d’autant mieux prendre patience que la tournure des évènements est conforme à nos espoirs. Chaque jour qui s’écoule nous rapproche d’un dénouement heureux. C’est aussi l’opinion de Jo dont j’ai reçu hier soir une carte pleine d’optimisme qui respire bien l’air de notre cher Paris. Il y a donc bien des chances pour que les projets d’académiciens en mal de publicité ne puissent jamais voir le jour. La Tour tiendra, et bien d’autres choses encore !

 

Tu dois en effet te régaler à lire le Moulin du Fau, mon cher Roger. Je le connais aussi, mais j’aspire à lire du même auteur[2], Jacquou le Croquant, qui est encore supérieur, parait-il.

 

Contrairement à ce que tu crois je n’étudie pas la physiologie car il me manque pour cela un manuel d’étude que j’ai demandé à Paris. Cependant j’ai entendu parler du Dr Alexis Carrel[3]et je me promets toujours de lire son bouquin « L’Homme cet Inconnu ». J’ai dévoré l’ouvrage magnifique qui me vient de l’architecte de l’école de Villejuif. C’est passionnant et ses vues sur la matière m’ouvrent des horizons entièrement nouveaux. Une idée qui m’a beaucoup intéressé est celle-ci (qui émane d’un homme considéré comme le maître de la physiologie française) : « les tendances de la biologie consistent à ramener ce qui se passe dans les êtres vivants aux phénomènes de la matière animée. Cette hypothèse est la seule, plus précisément la seule féconde ». Et un savant anglais, Haslett, dit ceci : « Les activités de l’organisme sont sous la dépendance des composés chimiques, qui tous pourront être produits et examinés en dehors du corps. L’hérédité est de nature atomique. »

           

L’énigme de la vie n’a rien de plus romanesque qu’une énigme purement chimique. La pensée elle-même peut être décelée par des moyens exclusivement physiques ». J’arrête là mes citations, car tout le livre (consacré aux problèmes de la microphysique – étude des infiniment petits – et de l’astrophysique – étude des infiniment grands) serait à citer.

 

D’autre part j’ai commencé un volume composé d’extraits assez copieux de Montesquieu et je savoure les lettres persanes. Vous voyez qu’il y a émulation entre nous. Clo me dit qu’elle lit Jean-Jacques (Emile et les Confessions). Tout cela nous instruit et en même temps nous fournit de la matière pour ces bonnes conversations d’après-diner, à bâtons rompus, que nous ne manquerons pas d’avoir un jour prochain.

 

Et toi Louis ?  Il te faut encore attendre que le soleil chauffe un peu avant de pouvoir te remettre à tes tableaux. Peut être recevrez vous bientôt la photo de Marie-Claude.

 

J’ai sous les yeux une reproduction du Louvre que Clo a jointe à sa lettre. C’est le portait d’une fillette qui nous rappelle un peu notre mignonne il est d’un peintre anglais du 18e Siècle J.Reynolds. Clo a copié au dos une fraîche poésie de Ronsard que je ne résiste pas au plaisir de vous communiquer.

 

A bientôt de vos nouvelles mes chers Louis et Roger.

Félicitations à Louis pour sa ronde impeccable. Je vous embrasse bien fort. Votre grand frère qui pense à vous.

                                                                       Victor

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 

 
 

[1] Cette poupée Marie-Claude ne l’a jamais eue. Danielle Casanova avait organisé un RDV clandestin  entre Claudine et sa fille, mais cela n’a pu se faire et c’est Françoise London fille des London qui a « hérité «  de la poupée. (cette histoire m’a été racontée souvent – Marie-Claude)

[2] Eugene Le Roy écrivain périgourdin 1836-1907 auteur de Jacquou le Croquant notamment

[3] Alexis Carrel 1873-1944 Chirurgien Biologiste

 

 

 

Prison de Tarbes.                                                                                         22 février 1942

 

 

Chers Louis et Roger

 

Bonjour mes chers petits frères, comment allez vous tous les deux ?

La dernière lettre reçue de vous est celle de Louis datée du jeudi 12. je n’ai pas eu cette semaine la lettre habituelle de Roger. Serait-il malade ? Mais peut être n’est ce qu’un retard de la poste, ou bien vous avez attendu de recevoir ma lettre de dimanche pour y répondre. Du fait que j’ai reçu hier le Dimanche illustré j’imagine que rien de nouveau n’est survenu dans votre situation.

           

Mais vous savez ce que c’est, on s’impatiente forcément. D’autant plus que je n’ai pas eu non plus de nouvelles de Jeanne (ni de Marie-Claude par conséquent) depuis la belle lettre de Jean-Marie dont je vous ai parlé.

           

Cependant j’ai eu encore un beau colis avec une bouteille de vin (quel luxe) un  plat de lentilles (autrement consistant que les raves ou les feuilles de choux qui nagent dans un peu d’eau) des bons beignets (fabriqués sans doute par la femme de Jean-Marie) quelques autres friandises et …un paquet de gauloises (à rendre Louis jaloux n’est-ce pas ?). Nos chers stéphanois me gâtent comme vous voyez. Et ils pensent à tout : j’ai eu la joie de trouver dans ce colis une toute petite géographie, format carnet de poche, qui m’est bougrement précieuse dans un temps où l’on se bat aux quatre coins du monde et où il faut bien, bon gré malgré, faire mentir le dicton qui proclame que « le français est un monsieur qui ignore la géographie »Il y avait aussi un volume d’extraits intéressants de Napoléon que je n’avais pas eu le loisir de lire étant libre. Tout cela m’a bien fait plaisir.

           

Hier soir m’est parvenue une carte de Jo, très optimiste. René est enfoncé dans la neige et n’en a jamais tant vu parait-il. Sa future épouse, notre Raymonde nationale, vient encore de décrocher un championnat, encouragée par la famille qui est allée la voir. Enfin les nouvelles de Paris sont excellentes.

 

Malheureusement il y a une ombre au tableau. Sans cesse bien des nôtres tombent tragiquement et c’est le cœur serré que j’ai confirmation de la mort de notre cher Gabriel. Vous vous souvenez combien tante lisait avec attention ses belles lettres. Et nous-mêmes, admirions son grand talent. C’est une perte douloureuse et irremplaçable, comme celle du poète qui présidait aux destinées de Villejuif.

 

 Quel tribut ne faut-il pas payer en ces temps d’épreuve ! Nous n’en avons que plus de raison d’être ce que nous sommes, n’est-ce pas, mes chers petits frangins ? Aussi nous sommes prêts s’il le faut, à consentir bien plus de sacrifices pour la cause de notre France, pour le bonheur de nos enfants. C’est pourquoi il faut tâcher d’être forts pour mieux affronter l’avenir.

           

Je suis content d’apprendre que votre état se stabilise et qu’on n’aperçoive plus, à la radio, que les traces d’anciennes lésions. Il faudrait cependant que vous ne continuiez pas à perdre du poids, mais à cela il n’y a guère d’autre remède que la bonne nourriture, et surtout en quantité. Peut être faut-il aussi éviter de vous fatiguer, malgré l’attrait de vos occupations.

 

Déjà Louis sera beaucoup plus tranquille, pour faire sa peinture, dans une petite chambre isolée. Je m’étais très bien trouvé, au sana d’Asnières, d’être ainsi dans une chambre, seul. Puisqu’avec le soleil et le printemps tu vas pouvoir reprendre tes travaux, Louis.

 

J’ai un sujet de tableau à te proposer, un tableau que j’aimerais beaucoup mais que tu ne pourras peut être entreprendre qu’à Paris. C’est un coin des quais de la Seine, avec caisses à bouquins, le vieux marchand de livre assis sur son pliant, l’ombre d’un platane et au fond le ciel gris sue lequel se détache la silhouette estompée de Notre Dame. Le tout un peu grisaille, couleur de Seine et couleur de ciel parisien, d’un charme indéfinissable, comme une buée au dessus de l’eau, par un soleil pâle. Il existe une photo, reproduite sur les cartes postales « Yvon », qui représente très bien ce paysage de notre ville aimée. Si tu pouvais te la procurer cela faciliterait peut être ton travail. D’ailleurs ce n’est qu’une suggestion dont tu feras ce que bon te semble.

           

Et toi Roger, où en est tu de tes lectures ? J’ai découvert ces jours ci Montesquieu dont j’ai énormément apprécié les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains et surtout l’Esprit des Lois que je me promets de lire en entier dès que je le pourrais. J’ai lu aussi quelques pages philosophiques de Voltaire, ce grand bonhomme qu’on n’aime pas toujours mais qu’on ne peut s’empêcher d’admirer. J’avance pas mal aussi en allemand et d’ici quelques temps, si je peux recevoir les livres qu’il me faudrait, je m’attaquerais probablement au russe dont je ne possède que des rudiments. Je suis encouragé dans cette étude des langages par les efforts que font également mes deux copains de cellule qui apprennent, l’un l’espagnol, l’autre l’espagnol et l’anglais. Si je réussissais, nous connaitrions à nous deux, mon cher Roger, les éléments de quatre langues fondamentales, ce qui serait déjà  pas mal.

           

Pendant les heures de « loisir », lorsque nous parlons à bâtons rompus, notre ami Edmond, le copain du Périgord, nous parle avec amour des choses de la terre, du jardinage.. ……….etc.

 

 Et l’on se voit cultivant ses haricots, ses choux et ses pommes de terre si appréciés sur les tables, quand on n’en manque pas. Il n’est pas dit, si cela se peut, que plus tard nous ne nous installions pas en banlieue pour y faire un peu de jardinage. Cela me rappelle nos beaux rêves d’enfance, quand nous feuilletions le fameux catalogue de St Etienne pour bâtir en pensée « notre ferme ». Et puis j’aimerais que notre poupée soit le plus possible à l’air plutôt qu’enfermée dans la ville. Ce ne sont là que des projets.

 

Il me semble bien que je ne vous ai pas encore donné le bonjour et transmis les plus chaleureuses amitiés de la part de David et d’Edmond qui pensent toujours à vous et lisent vos lettres avec beaucoup d’attention et de plaisir.

 

C’est la grande communauté !!

 

Quant à mon rouleau[1] il roule toujours, et bien, n’est-ce pas ?

 

Je vous quitte pour aujourd’hui, mes chers petits frangins, en vous embrassant de tout cœur, bien fort. Votre grand frère qui vous aime.

                                                                                                                                              Victor

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Section D - Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 

 

[1] Allusion au « rouleau compresseur russe » dont parlait la presse en 1914/18 (ajouté par Roger à postériori)

 

Prison de Tarbes le 1er Mars 1942

 

Mes chers petits frangins

 

Nous voilà à jour pour notre correspondance. Cette semaine j’ai bien reçu vos deux lettres et  votre carte. Il reste seulement une lettre de Roger, de la semaine précédente qui a du être égarée à la poste puisque je ne l’ai jamais reçue. De votre côté avez-vous eu toutes les miennes, dites moi si avec la lettre où je vous annonçais un mot de Clo, il y avait également, sur une feuille supplémentaire un poème de Ronsard que m’a justement été envoyé par ma petite femme chérie et que j’avais rectifié pour vous. Quel bonheur que ce courrier familial qui nous permet d’échanger nos impressions et de vivre constamment être ensemble par la pensée, n’est ce pas ?

 

J’ai reçu enfin la photo tant attendue de ma petite fille mignonne, peut être l’avez-vous aussi ? L’appareil photographique l’a un peu surprise mais elle est très bien tout de même. Je ne vous ferais pas de commentaires sur son portrait (je lui trouve naturellement le plus charmant minois et de grands yeux rêveurs et profonds comme ceux de sa maman).  Mais dites-moi vous-mêmes ce que vous en pensez.

 

 La photo était accompagnée d’une belle lettre de Jeanne qui m’explique comment Marie-Claude s’amuse. Elle aime particulièrement les images et est tout à fait à son affaire lorsqu’elle peut fouiller dans le tiroir du buffet où elle déniche un tas de trésors qu’elle étale à travers la cuisine.

 

Ca me rappelle ce fameux tiroir de la commode où nous entassions nos richesses d’enfants, dans ce « chez nous » que nous n’oublierons jamais. Et puis elle a très bon appétit et lorsqu’on lui sert des pâtes au lait, son régal, elle dit gentiment à Jeanne : « Tu m’as fait une soupe de pâtes, tata, tu es bien mignonne ». Enfin elle est bien vivante et se développe beaucoup à tous points de vue. Vous imaginez combien ces nouvelles me ravissent. De plus, à l’occasion de l’anniversaire de mon mariage, Jeanne a eu la délicatesse de m’envoyer un joli brin de mimosa que notre poupée a embrassé. N’est-ce pas touchant ?

 

Roger n’a certainement pas oublié, à ce propos, ces brassées de mimosa que nous emballions à Amélie pour fleurir Clo et tante Célestine. Nous aimions tous les fleurs, comme tout ce qui est beau, et c’est fort naturel. Que maman était heureuse de rapporter du marché le traditionnel bouquet du dimanche qui embaumait notre logement ouvrier ! Avec Clo nous ne manquions jamais non plus d’en orner notre petit nid de la Butte. Nous pensons, avec l’immortel homme de génie qui écrivait le gros ouvrage que j’avais passé à Roger un exemplaire doré sur tranche (peut être disparu aujourd’hui, tant pis) que, dans un monde enfin remis sur sa base « il y aura pour tous du pain et des roses ».

 

Avec  mars qui commence, ce mois si attendu, nos cœurs battent d’un plus ardent espoir. Le soleil va enfin nous prodiguer ses rayons et purifier la terre – quoiqu’ici, dans notre cellule, nous ne pouvons jamais en sentir les rayons bienfaisants, car une plaque de tôle située en dehors, à environ un mètre du mur, bouche en partie la lucarne de notre cellule.

 

 Vous me demandez des précisions sur les promenades. Elles s’accomplissent chaque matin, vers 9 heures et durent d’une demi-heure à trois quarts d’heures pendant lesquels nous faisons les cent pas dans une petite cour cellulaire, aux murs très haut, toujours tous les trois. Mais au moins on respire et ça fait du bien d’apercevoir un coin de ciel bleu.

 

 Question nourriture, mauvaise nouvelle, notre ration de pain est depuis hier réduite de 50grammes et sera bientôt réduite de moitié, c'est-à-dire 20 gr au lieu de 400g. Nous pouvions paraître « privilégiés » avec ces 400gr mais c’est de beaucoup l’essentiel de l’alimentation qui nous est fournie ici et il est triste d’apprendre que nos familles sont obligées de prendre sur leurs maigres rations de quoi nous ravitailler un peu. Si ça devait continuer encore longtemps  notre physique s’en ressentirait mais je vous assure que je fais tout pour tenir le coup. Il fait déjà moins froid, ce qui est fort appréciable. Et vous deux, comment êtes vous traités ?

 

La citation de Roger m’a plu énormément. A charge de revanche, en voici une sur les livres, du plaisant Montaigne : « J’en jouis, comme les avaricieux des trésors, pour savoir que j’en jouiray quand il me plaira, mon âme se rassasie et contente de ce droit de possession. Je ne voyage sans livres ny en paix ny en guerre … Car il ne se peut dire combien je me repose et séjourne en cette considération, qu’ils sont à mon côté pour me donner du plaisir à mon heure, et à reconnaître combien ils portent de secours à ma vie. C’est la meilleure munition que j’ai trouvé à cet humain voyage …. ». N’est ce pas la sorte de jouissance que tu éprouvais Roger en fouillant parmi les bouquins de la Butte et aussi en songeant à ta bibliothèque personnelle ?

 

Louis m’a parlé de « Radio-national ». D’accord, envoyez-le.

 

Je voudrais aussi vous demander le service suivant : Que vous écriviez à l’Ecole Universelle par correspondance, 12 place Jules Ferry à Lyon – pour demander qu’on vous adresse les 2 brochures suivantes : (Broch n° 215. Enseignement  primaire – Broc n° 225 secrétariats, bibliothèques, journalisme). Je voudrais en connaître le programme d’études. Il y a aussi la brochure n° 227 Arts du dessin, qui pourrait intéresser Louis. Il est plus prudent de  joindre deux francs de timbres pour la réponse avec les beaux jours on va pouvoir travailler davantage et Louis va certainement reprendre sa peinture.

 

David n’est pas encore marié comme vous l’avez cru, mais les démarches sont en cours.

 

Que vos lettres sont si sensibles et si vraies m’ont fait plaisir ! Plus encore les deux dernières, je ne sais pourquoi.

J’ai lu cette semaine une pièce de Gogol « le Revizor » une magnifique satire.

 

Avez-vous suffisamment de livres à votre disposition ? – Nous vivons maintenant entièrement dans l’attente des heureux événements que va apporter le printemps. « il va vers le soleil levant…

 

Au revoir mes chers petits frangins. Recevez les meilleurs baisers de votre grand frère.

 

                                                                                                                                  Victor

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 

 

Prison de Tarbes                                                                                          8 Mars 1942

 

Mes chers petits frangins,

 

J’ai bien reçu vos deux lettres et carte –agréable surprise qui me permet en effet de « patienter » en attendant de recevoir vos lettres si pleines d’émotion et qui, chaque fois, resserrent les doux liens qui nous unissent si profondément.

 

Vos pensées sur Marie-Claude m’ont beaucoup touché. N’est elle pas aussi un peu votre enfant, notre mignonne ? Et puis c’est Clo, n’est ce pas, ce qui est tout dire. Lorsque j’ai reçu la photo, mes réflexions ont  été les mêmes que les vôtres et je peux vous confier maintenant que j’ai trouvé en notre poupée, comme vous, l’image synthèse de « nous deux », sa maman et son papa.

 

J’ai également songé à cette photo d’un petit garçon en robe blanche qui ornait l’humble logis de notre petite famille ouvrière et qui décorait ensuite le petit nid de la Butte. C’est curieux comme un enfant évolue : suivant le moment on peut lui trouver une ressemblance plus marquée avec la mère ou le père.

 

Aussi pour Marie-Claude qui fut à sa naissance mon portrait tout craché, puis grandissant, et d’une manière très frappante, elle prenait tout à fait le visage de Clo, surtout avec ses grands yeux bleus, son petit nez et sa jolie bouche pleine, d’un rouge cerise. Et voilà que désormais, pour ne pas faire de jaloux, elle a des traits communs à nous deux. Cela peut encore changer, d’ailleurs, et cela n’a pas d’importance, au fond. Que sa maman va être heureuse en recevant cette photo !

 

Mes chers petits frères, je comprends parfaitement les sentiments que fait naître en vous l’image de notre petite fille. Soyez persuadés qu’un avenir prochain vous réserve une pareille joie, et ce sera, vous le verrez, un grand, un immense bonheur. Je vous le souhaite en tout cas de tout mon cœur. Rien ne nous en empêchera, en consacrant notre vie à l’idéal qui en fait la beauté et la raison d’être, de goûter aussi pleinement les joies familiales. Quel plaisir ce sera, lorsque nous nous trouverons à nouveau réunis autour d’une bonne table, de bercer sur nos genoux nos chers petits et de consentir pour eux les sacrifices que nos parents ont su consentir pour nous. Les rôles changent !

 

Bien que les souvenirs pieux de notre enfance nous aient marqué de façon indélébile, nous ne sommes plus les « trois petits frères » de jadis – côte à côte en costume de marin sur le boulevard Arago ou l’Av des Gobelins. Nous voilà hommes maintenant. Le 30e anniversaire de Louis nous le rappelle et en cette occasion, mon cher petit Louis, laisse moi t’embrasser tendrement, d’un bon baiser fraternel semblable à ceux que nous nous donnions mutuellement dans le grand lit, de la rue des Cordelières, après avoir soufflé l’antique lampe à pétrole, objet de nos petites disputes sans conséquence. N’est ce pas aussi pour vous une bien grande consolation que le fait de pouvoir traverser ensemble l’épreuve actuelle ?  Jamais nous ne nous sommes sentis aussi frères n’est ce pas ?

 

Tes remarques au sujet de la peinture m’ont beaucoup intéressé Louis. Tu me décris si chaleureusement ce que tu réalises que je crois voir ton travail. Ton désir de rendre les sentiments, les expressions, l’atmosphère, est tout à fait louable et rien n’est en effet plus opposé à l’art que le simple « cliché » photographique. Cela me donne toute confiance pour le portrait de Marie-Claude auquel tu travailles actuellement. Tiens compte que ses cheveux blonds brunissent petit à petit et virent sur le châtain, que le bleu de ses yeux est plutôt foncé, un peu « marine » et que sa peau, blanche comme celle de sa maman est peut être un peu plus rose par endroits, veloutée comme une belle pêche. Mais tu sais mieux que moi à quoi t’en tenir pour rendre le portrait plus vivant que ressemblant (au sens ordinaire attaché à ce mot) l’expression avant tout, tu as parfaitement raison – et c’est bien en artiste que tu peins (sans vouloir de donner de « coups de pieds).

 

Quant à toi Roger tu vas devenir vraiment calé. Dis - moi en quoi consistent au juste tes études d’anthropologie. Il y a bien « homme » mais je ne saisis pas au juste l’objet de cette science. J’approuve tout à fait ton emploi du temps. Quant aux langues, non, je n’ai pas pour elles la passion que tu as toi-même. C’est par nécessité, et un peu par plaisir que je les étudie. Du reste l’étude du russe est encore subordonnée à la réception des livres que j’attends de Paris (une méthode Bertitz ? qui m’avait déjà servi).

 

Je me suis ces jours ci à mettre au point quelques notes sur l’histoire du monde de Nels, en particulier à propos des origines de la vie et de la sélection des espèces. C’est une éclatante démonstration de la justesse de notre conception du monde. J’y puise ces citations qui peuvent vous intéresser : « c’est pendant les périodes de changement que la vie subit toujours ses modifications les plus rapides et c’est lorsque les temps sont durs qu’elle apprend ses leçons les plus précieuses. » Et encore : « les conditions de vie normale ne favorisent pas l’éclosion de formes nouvelles qui, loin de se développer, sont supprimées, les espèces les mieux adaptables existant déjà. Dans des conditions nouvelles, au contraire ce sont les espèces ordinaires qui souffrent et les nouvelles qui ont une chance de survivre ». Quel enseignement précieux n’est ce pas ?

 

Mais parlons un peu de vous. Votre amaigrissement continu est tout de même inquiétant. Le médecin envisage-t-il un moyen d’y parer ? Il faudrait que vous puissiez cantiner quelques produits nutritifs, mais vous ne devez pas être riches. Si les colis sont permis faites le savoir à tante Célestine qui fera tout son possible pour vous aider, vous le savez. Justement elle m’annonce un colis en disant qu’elle se creuse le cerveau pour trouver y mettre car la misère  s’étend toujours à Paris. Il m’est aussi parvenu une carte de Jo expédiée il y a plus d’un mois …. Et toute blanche (la censure est passée par là) Mais toute la famille est pleine d’espoir y compris René.

 

Je n’ai pas reçu 7j du 1er Mars ni du 8, mais peut être ne les avez-vous pas eu. Vous pourriez d’ailleurs vous borner à m’envoyer un seul illustré, cela ferait moins de frais. Dans ce cas plutôt 7j que DI. Ou bien le « Radio National » dont je vous dirais ce qu’il vaut. Surtout ne vous privez pas pour m’envoyer ces journaux.

 

De toutes vos lettres il m’en manque donc une de Roger qui aura été perdue. Ici ça va. Le temps s’améliore. Hier on nous a de nouveau tondus complètement  ce qui est un bien petit malheur. Nous touchons toujours 350 gr de pain par jour pour le moment et l’on espère quelque amélioration pour la nourriture. Enfin on tient le coup. Ce printemps va nous trouver d’attaque. Au revoir mes chers petits frangins.

 

Je vous embrasse bien fort de tout cœur.                           

 

Votre aîné Victor

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 

 

Prison de Tarbes                                                                               15 Mars 1942

 

Mes chers petits frangins,

 

Bien reçu vos deux lettres dans la semaine. C’est, ainsi qu’à l’habitude, une bonne bouffée de nobles sentiments et de belles pensées qui envahissent chaque fois notre sombre demeure et l’éclairent. Tout ce que vous faites de gentil pour votre petite nièce me va droit au cœur : le tableau de Louis, le poème de Roger. Comme je vous comprends ! Tes vers sont très simples, mon cher Roger, et n’en ont que plus de force. J’aime surtout « C’est reine de vos cœurs que tu es ma mignonne … » Car c’est si vrai ! Malheureusement je n’ai pas pu goûter entièrement ton petit travail car le pinceau chargé d’encre de la trop célèbre Anastasie est passé par là. De larges tâches noires ont arrêté le poème après « ton papa, ta maman, pendant leur long voyage. » D’autre part on a sabré également (au début si je ne me trompe) tout le paragraphe qui commençait à relater probablement la perte du fameux livre doré sur tranches, ainsi que la dernière phrase de ta lettre. Signe des temps !

 

Cela ne change d’ailleurs rien à nos pensées et ne saurait nullement empêcher notre parfaite concordance de vues, n’est-ce pas ? Il est probable que si les Châtiments paraissaient aujourd’hui sous la signature de leur illustre auteur, ils risqueraient fort de subir aussi les coupes maladroites d’une censure trop attentive. Mais il ne nous déplait pas d’être en si excellente compagnie, après tout, et ceci compense cela.

 

Je me sens aujourd’hui d’un optimiste particulièrement débordant. On sent déjà les bienfaits du printemps. Ce dimanche est la plus belle journée que nous ayons eue jusqu’ici. La promenade s’est prolongée une bonne heure ce matin, et bien que nous n’ayons pas pu en ressentir directement l’action salutaire, nous avons apprécié avec une joie sans pareille ce soleil merveilleux qui dore les murs de la prison et réchauffe les cœurs. Une infinie voûte d’azur où de légers nuages sont suspendus comme une fine gaze, que faut il de plus pour se sentir libres, lorsqu’on a la conscience pure et le sentiment du devoir accompli ? Les beaux vers de Verlaine chantaient en moi : « Le ciel est par-dessus le toit. Si bleu, si calme ; Un arbre, par-dessus le toit, berce sa palme…. »

 

Et puis j’ai goûté d’autant mieux le renouveau que j’avais dû passer une partie de la semaine alité sur ma paillasse par une espèce de rhumatisme : des douleurs tout le long de la cuisse et de la jambe droite qui me rendaient la marche impossible. Mais j’ai bien été soigné. Le docteur dit que c’est de l’engourdissement (conséquence de l’hiver passé dans une cellule cimentée, humide et froide). On m’a fait des frictions énergiques, donné des cachets et une piqûre de 5..3 d’un produit antinévralgique m’a remis d’aplomb. Ca va très bien maintenant. Ne pouvant me livrer à mes études ordinaires j’en ai profité pour me plonger un peu dans la littérature. Ca m’a même reposé. J’ai lu Salammbô, la Mare au Diable  et le Génie du Christianisme. Certes, le récit coloré de Flaubert ne manque ni de pittoresque ni de grandeur et la vie des hommes, au temps de l’esclavage et des honneurs de la guerre punique[1] , sous les murs de Carthage, est pour nous pleine d’intérêt. Et Chateaubriand a le génie de présenter des idées fausses sous les aspects les plus séduisants, de poète consommé et en artiste romantique. Mais c’est surtout  le simple petit roman champêtre de Georges Sand que j’ai apprécié ! Autrefois cela m’avait paru assez fade. Quelle erreur ! Ce tableau de nos campagnes françaises où le laboureur Germain et la petite suivante de ferme Marie sont les représentants idéalisés de ces travailleurs courageux, honnêtes et pleins de sensibilité qui ont fait la France, est également rempli d’idées généreuses sur la société. J’y relève un passage qui vous plaira sûrement car nous y retrouvons des pensées qui nous sont chères : « Un jour viendra où le laboureur pourra être aussi un artiste, sinon pour exprimer (ce qui importera assez peu alors), du moins pour sentir le beau …. chez ceux qu’un peu d’aisance protège dès aujourd’hui, et chez qui l’excès du malheur n’étouffe pas tout développement  moral et intellectuel le bonheur pur, senti et apprécié, est à l’état élémentaire ; et d’ailleurs, si du sein de la douleur et de la fatigue, des voix de poètes se sont déjà élevées, pourquoi dirait-on que le travail des bras est exclusif des fonctions de l’âme ? Sans doute, cette exclusion est le résultat général d’un travail excessif et d’une misère profonde ; mais qu’on ne dise pas que quand l’homme travaillera modérément et utilement, il n’y aura plus que de mauvais ouvriers et de mauvais poètes. Celui qui puise de nobles jouissances dans le sentiment de la poésie est un vrai poète, n’eut-il pas fait un vers dans toute sa vie ». Je vous laisse le soin de commenter ces profondes réflexions qui nous font songer à nos chers parents et à l’avenir qu’ils rêvaient. A nous de poursuivre et de réaliser leur rêve, maintenant.

 

Encore un petit service à vous demander. Jo ne pourra pas m’envoyer les livres que j’attendais. Pourriez vous me procurer une bonne Physiologie Humaine, ou à défaut, un précis de Sciences Naturelles ? Mais il faut 1° que vous ne soyez pas obligés de l’acheter, ce que je ne veux à aucun prix. 2° que le copain qui vous le passerait n’en ait plus besoin car je ne peux le retourner. Dites moi ce qu’il en est mais ne vous inquiétez pas si c’est relativement difficile.

 

Vous devez être bien dans votre petite chambre ensoleillée mais je vois que votre nourriture est loin d’être satisfaisante. Bonnes nouvelles de Paris. J’attends du nouveau de Jeanne et de Marie-Claude dont je ne sais rien depuis la lettre qui accompagnait la photo. Les 7J sont bien arrivés mais pas les pétales de rose !

 

Au revoir mes chers frangins. Votre grand frère qui vous aime et vous embrasse de tout cœur, bien tendrement.

                                                                                                                                  Victor

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 

 

[1] Punique :  | Les guerres puniques : les trois campagnes menées par Rome contre la puissance carthaginoise, entre −264 et −146. (Le Grand Robert)

 

Prison de Tarbes                                                                               22 Mars 1942

 

Mes chers petits frangins,

 

C’est maintenant à peu près régulier : la lettre de Louis me parvient le lundi et celle de Roger le mercredi. Si bien qu’elles se croisent avec la mienne et que je vous écris toujours sans avoir la réponse à ma lettre précédente. Mais peu importe, puisque nous savons à quoi nous en tenir réciproquement sur les sentiments qui nous animent. Que je vous remercie tout d’abord de la brochure sur l’Ecole Universelle qui sera probablement suivie de deux autres. Ne croyez pas cependant que j’ai l’intention d’en suivre les cours. Il me faudrait d’abord une autorisation spéciale et puis cela entraine beaucoup de frais (bien plus, certainement que l’indique le prospectus, car il y a les livres toujours indispensables, malgré les cours fournis par l’Ecole). Ce qui m’intéresse dans ces brochures c’est le programme d’études tel qu’il est tracé dans ses grandes lignes, cela me guide pour mes travaux personnels. D’ailleurs s’inscrire actuellement à une telle école, ce serait manquer de perspectives, car une étude fructueuse demande généralement de 3 à 5 ans, et d’ici là ….. bien des événements auront changé la situation. Aussi je vous demande de bien réfléchir avant de vous embarquer dans ces cours par correspondance. C’est très alléchant, mais n’oubliez pas que vous avez affaire là à une sorte d’entreprise commerciale. Et une fois pris dans l’engrenage il faut payer, même si on est obligé d’interrompre ses études. Donc faites attention. Le grand évènement de la semaine aura été pour moi une magnifique lettre de Jeanne accompagnée d’une superbe photo de ma petite femme chérie, la plus belle que Jeanne avait en sa possession. C’est une photo Manuel ?? dont vous avez peut être gardé le souvenir. Clo y est prise de ¾ et l’éclairage fait bien ressortir la douceur de ses traits. Quant à ma petite fille c’est une vivante petite poupée stéphanoise, Jeanne m’a décrit « une journée de Marie-Claude » : réveil et lever à 7h 1/2 , déjeuner d’un petit bol de cacao avec tartine beurrée ; à 9h soupe de pâtes dont elle est si friande, dans la matinée pain et fromage ou chocolat, à midi à table avec toute la famille notre Coco mange un peu de tout, puis sieste sur une chaise longue jusqu’à 3 h-, départ pour l’école, petit gouter à 5 h, soupe à  7h ½ et parfois elle mange encore le soir à la table « des grandes personnes ». Coucher à 8h ½ . Quelle régularité dans la vie de notre petit animal, n’est-ce pas ? Et avec ça dorlotée, cajolée. Elle vient de recevoir de Paris une jolie poupée (Lulu) et toute une batterie de cuisine avec un fourneau bleu. Du matin au soir, parait-il, elle raconte des historiettes de son invention et avec cela toujours gracieuse envers tout le monde. Elle appelle sa maman « Caudine » et son papa « Vitor » - et se nomme elle-même « Marie-Ciaude Michaut ». Quel dommage, comme me l’écrit tante Célestine (toute heureuse d’avoir reçu sa photo) que nous ne puissions pas profiter de toutes ses petites manières. Enfin elle se porte bien et grossit, ce qui procure à Jeanne la plus grande joie et nous rassure pleinement. Ces détails aideront ils Louis à se représenter notre chérie pour nous faire une toile comme il le désire ?

 

J’espère que le temps est aussi beau qu’ici et que vous pouvez ainsi mieux travailler. Ce n’est certes pas les 10 cl quotidiens de vin qui risquent de vous embuer le cerveau. Quant à moi je me sens très très bien en ce moment et je suis à peu près sûr qu’une nouvelle pesée n’accuserait pas d’amaigrissement. Puisse-t-il en être de même pour vous. Assis tranquillement sur ma paillasse repliée (qu’on allonge le soir sur le ciment pour dormir) j’éprouve aujourd’hui tout le plaisir d’un dimanche en famille (par correspondance). La petite planche scellée au mur (qui nous sert de table) est recouverte de jolies lettres reçues dans la semaine. J’ai sous les yeux la dernière carte de tante Célestine, une vraie lettre de mère. Jojo a repris son travail de nuit et tous sont extrêmement confiants.

 

Mes notes de lecture ont été consacrées ces jours ci à Pascal et à Voltaire – Tous grands et discutables, l’un chez qui se mêlent le génie scientifique le plus précoce et l’âme tourmentée du mystique religieux, l’autre tour à tour optimiste et sceptique, progressif et conservateur. Cependant, en situant ces penseurs dans leur milieu et leur époque, en les  comprenant sans toujours les suivre, on peut apprendre énormément  et dégager des idées encore très fortes. Mais la place me manque pour vous dire tout ce que j’en pense (d’autant plus que nous venons d’être invités à réduire la longueur de nos lettres). Pour Adrien ??, mon cher Roger, je crois que tu devrais quand même lui répondre. La gêne causée par ces cartes interzones si peu libres a pu causer la froideur dont tu parles.

 

Toutes mes amitiés à vos petites compagnes et aux amis. Votre grand frère qui vous aime et vous embrasse de tout cœur.

Victor

 

PS : Avez-vous conservé une coupure relatant mon accident du 28 juin dernier ? Si oui gardez  le précieusement. Et aussi sur le 22 septembre, si vous l’avez.

 

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 

Prison de Tarbes                                                                               29 Mars 1942

 

Mes chers petits frangins,

 

Je ne vais plus oser vous faire part de mes désirs car vous êtes si empressés de les satisfaire que j’en suis confus. A peine vous l’avais-je demandé que j’ai reçu le livre de sciences dont Roger s’est séparé. Avais-tu au moins terminé tes études d’anthropologie, mon cher Roger ? De toute façon je crains que tu aies fait là un trop gros sacrifice, et puis cela vous a coûté bien cher pour l’expédition.  Comment vous en remercier ? J’en suis si heureux ! Bien qu’il ne réponde pas à toutes les questions essentielles que nous nous posons (sur l’origine et les fonctions de la vie) c’est cependant un bouquin fort utile. Tant de choses élémentaires nous échappent. On oublie si vite le peu que nous avons appris sur les bancs de l’école primaire et du cours complémentaire. Aussi c’est en écolier studieux  (et forcément sage) que je vais en poursuivre l’étude. Si tu peux te procurer une Physiologie, mon cher Roger, lis-le d’abord, car je sais que cela t’intéresse. A titre indicatif je te signale les 2 ouvrages suivants : Notions d’Anatomie et de Physiologie humaine par A.Demousseau ; et Précis d’Histoire Naturelle ( Anatomie et Physiologie animales et végétales). Tous deux édités chez Masson 120 Bd- St Germain à Paris. Mais je crois que le premier seul traite de l’homme. Du reste j’ai de quoi travailler pour plusieurs semaines, sinon plusieurs mois, grâce au livre de Roger et aussi à une Histoire de la littérature de Desgranges qui m’a été envoyée par tante Célestine avec un colis de friandises (biscuits, confitures, fruits, boite de pois, 1kg de sucre, du chocolat et un pain de seigle – tante Célestine s’est rappelée que je l’aimais beaucoup). A ce propos je leur écris aujourd’hui qu’ils ne me fassent plus de tels envois, mais plutôt qu’ils vous en fassent profiter, car vous en avez plus besoin que moi. Grâce au colis à peu près hebdomadaire que m’expédie Jeanne j’ai ici tout ce qu’il me faut. La meilleure preuve c’est que mon poids se maintient. Hier nous sommes passés sur la balance, je fais toujours mes 60 kilos, tandis que vous, vous maigrissez sans cesse et ce n’est pas les 300 gr qu’a repris Louis qui peuvent nous tranquilliser. Dans la lettre de Louis, une phrase qui avait trait à votre état de santé, après le mot « ratas », a été censurée au départ. Faudrait-il que les familles ignorent le genre de « soins » donnés aux tuberculeux des sanatoriums  camps de concentration de la « nouvelle » France ?

 

Mon  cher Louis j’ai hâte de voir la reproduction du portrait de Marie-Claude auquel tu t’es mis avec tant d’ardeur et de foi. Je ne demanderai pas l’original à Jeanne car il s’abimerait ici. Mais quand reviendra la liberté nous le mettrons en bonne place dans notre nouveau chez nous. Aussi ne te tracasses pas pour la ressemblance car à ce moment là nous aurons le « sujet » sous les yeux ( remuant, ravissant et mignon petit paquet de vie) et c’est avant tout comme œuvre artistique que nous conserverons ton tableau – témoignage sensible de nos sentiments fraternels et de notre amour du beau.

 

Puisque j’en suis à cette belle anticipation sur un avenir que nous espérons proche, il faut que je vous dise qu’un de mes projets futurs c’est d’apprendre de vous bien des choses que j’ignore. De toi Louis la peinture, malgré que je n’ai pas l’ambition de te rattraper dans ce domaine. Je me bornerais à « bosser » quelques natures mortes, uniquement pour apprendre un peu la notion des valeurs. Tu me diras aussi tout ce que tu sais sur la vie des grands artistes. Les quelques lignes que tu en as extraites sur Léonard de Vinci, sur Daumier ou sur Cézanne m’ont mis l’eau à la bouche. Et sais-tu Roger ce que je veux que tu m’apprennes ? A jouer aux échecs et aux boules (puisque tu es champion en la matière) et aussi à nager. Parfaitement ! Il n’est jamais trop tard pour bien faire n’est-ce pas ? Et comme je veux faire de notre Marie-Claude chérie une petite fille solide (et plus tard une belle jeune fille). Aussi je me propose avec Clo, de parcourir l’Ile de France en vélo, de découvrir  ses magnifiques forêts et ses vertes plaines, de camper à la belle étoile et de nager dans la Marne ou l’Oise. Nous ferons tous ensemble de belles ballades afin de nous rattraper pour la bataille de la vie.

 

J’oubliais de vous remercier pour le joli brin de mimosa. Je vais l’expédier aujourd’hui à Jeanne, il aura ainsi fait son tour de France, messager de bonheur et de fraternité.

 

J’ai lu Radio national avec intérêt. Beaucoup plus intéressant que 7j ou DI ? Cependant il ne faut pas que vous soyez contraints de l’acheter. L’article sur la danse m’a rappelé un tableau de Degas qu’avec Claudine nous aimions beaucoup, rêvant de faire de notre poupée, si elle en a les dispositions, une danseuse (oh !amateur simplement, ne serait-ce qu’en pratiquant les danses rythmiques que nous apprenions aux pupilles).

 

J’aurais eu bien des choses à vous communiquer sur mes lectures de la semaine, m’étant penché sur les passionnants problèmes de la structure et de la transformation de la matière et découvrant tout le riche domaine de la radio activité artificielle. Je me promets d’étudier la vie exemplaire de Pierre et Marie Curie, ce ménage idéal d’illustres savants. Ainsi que ce soit dans les sciences, la littérature ou les arts, toujours nous nous sentons en pleine communication d’esprit avec les meilleurs hommes de l’humanité. Tes idées sur la musique m’ont beaucoup plu, Roger et je t’en dirais q.q mots la prochaine fois.

 

Dis-moi quels sont les philosophes grecs qui pouvaient être considérés comme matérialistes ? Enfin faites moi partager vos occupations, c’est ma plus grande joie. Attention Roger, tu situes arbitrairement Tarbes dans la Hte Garonne et cela me rappelle « la grenouille »

 

Je vous embrasse de tout mon cœur.

                                                                                                                                  Victor

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 

 

Prison de Tarbes        5 Avril 1942

 

Mes chers petits frangins,

 

Que je vous fasse part tout d’abord de l’heureuse surprise que j’ai eue hier en recevant une lettre que je n’attendais guère. Devinez de qui ? De la maman de Granjon  Elle m’écrit de St Etienne et me parle d’une récente visite qu’elle a faite chez Jeanne. Quels éloges de notre petite Marie-Claude ! « Excessivement jolie et respirant la santé » me dit elle, prenant aussi un petit air doux et câlin lorsqu’elle dit qu’elle dit qu’elle aime bien sa maman et son papa. Enfin c’est une vraie lettre de mère m’écrit cette brave femme. Vous vous rappelez certainement tous deux de notre cher Léonce et de sa « gosse ». Ce dont des copains admirables, que nous aimons, Clo et moi, comme frères et sœurs. Comme nous étions contents de les recevoir dans notre petit chez nous ! Et c’est avec un égal plaisir que nous leur rendions visite dans leur logement haut perché (au 8e) donnant sur les Butes Chaumont. Je n’oublie pas non plus que Léonce fut témoin de notre mariage. Et nous avons tant d’autres liens, plus solides encore ! C’est vous dire combien la lettre en question a pu me procurer de joie.

 

Et vous deux ? L’histoire de la cueillette des pissenlits dont on aurait bien ri en d’autres temps, prouve cependant éloquemment que vous êtes loin de recevoir la nourriture convenable pour votre état et je vous avoue que cette question m’inquiète bien souvent quoique pour nous ça n’aille guère mieux. Voilà que même les choux disparaissent, et ce sont des raves fourragères qui constituent nos gamelles du matin et du soir, sauf le dimanche. On souhaiterait toucher des « rates » ou des « topis », ce qui n’est pourtant pas folichon. Hier tous les détenus ont été vaccinés contre la variole. Ça ne m’était pas arrivé depuis l’école, je crois bien. Je revois ce préau du Bd Arago où une femme de service nous frottait le bras à l’alcool, tandis qu’anxieux nous allions à cette piqûre qui nous paraissait un si gros événement. Nous en faisons moins de cas depuis que nous sommes familiarisés avec l’hôpital, le sana et toutes les seringues « barbares » de la médecine moderne. Cette hantise du médecin et de l’hôpital nous venait beaucoup de nos chers parents et c’était chez eux un reste des mœurs de la campagne où l’on ne fait guère appeler le docteur que pour mourir. En tout cas ces précautions contre les épidémies ne sont pas inutiles. Il me semble avoir lu qu’à Paris tout le monde avait dû dernièrement se faire vacciner. La question de ta pension serait-elle bientôt réglée, mon cher Louis ? Ca vous remettrait à flot et vous permettrait peut être de cantiner un peu.

 

C’est curieux comme je rêve souvent à vous. A peu près autant qu’à nos deux chères petites. Souvent je vous vois tous. Dernièrement l’un de vous était avec Marie-Claude et il me semblait que chaque fois qu’il la touchait ça la déformait. Que c’est bête ! Mais nos vies sont si intimement liées qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que nous rêvions les uns aux autres. Parfois aussi les images de Clo et celle de maman se confondent. Tout cela s’explique pourtant. D’ailleurs je fais des sommes incroyables, ma capacité à dormir étant toujours aussi grande. C’est autant de pris comme on dit.

 

Que te dire sur ma méthode de travail, mon cher Roger ? Généralement je procède à une première lecture, une sorte de coup d’œil d’ensemble pour avoir une idée de tout le sujet traité, sans trop m’arrêter aux détails ni aux questions ni aux questions que je ne saisis pas. Puis, deuxième étape, je relis avec attention en prenant des notes. J’extrais des passages significatifs. Pour les ouvrages littéraires ou philosophiques je note toutes les pensées caractéristiques, avec des critiques et remarques personnelles en marge. J’y joins une brève biographie de l’auteur – dont la vie explique souvent les idées – et je termine le tout par un très bref résumé schématique (sur 1 ou deux pages de cahier maximum) sorte d’analyse critique où je m’efforce de donner une impression personnelle. Je ne propose pas la suite (3e étape) – mais je ne l’ai pas encore fait – d’écrire quelques observations par exemple sur Bacon et Descartes, Voltaire et Rousseau etc ..et  j’ai beaucoup de sujets en tête, mais je ne me presse pas d’écrire car, à mesure que j’étudie, j’accumule des connaissances qui me permettent de faire un travail plus sérieux. C’est ainsi que je serais mieux à même maintenant qu’il y a 3 mois de comprendre les théories de Descartes sur la matière, la lumière, les tourbillons, la circulation du sang etc…  (quoique j’ai encore beaucoup à piocher). Pour les ouvrages scientifiques je procède un peu différemment. Je m’efforce de réduire en schémas et tableaux l’essentiel de ce que j’apprends et je note les questions soulevées à approfondir ou à revoir. Par ex j’étudie ton Histoire naturelle sans tenir compte de l’ordre du livre. Mes premières notes portent les matières albuminoïdes, les ferments, les microbes et virus filtrants, la cellule animale et végétale, les globules du sang…. ( en somme tout ce qui se rapporte aux phénomènes fondamentaux de la vie). Voilà donc en gros ma méthode. Que je te dise aussi que ma 1ère lecture générale me sert de « distraction » et fait pendant à l’étude approfondie d’un autre bouquin. Car un peu de variété ne me sied pas. Mais il est difficile d’explique tout cela en si peu de place. Je suis moins content de mes études d’allemand, je vous en dirais deux mots la prochaine fois. Louis va-t-il devoir arrêter sa production faute de matière première comme dit Jo ? Ce serait dommage ! Embrassez bien vos petites Louisettes. Profitez bien de l’air et du soleil. Au revoir mes chers petits frangins. Votre grand frère qui vous aime et vous embrasse de tout cœur, bien fort.

                                                                                                         

Victor

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 

Prison de Tarbes, le 12 Avril 1942

 

Chers Louis et Roger

 

Mes chers petits frères, que de joie cette semaine ! j’ai eu mes Pâques, les plus belles que je pouvais rêver. Toute la famille se porte bien, sauf Jeanne qui est grippée. Elle doit être surtout un peu fatiguée, et les restrictions ne sont pas là pour l’arranger. Mais lundi, j’ai eu la plus magnifique surprise, en recevant une lettre de ma petite Clo. Toujours la même ! je crois l’entendre avec l’accent que j’aime tant. En s’excusant de ne pouvoir vous écrire, elle me demande de le faire pour elle « tu sais bien comme je les aime, dit-elle, comme deux frères ». Son moral reste aussi fort au milieu des épreuves. Elle me parle aussi de l’accident survenu à l’ancienne patronne de tante[1] dont la vie est actuellement en danger. Aussi ne manquez pas, si de votre côté vous appreniez du nouveau à ce sujet de me le faire savoir. Vous souvenez vous de cette visite inopinée à Hauteville[2] ? Quelle admirable copine, n’est ce ! Elle est pour nous deux une vraie sœur. Espérons qu’elle s’en tirera comme moi (et pourtant je n’y comptais guère en ce mois de septembre 41). Et disons encore une fois combien nous goûterons la joie de nous retrouver tous réunis, peut être bientôt. C’est d’un œil serein que nous voyons approcher la date que certains voudraient fatidique (et qui sera peut être dans un sens différent).

 

J’ai également reçu les meilleures nouvelles de ma chère petite fille. Une vraie concierge, parait-il, qui connaît les noms de tous les locataires de la maison et qui parle souvent de ses parents qu’elle ne connaît pourtant pas. Tout le mérite en revient d’ailleurs à Jeanne qui élève notre mignonne dans l’amour de sa maman et de son papa. Marinette me raconte à ce propos une anecdote bien amusante. Jeanne a fait encadrer une photo de Clo et moi et chaque soir notre poupée nous dit bien tendrement bonsoir. Mais, ayant dit à Marie-Claude que si elle n’était pas sage, sa maman et son papa qui la regardent pourraient peut être la gronder, la petite maline a répondu : « i causent pas ! »

Elle est d’ailleurs très câline, fort sensible, notre mignonne. Tous ceux qui viennent à la maison, elle les entraine dans la chambre et montre la photo en disant gentiment « c’est mon papa chéri Vitor et maman Caudine ». N’est-ce pas admirable ?

 

De son côté Clo me dit que pour l’anniversaire de notre mariage elle avait mis un bouquet de violettes près des photos du papa et de notre petite reine. Vous pensez que rien ne m’est plus doux qu’une pareille affection, si vraie, si profonde – et mon plus grand désir est que vous ayez tous les deux, mes chers petits frères, un égal bonheur. Je sais tellement combien est douce une gentille écriture féminine (et cette présence indescriptible qu’on sent toujours près de soi, en soi) Que j’ai été peiné d’apprendre vos difficultés de correspondance (cette lettre de Louisette coupée en deux !!). Rien, ni personne ne peut cependant vous enlever le bonheur d’aimer et de sentir un petit cœur battre pour vous. Soyez heureux comme vous méritez de l’être, chers petits frères. Ne manquez surtout pas de bien embrasser vos petites Louisette que je voudrais pouvoir aimer comme deux petites sœurs.

 

Tu sais Louis que ton portrait de Marie-Claude a fait sensation. Marinette me dit qu’il est splendide, et j’espère bien en recevoir une photo. Edmond nous parlait ces jours ci d’un livre qui t’intéresserait sûrement : l’Oeuvre, de Zola. C’est l’histoire d’un peintre …

 Mais je ne veux pas te gâcher le plaisir en te le racontant. Je ne l’ai d’ailleurs pas lu, mais ce qui m’en a été dit est passionnant. Ca  se trouve en édition bon marché (Select Collection Flammarion, 2 vol je crois). Pour ce qui est de la physiologie ne vous en inquiétez pas. Jeanne va m’envoyer un livre « le Corps humain » qu’elle a chez elle. Ce n’est donc que le 2e  livre de chez Masson (Sciences naturelles : Anatomie et Physiologie animales ou végétales) qui conserverait pour moi quelque intérêt ; mais ce n’est pas pressé du tout. David a reçu le 2e vol de l’origine des Espèces et le 3e de Mathiez, aussi nous avons du pain sur la planche. Mon cher Roger, tes notes sur les philosophes grecs m’ont beaucoup intéressé et je te prie de continuer. Tu peux d’ailleurs me faire part de tes impressions sur tous les auteurs dont tu as pu apprendre quelque chose. As-tu étudié Aristote, Platon, Marc Aurèle  ? Indique moi aussi, si tu le peux les ouvrages de ces  philosophes les plus significatifs. J’aimerais connaître notamment la République de Platon. Les cours de Nexon devaient être prodigieusement intéressants. Si notre cher amis Daniel[3] est toujours là bas fait lui transmettre le plus fraternel salut de ma part. lui aussi en aura enduré, âgé déjà, mais toujours lui-même. Tu me dis ton intention de te procurer l’Histoire de la Littérature de Desgranges. Mais je crains qu’elle ne te déçoive. J’ai d’abord eu la bonne surprise d’y trouver quelques remarques instructives sur l’origine de la langue (on y compare justement la loi de l’évolution des langues aux principes de la sélection naturelle et de l’adaptation au milieu en sciences naturelles) chaque chapitre est également précédé d’un « tableau généra »l du siècle qui donne quelque idée de l’histoire, des classes, des arts et des sciences – plaçant ainsi les grandes œuvres littéraires « dans leur cadre ». Cependant  ce tableau est généralement  très, très sommaire – et surtout l’histoire des auteurs et des œuvres est faite ensuite 

 

D’une façon assez arbitraire. Les appréciations sur Rabelais par ex sont très timides. Quant au « Tartuffe » ce chef d’œuvre de Molière, on évince toute appréciation en disant que « le sujet est trop délicat ». Plus loin on affirme qu’il n’est « pas prudent de traiter sur la scène la question de l’hypocrisie » Pardi ! Ces réserves faites l’ouvrage est sérieux et peut constituer un bon instrument de travail (à condition de conserver son sens critique). Tu aurais peut être plus de profit, cependant, à étudier l’histoire  de Lanson[4], dont je ne connais que des bribes. Enfin renseigne-toi. Pour l’allemand je ne suis guère content, bien que j’en fasse 1h par jour. J’ai deux livres : une méthode (2e année EPS) et un livre de lecture assez ardus ( cl de math et de philo). J’étudie le 1er en faisant les exercices indiqués ; quand au second je le « déchiffre » à l’aide d’un dictionnaire. Mais j’ai voulu aller trop vite. En 5 mois je vais avoir fait 50 leçons et 40 lectures – si bien que je n’approfondis pas assez. Il me restera à reprendre posément mon 1er livre d’études dès que je l’aurais terminé.

 

Les illustrés sont bien arrivés. On y trouve de nouvelles raisons de confiance dans l’avenir et je vois approcher sans crainte le 1er anniversaire de mon arrestation. Comme vous je trouve que le temps passe, ma foi, assez vite.

 

Au revoir mes chers petits frères. Je vous embrasse de tout cœur. Bien le bonjour d’Edmond et David. Encore une fois.

 

                                                                                                          Bons baisers Victor

 

PS : Si vous pouviez m’envoyer une petite photo de vous deux, vous me feriez un immense plaisir.

 

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

 

 

 

[1] Il s’agit de Danielle Casanova chez qui tante Célestine faisait des ménages. Pendant la guerre elle s’est faite passer pour la véritable tante de Danielle et a pu venir la voir en prison pour des échanges de courriers des camarades prisonniers avec l’extérieur et vice versa. (Danielle  fut arrêtée le 15 février 1942, c’est certainement ce que signifie la phrase « l’accident survenu à l’ancienne patronne de tante »

[2]  Noté en marge à postériori : « le 25.8.40 »

 

 

 

 

 

[3] Noté à postériori dans la marge : Daniel Renoult (né en 1880 - l contribue, dès 1906, avec Jean Jaurès, Jules Guesde et Édouard Vaillant au développement du parti socialiste unifié et est est appelé, en 1908, au journal L'Humanité, où il tient, à partir de 1912, la rubrique parlementaire. Il est témoin de l'assassinat de Jaurès le 31 juillet 1914. Il sert comme sergent d’infanterie au Proche-Orient. À l’issue du conflit, cet ardent pacifiste reprend sa profession de journaliste aux côtés de Gabriel Péri. En 1920, délégué au congrès de Tours, il vote pour la scission qui donne naissance au parti communiste français. Ce militant politique chevronné arrive à Montreuil en 1928. Maire de Montreuil de 1944 à 1958 – source Wikipedia)

[4] Gustave Lanson, né le 5 août 1857 à Orléans et mort le 15 décembre 1934 à Paris, est un historien de la littérature et critique littéraire français qui encouragea une approche objective et historique des œuvres.(Wikipedia)

 

 

Tarbes le 19 avril 1942                                                                                 Prison cellulaire

 

Mes chers petits frères,

 

Nous voilà au temps des surprises, décidément. Et qui sait si nous n’en aurons pas encore de plus belles, bientôt ? En tout cas je souhaite de tout mon cœur que vous soyez libérés tous les deux le 1er Mai comme il en a été question. Libres ! Ce mot contient tant de perspectives de vie, d’activité, de belles choses, qu’on a peine à réaliser que ça puisse vraiment être si proche.

 

Cependant si le Préfet de l’Ain a demandé votre libération il y a d’assez grandes chances que ça aboutisse. A moins que … Tout change tellement vite, maintenant ! C’est égal, vous pouvez de toute façon avoir confiance et votre optimisme solide a de plus en  plus de raison d’être, n’est ce pas ? Mes chers petits frères, comme je serais heureux que vous retrouviez enfin une vie normale. Vous avez raison, le mieux serait d’abord de vous renseigner sur votre état de santé et de retourner pour cela à Hauteville. Dites bien au médecin de vous dire sans crainte toute la vérité. Si vous deviez encore prolonger votre séjour au sana, vous le feriez volontiers, j’en suis sûr, sachant que tout votre avenir en dépend. Et puis vous voilà « vieux routiers » en la matière, malheureusement. D’ailleurs, suivant ce que vous me dites, votre état s’étant stabilisé, il y a tout de même beaucoup de chances pour qu’il vous soit permis de reprendre bientôt la vie normale, vraiment libre alors (car la liberté de sana est bien relative, certainement). Certes, à notre époque, cela pose encore des problèmes bien difficiles à résoudre, en particulier celui de votre emploi. Pourtant vous parviendrez bien vite à vous en tirer, s’il le fallait. Serge s’est bien débrouillé, et il avait un double pneumo. Déjà j’anticipe et je vous vois débarquer à Paris, un peu dépaysés tout d’abord (tant de choses s’y sont passées depuis que vous l’avez quitté) et puis retrouvant vite l’atmosphère, à laquelle, comme vous dites, nous sommes si accoutumés, que c’est là bas seulement que nous nous sentons à l’aise et sommes vraiment nous-mêmes. Notre Paris ! Oui si vous y remettez les pieds prochainement respirez en l’air à pleins poumons, saluez son ciel un peu gris et ses monuments, longez la seine, allez revoir nos marronniers et tous ces pavés que nous aimons, descendez quatre à quatre l’escalier du métro, pressez vous contre cette foule unique dont les cœurs battent à l’unisson et embrassez bien tous ceux qui nous sont chers, tante Célestine et toute la famille. Mais je m’emballe, avant d’en arriver là, rejoignez tranquillement Hauteville et vous verrez ensuite. Bien entendu, si la bonne nouvelle se confirme faites m’en part aussitôt ne serait-ce que par une carte. Et surtout que l’idée des »enfermés » n’attriste pas votre  départ. Pour ma part, je me sens à moitié libre, vous sachant dehors. Jouissez donc du présent sans crainte. L’avenir nous réserve encore de plus belles joies, vous verrez.

 

J’espère que tante Célestine n’aura tenu aucun compte de vos scrupules et que vous aurez reçu le colis en question. En tout cas, malgré ce que je leur avais dit, ils ont continué et j’ai reçu cette semaine un splendide envoi, un vrai paquet d’affection : avec de fameux biscuits, du chocolat, du saucisson, un fromage, du sucre, du beurre, des harengs fumés dont ils me savent friand. Quelles richesses ! Et des médicaments : 2 flacons d’un plasma de bœuf qui rappelle le PancrinolC et 2 boites d’une espèce de glycéro phosphate de chaux (comme nous en prenions étant petits et que maman nous mettait dans un verre d’eau). Pourtant je ne suis nullement malade, ma tuberculose est assurément fibreuse et sans évolution, ce qui ne m’empêchera pas d’avaler toutes ces drogues. Mais je ne vous ai pas encore révélé le plus beau, ce qui m’a causé le plus vif plaisir (et pour cause). C’est un cadeau, devinez de qui ? … un livre dédicacé par ma petite Clo. C’est un ouvrage de prix (il a coûté 108f !) une copieuse histoire  (de plus de 600 pages) intitulée « L’empire des Steppes » et qui traite de la vie des peuples nomades, d’origine mongole, qui envahirent l’Europe à plusieurs reprises, jusqu’au XIIIe siècle, sous la conduite de chefs intrépides (Attila, Gengis-Khan, Tamerlan). J’ai de quoi me mettre sous la dent, vous voyez. Surtout que Jeanne m’a aussi envoyé un livre qui m’est offert par une petite belle sœur de Jean-Marie; ce sont des morceaux  choisis de Diderot, quelques pages gaillardes notamment, et surtout les Sabines qui intéresseraient beaucoup Louis (Diderot est par cet ouvrage le véritable père de la critique d’Art).

 

Que de belles choses donc ! Et Louis parle de m’envoyer sa boite d’aquarelle! Fais le si tu veux, bien que je me demande où je prendrais le temps de faire tout cela. D’ailleurs Louis tu pourrais plus utilement t’en servir tant que tu manques de peinture à l’huile. Enfin fais ce qui te procurera le plus de plaisir. J’ai fini l’Histoire Littéraire de Desgranges. Imagines, Roger, ce que je peux en penser, au seul fait suivant. Sur 900 pages l’auteur a trouvé le moyen de consacrer à Beaudelaire ……. moins d’une ligne : « poète étrange auteur des Fleurs du Mal ». C’est  tout, et c’est tout dire ! Ton anthropologie me sert beaucoup. J’en suis au système nerveux après avoir pris pas mal de notes et fait presque tous les croquis. Je n’ai pas de nouvelles de Jeanne mais lorsqu’elle m’écrit elle me donne tant de détails sur Marie-Claude que j’ai ma provision de bonheur pour de nombreux jours. Je suis le plus heureux des hommes et vous souhaite de l’être autant. Transmettez mes plus fraternelles pensées à vos chères petites Louisettes. Je vous embrasse bien fort mes chers petits frangins.

                                                                      

Votre grand frère qui vous aime - Victor

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – Sanatorium Surveillé – La Guiche – Saône et Loire

Faite suivre au – Sanatorium de Belligneux – Hauteville _ (AIN)

 

Prison de Tarbes, 26 Avril 1942

 

Mes chers petits frères,

 

 

Mardi dernier, bien après l’heure habituelle de réception du courrier, voilà qu’un surveillant m’appelle par le judas de notre cellule et me tend votre télégramme. Vous voilà donc libres ! Quel bonheur ! Il me semble vous voir quitter le camp de la Guiche, tout heureux, souriants, éprouvant une joie presque enfantine à prendre le train « comme tout le monde » (sans gendarmes ni inspecteurs à vos côtés). Et vous voilà au milieu de gens qui certes subissent la restriction et tous les malheurs de la guerre présente, mais qui tout de même sont libres – autant que les hommes peuvent l’être à notre époque.

 

 Ainsi vous avez dû voir des figures d’enfants, poupines et roses, des visages de femmes, soucieuses sans doute, mais si douces pourtant (mères, jeunes femmes, amantes, jeunes filles).

 

Enfin vous côtoyez la vie réelle, avec son flux et son reflux, mer immense où l’on ne se noie pas si l’on connaît son but. Je partage sans réserve votre joie. Comme Hauteville a du vous paraître accueillant. Cette grimpée en colimaçon vers la montagne, un air plus pur, un ciel plus bleu, que tout cela doit vous sembler bon !

 

Chers Louis et Roger, avant tout soignez vous bien. Ne manquez pas de me donner tous les détails sur votre état.

 

J’aurais aimé que vous puissiez aller faire un tour à St Etienne embrasser Jeanne et lui dire combien nous l’aimons, et puis serrer dans vos bras votre petite nièce, notre chère mignonne. Mais vous n’étiez probablement pas assez riches pour vous payer ce voyage, de même que vous n’avez pas eu probablement la possibilité de vous distraire un peu. Avez-vous seulement pu manger convenablement dans un petit restaurant et peut être passer un moment au cinéma ?

 

Tout parait si beau lorsqu’on est enfin libre de ses mouvements ! Et toute notre famille va être si heureuse pour vous. Je vois d’ici Clo et tante Célestine ! Ici chacun me charge de vous saluer, Edmond et David vous transmettent leurs plus sincères amitiés. Lorsque nous avons appris la bonne nouvelle nous avions envie de chanter et nous aurions bien bu une bonne bouteille pour célébrer l’évènement, mais hélas.. Si vous le pouvez, videz en une à notre santé et profitez un peu du bon temps !

 

Mon cher Roger je comprends parfaitement tes sentiments et ce que tu me dis ne m’a pas surpris, va. Sans qu’elle tombe miraculeusement du ciel, tu trouveras certainement la compagne de ta vie, la petite « Clo » la jeune fille de France, » l’inconnue que tu connaîtras demain et qui existe « quelque part en France »

Ecoute chanter Verlaine

                       

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

                        D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,

                      Et qui n’est chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend ….

 

Que mon lyrisme ne te surprenne pas trop. Voilà que pendant les promenades je m’accoutume à retenir quelques vers, pour exercer ma mémoire. C’est une gymnastique de l’esprit et, à condition que ça ne remplace pas le raisonnement, il n’est pas mal d’apprendre un peu par cœur. Je fais donc  chaque matin ma petite « cure » de Musset et si je m’éveille la nuit des lambeaux de rythmes évoquent .. par exemple Lucie :

           

Jamais  des yeux plus doux m’ont du ciel le plus pur

            Sondé la profondeur et réfléchi l’azur.

 

A part ça j’ai fini l’anthropologie. Je reprends une Histoire du Monde de Wels où toute la partie consacré à l’antiquité grecque et romaine retient surtout mon attention. Tu vois Roger que nous nous retrouvons, là encore. Tes notes sur Platon m’ont beaucoup intéressé. J’ai recopié tout cela sur un de mes cahiers. Tu me feras plaisir en continuant autant que tu le pourras. Je voudrais te rendre le même service mais la place me manque. Ayant occasionnellement sous la main, pour quelques jours une sorte de mémento « le Tout en un » (Hachette), j’y relève des locutions latines fort intéressantes et je vois tout ce que la connaissance du latin peut apporter, tout pour mieux sentir et manier notre propre langue que pour l’étude de l’allemand par ex, notamment pour se familiariser avec les déclinaisons. N’avais tu pas commencé l’étude du latin ? Ou en es-tu ? Est-ce très difficile ? Sinon, et s’il existe des manuels assez simples j’aurais envie d’en faire un peu.

 

Mon cher Louis, je te signale un article de l’illustration du 11 Avril

« Dessiner c’est penser » par Louis Hurticq, dont on ne peut pas partager toutes les idées mais où il y a cependant des vues très justes : « En interprétant la forme, le dessin nous introduit dans l’âme des choses; mieux que La Fontaine, qui ne faisait parler que les animaux, ils (les artistes) préféraient volontiers des sentiments aux objets; et l’on imagine ce que Chardin fait dire à la poire qui se regarde dans un gobelet d’argent. L’artiste est un sentimental qui croit toujours deviner une âme sous les belles formes ». Je pense à ta peinture d’une poterie provençale dont tu m’avais parlé en termes si vivants. A la vérité ce ne sont d’ailleurs pas « les choses » qui parlent mais bien l’artiste qui leur fait exprimer ses propres sentiments. Quand il s’agit d’un portrait c’est plus compliqué, puisque c’est une sorte de synthèse de deux âmes, celle du sujet et celle du peintre. Enfin si tu trouves cet article il t’intéresserait sûrement.

           

Pas de nouvelles fraiches de la famille, mais ça doit aller.

 

J’écris aujourd’hui au maréchal à l’occasion du 1er Mai pour demander le régime politique. Nous verrons sa réponse.

 

Pouvez vous me procurer : 1° La broch. Journalis ?? de l’Ec. Universelle. En la faisant en la faisant adresser à un de vos camarades de sana (car à vous on ne l’enverrait peut être pas) 2° le n°14, du 31 mars, de la revue « marche » éditée 8 rue d’Auvergne à Lyon IIe (c’est pour une carte qui m’intéresse beaucoup) le n° coûte 3F qu’il faudrait adresser en timbres. Excusez-moi pour ces dérangements. A bientôt de vos nouvelles mes chers petits frangins. Bonjour aux amis.

           

Je vous embrasse aussi fort que je vous aime.      

Victor             

Et vos photos ?

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – – Sanatorium de Belligneux – Hauteville _ (AIN)

 

Prison de Tarbes 1er Mai 1942

 

Mes chers Louis et Roger,

 

Chers petits frangins, quel beau jour ! Nous venons d’avoir l’autorisation d’écrire une lettre supplémentaire à l’occasion de ce 1er Mai qui nous l’espérons deviendra bientôt la grand fête du travail. La nature s’en mêle, après les pluies torrentielles de ces derniers jours voici que le soleil se montre, semeur de joie et annonciateur de temps nouveaux.   Mais surtout j’ai du soleil dans le cœur.

 

A vos belles lettres qui se succèdent au rythme rapide de la vie libre et m’apportent tant de chaudes et fraternelles pensées. Voilà que c’est ajoutée aujourd’hui une lettre de ma petite Clo, toujours mignonne et courageuse. N’est ce pas le plus parfait « porte-bonheur » que je pouvais rêver ?

 

Chers Louis et Roger j’ai vos photos ! Que je suis heureux de vous avoir près de moi et de pouvoir vous montrer à mes deux camarades. A vous lire ils connaissaient déjà vos cœurs d’or et vos goûts, vos talents, vos pensées; c’est maintenant votre visage qu’ils ont pu voir et ils me chargent de vous transmettre leurs plus vives amitiés en vous remerciant infiniment de vos gentils petits mots.

 

Mes chers petits frangins, vous aurez sûrement constaté par mes lettres croisant les vôtres, combien je partage vos idées et approuve à l’avance tous vos projets d’avenir, puisque ce sont ceux que je faisais moi-même pour vous. S’il vous faut patienter un peu, n’importe.

 

Tâchez seulement de reprendre un peu de poids pour être mieux à même de travailler ensuite selon vos désirs. Vos photos me montrent en effet que vous n’avez pas les belles joues d’antan. Il faudra pas mal de tranches de jambon et de portions de choux fleurs pour rattraper ça. Cependant je vous trouve tous les deux très bien. Surprise de la moustache de Louis qui lui donne un air fort sérieux. Et vos lunettes ? Remarquez que je préfère qu’elles ne vous soient pas aussi indispensables qu’elles le sont pour moi.

 

Ah, vous la respirez à pleins poumons cette vie nouvelle, n’est-ce pas ?. Vos lettres sentent la liberté à chaque ligne.  C’est si bon – et, comme bien d’autres choses, on n’en apprécie guère la valeur que lorsqu’on en a été privé. Aussi je suis sûr que vous vivez double, en ce moment. Les gestes les plus ordinaires, les plus simples de la vie quotidienne prennent une saveur particulière. On goûte à chaque moment de l’existence des joies ignorées jusqu’alors.

 

Dimanche je vous chargerais de bien tendres missions auprès de toute la famille. Heureux tontons ! Je vous quitte en vous demandant d’expédier à Jeanne le mot ci-joint. J’ai voulu cette fois vous faire bénéficier les premiers de notre « cadeau » de 1er Mai.

 

Avec l’espoir de pouvoir bientôt vous serrer dans mes bras, mille bons baisers.

 

PS : ne vous inquiétez pas du n° de « Marche » demandé. 7j le remplace avantageusement.

                                                                                                                      Victor

 

 

                                                                                                                     

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – – Sanatorium de Belligneux - 407 – Hauteville  (AIN

 

Prison de Tarbes, 3 Mai 1942

 

Mes chers petits frangins,

 

Je suis tout à la joie de votre liberté, de vos lettres, de celle de ma petite Clo, du joli mois de mai et de l’espérance qui remplit nos cœurs. Et puis un petit changement dans votre vie de « cellulars ». Nous avons déménagé, provisoirement, pour permettre une désinfection générale de notre cellule habituelle, de nos vêtements, couvertures et paillasses. Si bien que pour 2 jours nous voilà haut perchés, dans une cellule du 2ème étage beaucoup plus claire et mieux aérée que la nôtre car il n’y a pas de tôle devant les barreaux de la fenêtre. Les bruits du dehors nous parviennent plus distinctement, et en cette matinée dominicale ensoleillée des rires frais et de joyeux cris d’enfants montent parfois jusqu’à nous. Ils évoquent ma blondinette adorée faisant sa petite folle et égayant tous ceux qui l’entourent.

 

Chers Louis et Roger, je ne me lasse pas de regarder vos photos. Je les ais rangées dans une enveloppe où se trouvent également celles de ma petite femme chérie et de notre fillette jolie, pèle -mêle avec le St Jean Baptiste de Vinci et d’autres cartes que m’a envoyés Clo. C’est là tout mon trésor que je palpe avec la joie d’un avare amassant ses pièces d’or. Franchement, j’avais craint de vous voir plus mauvaise figure, et, bien que vous ne soyez sans gras – tant s’en faut – je ne vous trouve pas mal du tout. Vous ne paraissez pas votre âge, m’a-t-on dit, surtout Roger à qui on donnerait toujours 18 ou 20 ans. Eh, ma foi, Louis ne porte pas non plus ses trente ans, malgré les « baccantes ». Heureux privilège que celui de la jeunesse ! Pourquoi ne resterions-nous pas éternellement jeunes, puisque nos cœurs ont toujours 20 ans ? En vérité on a l’âge de ses pensées et de son cœur. Les maussades, les envieux, les méchants, les stériles, tous les recroquevillés enfin sont vieux quel que soit leur âge. Mais ceux qu’anime un idéal fait de jeunesse et de générosité ont toujours les traits souples et vivants, l’heureux visage d’un éternel printemps. Et puis vous vous en payez des ballades de plein air. Vous vous gavez de liberté ! Profitez bien de ces instants si rares. Une fois repris le grand courant de la vie vous ne goûterez plus chaque journée de la même façon. Rêvez, car ensuite c’est la vie active et pleine qui nous prendra tout entiers – et ce sera tant mieux. Parmi tous vos projets, le plus prochain c’est la visite à St Etienne.

 

Vous verrez cette ville noire, cette cité ouvrière qui nous est si chère à cause de la belle famille que nous y avons. Les logements y sont pauvres comme notre ancien « chez nous » et les rues tristes comme celles des banlieues ouvrières de Paris. Mais tant de braves cœurs y habitent à l’unisson.

 

Vous y verrez Jeanne et son brave Antoine, Jean-Marie et sa courageuse petite femme, Marinette notre lycéenne ouvrière et les braves garçons, Marcel et Paulo. Dites leur tout ce que je voudrais pouvoir leur dire moi-même. Embrassez Jeanne avec toute la tendresse fraternelle que nous avons pour elle. Et couvrez Marie-Claude de baisers, cajolez notre enfant chérie, respirez la comme on respire une fleur, faites la rire aux larmes et pressez la gentiment sur vos cœurs. Soyez pour quelques jours auprès d’elle son papa et ses oncles. Petite mignonne heureuse de vivre, et qui ignore tout ce qu’elle représente pour nous ! Vous sentirez ses chaudes menottes et la douceur de ses joues, vous poserez vos lèvres sur son petit cou et ses pieds mignons. Vous ferez rayonner ses grands yeux bleus si beaux et vous friserez ses blonds cheveux. Que je vous envie, mes chers petits frères, heureux tontons d’une si belle poupée ! Mais ne faites pas la folie de lui acheter quoi que ce soit. Vos baisers valent tous les joujoux et toutes les friandises du monde, allez.

 

Il doit y avoir chez Jeanne une gabardine à moi presque neuve. Je lui écris de vous la donner. Prenez la sans hésiter car j’en ai une autre à Paris et il me reste un bon par-dessus. J’ai aussi à Paris un modeste pardessus qui irait à l’un de vous et qu’il faudra essayer de récupérer par Clo. Prenez tout cela que j’ai en supplément. Si vous remettez la main sur une partie de mes livres disposez-en à votre gré. Roger, garde pour toi le Larousse Universel en 2 vol héritage de papa que je te laisse. Louis, prend un livre de Fromentin sur les peintres flamands et un autre (de la même collect que Daumier) sur la peinture française des XVIe et XVIIe Siècle avec une couverture de Poussin. Garde aussi les reproductions du Musée d’Art Occidental de M ; ‘éditées là bas) dont je te fais cadeau. Prenez cela pour un ordre formel, mes chers petits frères. Vous me fâcheriez en refusant. Je vous dirais aussi quels livres j’aimerais recevoir parmi ceux que vous pourriez retrouver. J’aurais voulu vous parler de Diderot, les Critiques de ses « Salons » que je viens de lire, mais la place me manque. Chers petits ambassadeurs, quand vous irez à Paris, j’aurais encore une mission à vous confier, des baisers et des pensées naturellement. On en reparlera.

 

Que je suis heureux de vous savoir « stabilisés » et bientôt prêts à tenter de travailler. Ce sera dur et la vie ne sera pas toujours rose, mais au moins vous vivez intensément. Avez-vous des nouvelles fraîches de la capitale ? J’ai reçu de tante un gros mandat.

 

Au revoir  chers petits frangins que j’aime de tout mon cœur. Avec mes plus tendres baisers.

                                                                                                                                                                                                                                                                                Victor

 

                                                                                                                     

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT –Ch 407 – Sanatorium de Belligneux -  Hauteville  (AIN)

 

 

Prison de Tarbes le 10 Mai 1942

 

Mes chers petits Louis et Roger,

 

Dire que c’est peut être la dernière lettre que je vous écris, puisque bientôt vous aurez changé de domicile et nous ne correspondrons plus que par cartes !

 

 Chers petits frangins, oui, vos belles lettres me manqueront, c’est certain.si vous saviez à quel point l’échange d’idées avec vous m’a fait du bien ! Nous nous sentons si pareils tous les trois, et puis j’ai pu vous faire partager un peu du bonheur immense que je dois à Clo et à notre enfant chérie ?

 

 Sans ces lettres, il est vrai, nous n’aurions peut être jamais communié aussi profondément que nous le pouvons désormais. Il est des choses qu’on écrit mais qu’on se dirait difficilement. Les épreuves que nous avons traversées aussi, les moments d’angoisse ont donné encore plus de prix aux riches sentiments qui nous unissent. Il en est de même avec ma petite femme : la séparation qu’on nous a imposée nous a attachés plus que jamais l’un à l’autre (Ne m’en veuillez pas si en vous parlant j’évoque toujours ma chère jeune fille de France, c’est qu’elle et moi ne faisons plus qu’un et il n’y a rien que je puisse ressentir du fond du cœur sans qu’elle y soit mêlée)

 

 Mes chers petits frères, je garde donc vos lettres comme un précieux trésor. Mais je me consolerai aisément de l’absence de votre correspondance en songeant que vous que vous avez repris le contact avec la vie réelle et que c’est pour vous un moment de votre existence. D’ailleurs, même en de brèves cartes, vous pourrez me mettre au courant de votre nouvelle vie, me faire part de vos travaux et aussi de vos difficultés.

 

C’est donc plein de confiance, et joyeux comme vous pouvez l’être, que j’ai appris votre prochain départ pour St Etienne puis vers notre cher Paris. Ne manquez pas, avant de partir, de m’informer en détails sur toute notre famille, surtout que je suis un peu inquiet pour Jeanne et sa santé, car voilà plus d’un mois que je n’ai pas de ses nouvelles (et elle était grippée à ce moment là).

 

 Donc faites moi bien part de ses difficultés, dites moi la misère qui règne sûrement dans la ville noire, le tragique problème du ravitaillement etc.. inutile de vous recommander de me parler de Coco car je sais que vous le ferez de la manière la plus vivante possible. Caressez la bien pour son papa notre mignonne. Emplissez vos yeux de son image, car peut être pourrez vous aussi voir sa maman. Dans ce cas (à la condition que l’état de la chère petite maman vous permette de la voir sans risque pour sa santé [1]– ce à quoi je tiens pardessus tout, vous le comprenez) faites vous également mon commissionnaire pour lui dire d’abord que ses lettres (j’en ai reçu 5 ou 6) me procurent la plus magnifique joie que je puisse goûter ici, que nos sentiments communs se fortifient par l’absence, que ma santé se maintient admirablement et que je suis en effet sauvé une fois de plus par un moral inattaquable, son souvenir y est pour beaucoup en même temps que la plus solide confiance en l’avenir) enfin que toutes mes pensées vont vers elle  et que je souhaite de tout cœur qu’elle échappe au triste sort de Lella[2] (n’est ce pas ce prénom que tu aimais Roger, lors de vos escapades au bord de la Marne ?).

 

Quant à tante Célestine embrassez la tendrement, comme la maman qu’elle est maintenant pour nous, en lui recommandant surtout de ne pas se faire de mauvais sang (car, ainsi que toutes les mères, elle souffre plus que nous-mêmes de nos petits malheurs). Faites aussi savoir à René que je pense bien à lui et remerciez beaucoup Jo pour ses bonnes cartes, si parisiennes. De bonnes grosses bises à Daniel et embrassez Yvonne. Et, suivant les occasions soyez également mes interprètes auprès de tous ceux que vous approchez. Pierre et Charlotte, le petit Maurice et sa soeurette, l’oncle Raymond et tante René, tous, tous ma foi, sans oublier les bons amis.

 

Vos dernières m’ont apportées tant de bonnes choses que je ne saurais répondre à toutes. Merci pour le joli muguet et les fleurettes des champs. Dites bien des choses au copain qui m’a offert les ninas que nous avons dégusté Edmond et moi (car David ne fume jamais) avec d’autant plus de plaisir que nous n’avons plus droit au tabac par la cantine. (le café aussi est disparu depuis bientôt 1 mois). Vous voyez donc que votre petit colis m’est parvenu.

 

J’ai fait hier une nature morte à l’aquarelle (quelques radis, oignons, œufs) mais je n’en suis guère content. Trop sombre. Il me faudrait du blanc. Faites m’en parvenir un tube assez gros ainsi que 2 crayons noirs, un assez dur et un très tendre) je ne parle pas du pinceau, il a au moins 4 pointes, ce qui fait bien 3 de trop. C’est égal, je suis content de votre envoi, et bien ou mal – ça me fait un exercice agréable. J’en arrive maintenant à mes « revendications ». voyez dans mes bouquins si vous trouvez pour me les envoyer : un « Tout en un »

 

Sorte de mémento qui appartient à Clo, ou à défaut le mémento Larousse, Histoire de la liberté en France 2 volumes ; l’Origine des mondes  de…..; Science et conscience de F. Ledoutec ; méthode russe dictionnaire Garnier. Quant aux livres que vous parlez de m’envoyer, je les recevrai bien sûr avec plaisir, mais ne faites pas de folies pour ça. C’est chez moi une passion un peu maladive de vouloir toujours de nouveaux livres et il ne faut pas trop m’écouter. Donc, bornez vous pour l’instant à me faire expédier ceux que j’ai déjà. Dites à Jo que « les Deux infinis » m’ont ouvert des horizons nouveaux et que j’en remercie le généreux donateur. Si Louis ne trouve pas les reproductions du Musée d’Art Occidental Moderne je les lui ferai passer plus tard (c’est peut être dispersé). Prenez la gabardine et à Paris le pardessus. Surtout, encore une fois, embrassez bien bien affectueusement tous ceux que j’aime et rassurez tout le monde sur mon sort. Mille cajoleries à Marie-Claude et mes plus tendres baisers à sa petite maman. Au revoir mes petits frères chéris. Soyez forts, soyez heureux, vivez. Votre grand frère qui vous aime et vous embrasse bien bien fort.

                                                                                                                                  Victor

 

                                                                                                                     

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT –Ch 407 – Sanatorium de Belligneux -  Hauteville  (AIN)

Faite suivre : 29 rue Ferdinand – St Etienne -Loire

 

 

 

[1]  « sans risque pour sa santé » signifie sans aucun doute – sans mettre en danger sa sécurité car Clo vivait dans l’illégalité.

[2] Lella – Diminutif de Vincentella nom de jeune fille de Danielle Casanova

 

Prison de Tarbes le 17 Mai 1942

 

Mes chers petits frangins

 

Je partage tout votre bonheur et je vis plus que jamais avec vous. C’est tout à fait comme si j’étais là bas, chez notre chère Jeanne. Je vois la chambre au papier très coloré, la glace où se mire Coco mignonne, la fenêtre basse de laquelle on aperçoit la ville grouillante  de vie ouvrière.

 

 Ah, avec quelle joie nous les avons monté aussi ces 4 étages, lorsqu’avec Clo nous rendions visite à toute la famille que nous aimons tant ! Mais maintenant nous y serons encore attachés davantage puisque c’est là que pousse notre chère petite poupée. je me sens pleinement heureux et fier de tout le plaisir que vous éprouvez en sa compagnie. Est-elle adorable, n’est-ce pas ? Ce que vous me dites de ses jolies mimiques et de ses petites réflexions me va droit au cœur. J’entends la douce voix, source claire qui murmure et chante « j’ai deux yeux… ». Ses yeux, oui, ses grands yeux bleus candides et puis qui vous pénètrent jusqu’au plus profond de l’âme. Que je les aime tes yeux, ma petite fille d’amour !

 

Chers Louis et Roger, vous le voyez les mots sont trop faibles pour exprimer tout ce que je ressens, tout ce que je dois à la chère petite maman qui m’a donné un pareil bonheur. L’avenir parait si riche qu’on a peine à réaliser que ce soit possible. Chers petits tonton, profitez bien de ces jours merveilleux, riez, amusez vous, faites bien des folies avec notre Marie-Claude chérie qui doit vous accorder si généreusement ces bonnes caresses dont elle ignore tout le prix. Je te vois Louis avec ta « main cassée » et j’ai ri de tout cœur en apprenant que Roger tombait de sa chaise en jouant avec Coco. Faites les « papa » en vous promenant, votre petite nièce à vos côtés, aussi coquette qu’une petite reine. Quel plaisir aura sa maman lorsqu’elle apprendra tout cela en détail, et peut être de vive voix ?

 

 En tout cas, mes chers petits frangins, vous voyez bien en quoi peut consister l’essentiel des tendres missions dont je vous avais parlé ! Soyez mon fidèle interprète. Dites que ma chère petite compagne emplit ma vie, mes pensées et que cela seul, avec la certitude d’un avenir rayonnant de plus en plus proche, me permet de conserver l’éternel sourire que je n’ai pas perdu. Que je suis vraiment le plus heureux des hommes, grâce à mes deux amours, et qu’en effet la séparation fait tout plus fort, comme le dit si bien ma petite chérie.

 

 Enfin dites tout ce que je ne peux pas écrire mais que j’ai au fond du cœur. Et puis je suis sûr que ce petit séjour à St Etienne vous aura permis de mieux comprendre encore la richesse infinie des sentiments qui m’unissent à Clo. Car c’est elle n’est-ce pas que vous retrouvez dans cette admirable famille  dont vous me parlez avec émotion ?

 

Il m’est doux de penser que vous aurez appris à mieux connaître encore Jeanne, Jean-Marie, Emma,  Antoine, Marinette, tous ceux que nous aimons. L’atmosphère de générosité, de solidarité ouvrière qu’on y respire vous aura certainement fait le plus grand bien. C’est un bain moral, une sorte de purification de l’âme.

 

Il est si bon d’aimer et d’être aimé !

 

Dans  cette chaleur communicative, simple et touchante,  qu’on est loin des fausses politesses d’un monde hypocrite où chacun cherche à marcher sur la tête de l’autre. On ne manque pas, ainsi que vous le faites, d’évoquer notre vieux 13e où les maisons délabrées et les vêtements pauvres cachent des cœurs d’or. Un trésor est caché dedans … Heureux sont ceux qui le découvrent ! Chers petits Louis et Roger, Jeanne vous gâte et tout le monde est si plein d’attention pour vous – pour nous – que vous allez repartir « gonflés à bloc ».

 

 Vous allez donc débarquer chez tante Célestine avec une brassée de bonnes nouvelles et vous ferez aussi des heureux là bas. En disant deux mots au traditionnel gigot (comme il se doit) ne manquez pas aussi de faire savoir à tante combien je pense à elle et recommandez lui surtout de ne pas se tracasser. Il y en a de beaucoup plus malheureux. Et ceux qui jamais plus ne serreront dans leurs bras les êtres chers ?

 

Et ceux qui souffrent de mille manières (je pense à son ancienne patronne[1] dont il ne faut pas manquer de me donner des nouvelles quelles qu’elles soient). Ainsi que ma petite fasse bien bien attention à sa santé. Remerciez beaucoup Jo pour ses cartes qui me sont si précieuses. Enfin embrassez bien fort toute la famille. Est-ce que Louisette compte aussi aller bientôt à Paris ? En tout cas Louis embrasse la bien pour toutes les gentillesses qu’elle me fait dire.

 

Et vous deux mes chers petits frères, tenez moi au courant de votre arrivée et de votre vie. Edmond et David se joignent à moi pour vous souhaiter bonne chance dans l’existence nouvelle qui vous attend.

 

J’espère que la lettre adressée la semaine dernière au sana vous sera parvenue. Néanmoins, pour le cas où elle serait restée à Hauteville je vous rappelle les titres de qq livres que vous serez gentils de chercher dans « mes étagères » et de me faire expédier : Tout en un ou è défaut le mémento Larousse ; Histoire de la liberté en France 2 vieux volumes ; L’origine des mondes de P.Cabérenne (en arrachant le verso de la couverture) ; Science et conscience de le Dantec. Par ailleurs, voyez si tante Célestine ne peut pas me joindre aux colis des cahiers et du papier quelconque aussi mauvais que possible pour prendre des notes. Si vous pouvez envoyez moi de St Etienne 2 ou 3 crayons noirs et un tube de blanc (aquarelle).

 

Mes plus tendres baisers fraternels à Jeanne et bien des choses à toute la famille. Quant à Coco, dont le petit mot et les « postillons » m’ont tant ému, croquez la pour moi et couvrez la de baisers de ses petons mignons à ses cheveux dorés. Partez le cœur content, chers petits Louis et Roger, avec l’espoir que bientôt nous serons tous heureux, réunis comme aux plus beaux jours. Bon courage et à bientôt. Votre  grand frère qui vous aime et vous serre sur son cœur .

 

Embrassez bien la maman de Léonce.

                                                                                                                      Victor

                                                                                                                     

 

 

 

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – 29 rue Ferdinand – St Etienne –Loire (sans enveloppe)

 

 
 

[1] L’ancienne patronne de tante Célestine, c’est Danielle Casanova.

 

Prison de Tarbes le 24 Mai 1942

 

Mes chers petits frangins

 

Il est bien possible que vous soyez déjà en route lorsque cette lettre arrivera à destination. N’importe. Je suis si content de vous répondre. Voilà près de 15 jours que je participe de mon côté à cette magnifique fête de famille. On s’en souviendra longtemps, n’est-ce pas ? Je vois deux grands gaillards revenir de l’école en tenant par la main une jolie fillette, tout fiers et si heureux de sentir ces petites menottes chéries qu’on aime tant. Je suis sûr que le bonheur que vous avez goûté durant ces 2 semaines aura dépassé tout ce que vous imaginiez en quittant Hauteville. Et Jeanne et toute la famille ont été si gentils pour vous.

 

Chers Louis et Roger, vous allez repartir pleins d’allant et vous aurez certainement l’occasion de communiquer toute la joie que vous avez éprouvée. Qu’elle sera heureuse, la petite maman de savoir tout ça ! Rien qu’à vous lire déjà on sent la douce chaleur des petits bras potelés, petite chaîne adorable à laquelle on voudrait être lié pour la vie. Et puis vous pourrez refaire les mimiques, vous rappeler des expressions  de notre Coco mignonne. Cher trésor !

 

Etait-elle jolie avec sa couronne de fleurs ! Entendre surtout la musique de sa petite voix claire. Quel rayon de soleil dans une maison ! Chers tontons, vous avez dû vous en payer du plaisir. Après ce séjour à St Etienne vous comprendrez encore mieux mon bonheur, n’est-ce pas ? Nous savions bien, par toute notre expérience de la vie, que les familles ouvrières recèlent des cœurs d’or – mais vous venez de le sentir d’une manière plus frappante ces jours ci. Comme je comprends que cette atmosphère de fraternité vous ait touchés.

 

Ca nous rappelle tellement notre vieux chez nous. Le jour du pot au feu maman ne manquait jamais d’aller frapper chez Mme Beyer ou une autre – Tenez, goutez de mon bouillon ! Et elle en portait un grand bol à une voisine qui un autre jour en faisait autant. Ou bien si quelqu’un tombait malade, c’étaient toutes sortes d’attentions. Le jour de l’armistice, alors que tout le monde était joyeux, une pauvre femme, près de chez nous, pleurait, pleurait. C’était Mme Moujacré qui venait de perdre son mari, tombé sur le front de Champagne. Et la joie exubérante d’une famille fêtant la paix ravivait sa douleur. Maman s’employa à la consoler. Enfin c’était constamment des échanges de service : du pain, des restes de fricots etc..  Insensiblement, les gosses que nous étions se sont formés à cette école de la solidarité entre ceux qui souffrent.

 

Et maintenant c’est ma petite Marie-Claude chérie qui se développe en un pareil milieu. Cela ne peut que lui faire du bien, sa générosité naturelle ne peut qu’y gagner et ce ne sera pas une petite égoïste. Vous croirez peut être que j’attache trop d’importance à la formation morale de notre chère petite poupée – à un âge où ce importe le plus c’est sa santé. Mais l’empreinte de l’éducation première peut être si forte que c’est pour moi une très grande consolation de voir ma petite fille entre les mains de notre chère Jeanne. Surtout que près de sa nourrice notre Marie-Claude était choyée par une espèce de châtelaine qui flattait en elle tous les petits instincts de coquetterie, d’égoïsme etc.. Ce n’est pas que nous voulons faire de notre mignonne un petit être absolument parfait (elle manifeste surement certains petits caprices et fait parfois l’intéressante, mais c’est si naturel !). Non ! mais en lui faisant aimer tout ce qu’il y a de bon et de beau dans la vie nous voulons qu’elle reste sensible à toutes les souffrances et qu’elle apprenne plus tard à lutter pour une vie meilleure. Et Jeanne est si pareille à Clo, au fond, que lorsqu’elle retrouvera sa gentille maman « Caudine » notre mignonne poupette s’adaptera très très  vite. C’est une bonne petite graine de jeune fille de France !

 

Mes chers petits frangins j’ai appris avec beaucoup de joie que vous aviez repris du poids en moins d’un mois. C’est bon signe. Tâchez de continuer (mais ça dépend surtout de ce que contiendront vos assiettes).

 

En tout cas, de Paris, mettez moi bien au courant de tout ce vous ferez. Ne craignez pas de me faire part difficultés. Je sais que tout ne marchera pas tout seul. Mais avec du courage et de la volonté on arrive à bout de tout, et je sais que vous n’en manquez pas. Et puis les choses semblent évoluer très favorablement en ce moment, les plus grands espoirs sont donc permis. Le moment ne tardera pas où nous pourrons nous retrouver tous. Notre grande joie sera d’accueillir à Paris, dans un nouveau chez nous tous nos chers stéphanois. A notre tour alors, de les promener dans la capitale et de leur faire apprécier toutes les beautés qu’elle renferme.

Je me vois dans le métro avec mes deux chères petites, allant nous balader le dimanche. Ou bien le soir, en rentrant du travail, cueillir de frais baisers à la ronde ! Et le boulot reprenant à plein, chacun en ayant plus qu’il n’en peut faire. Quelle vie pleine et heureuse !

 

 C’est sur ces vues optimistes et peut être bien près de se réaliser, que je vous quitte, chers petits Louis et Roger. Embrassez bien bien fort la nourrice de ma part. Transmettez à la maman chérie mes plus douces pensées. Soyez auprès de tous mes fidèles ambassadeurs.

 

Votre grand frère qui vous aime et vous embrasse tendrement.

                                                                                                          Victor

 

 

                                                                                                                     

Mrs L et R –  Chez Mme Jeanne DUMAS - 29 rue Ferdinand – St Etienne -Loire

 

 

Prison de Tarbes, 21 juin 1942

 

Chers Louis et Roger,

 

C’est souvent que je répète « quelle magnifique invention que la poste ». En effet de simples lettres nous mettent en contact comme si nous étions tout près les uns des autres.

 

Mes chers petits frangins, vous voyez que tout finit par s’arranger merveilleusement. Il est en effet préférable de prendre un peu patience et d’attendre vos papiers si cela ne doit pas trop tarder Surtout qu’un gros effort ne vous est guère permis, sous peine de perdre bien vite les 2 kilos que vous avez repris. Autant que vous le pouvez soignez vous pour être forts, c’est un grand atout dans la vie, vous ne l’ignorez pas. Je comprends combien malgré tout il vous tarde de reprendre la vie vraiment active. Et puis vous aurez tant de baisers et d’heureuses nouvelles à transmettre !

 

Au moins cette fois vous pourrez parler abondamment de notre petite poupée chérie que je suis pleinement heureux de savoir si bien soignée par sa maman tata Jeanne et sa sœur Marinette et tout le monde. Quel plaisir ce doit être de la voir bras dessus bras dessous avec son cousin Paulo, comme deux petits tourteaux bien mignons. Et je vous avoue que ce n’est jamais sans émotion que je lis les charmants gribouillages de ma petite fille jolie. Je voudrais tant que sa maman puisse goûter une pareille joie !

 

Figurez vous que cette semaine je reçois à nouveau une lettre de Clo, datée ….du 18 février ! Elle ne m’en a pas moins procuré un plaisir aussi grand que si c’était une lette toute récente, puisque c’est l’expression de nos sentiments qui compte plus que tout le reste.

 

Chers Louis et Roger, dites bien qu’il n’y a pas d’homme plus heureux que moi lorsque je reçois de pareilles lettres. On peut tout affronter quand on se sent si proches, si profondément unis. Comme le géant Antée qui puisait sa force dans son attachement à sa mère la Terre, nous puisons la nôtre dans notre attachement mutuel et dans notre foi commune. Ainsi que tu le disais à propos d’Adrien, Roger, c’est en marchant côte à côte qu’on se sent le cœur d’aller toujours de l’avant (car c’est là l’important : avancer toujours).

 

Mon cher Louis, tu penses que c’est avec joie que je recevrai la photo de Louisette et je voudrais l’aimer comme une petite sœur de plus. Espérez-vous vous retrouver bientôt ? Tu ne me dis rien de son état de santé, mais j’espère qu’elle n’aura pas besoin d’un séjour trop prolongé dans ces sortes d’établissements que nous connaissons trop, surtout vous deux. Embrasse la bien pour moi en lui transmettant mes amitiés pour tout ce qu’elle me fait dire de gentil.

 

Mes chers petits frangins, je vous remercie pour les cahiers et les petites affaires que vous avez jointes au colis de Jeanne. J’ai étrenné le cahier de dessin en commençant par une aquarelle qui n’est guère réussie : le sujet, pain et rose, image du monde futur. Mais je suis trop impatient si bien que je ne dessine pour ainsi dire pas, et ma couleur fait alors barbouillage. Je ne serai jamais à la hauteur de Louis, mais c’est une occupation qui me distrait un peu de mes études ordinaires.

 

Mon emploi du temps actuel est à peu près le suivant : le matin, un jour une heure d’allemand, le jour suivant 1 h de mathématiques, l’après midi, un jour 5 heures de physique, le lendemain 5h de chimie, et le soir 2 heures d’histoire et de littérature. Voilà mes 8 heures remplies. Il semble que je devrais apprendre des tas de choses et je ne réalise pourtant qu’une infime partie du programme que je me suis tracé. C’est qu’il est difficile d’apprendre en quelques mois ce que les étudiants piochent plusieurs années. En tout cas c’est loin d’être du temps perdu et je m’efforce surtout, comme Roger l’a compris, d’étayer sur quelques notions scientifiques élémentaires notre conception générale du monde (suivant la bonne vieille méthode de notre cher docteur barbu).

 

Le bouquin qui me serait la plus nécessaire pour poursuivre cette étude est une Physiologie que je n’ose pas vous demander, car elle coûte 57frs. C’est un bouquin d’une collection intitulée « Bibliothèque des Ecoles Normales » HISTOIRE NATURELLE 2ème année par V. Régnier et M. Chadefaud  (Delagrave Editeur) – il ne faut pas une autre année, bien noter deuxième année 1938. Mais ce n’est pas urgent. Si vous le trouvez à Paris et que cela ne dépasse pas vos moyens, un de ces jours, envoyez le moi avec vos signatures pour dédicaces, j’en serai extrêmement heureux. De même si vous pouvez me faire mettre de petites signatures de toute la famille (y compris ma Marie-Claude sur le voyage de R. Rolland : Toujours sur les bouquins, il doit y avoir un « Faust » chez Jeanne. Faites moi le parvenir à l’occasion. Quant aux petits cahiers, épatants, c’est tout ce qu’il me faut. Pouvez vous m’avoir des catalogues de librairie ? (collections scientifiques et historique) par ex : Flammarion, Bibliothèque Historique de Payot, collection hist. Clio etc.. (c’est pour mettre au point une bibliographie). Et un petit travail : si Roger peut trouver dans un dictionnaire la signification du mot cyclothymie (c’est la maladie dont furent victimes Pascal et Musset).

 

Voilà toutes mes commissions, mes chers petits frangins. Et j’oubliais de vous dire de ne plus m’envoyer les illustrés qui sont d’un vide et d’une bêtise désespérants. J’aime autant que les 3f économisés servent à acheter des livres utiles. Et puis maintenant de semblables illustrés circulent ici. Plusieurs copains les reçoivent.

 

Chers Louis et Roger, excusez ma lettre trop sèche. On n’a vraiment pas assez de place pour s’exprimer. Mais vous savez combien vous aime votre grand frère qui vous presse sur son cœur. PS : J’ai de bonnes nouvelles de tante. Et vous ?                                                                                                             Victor

 

                                                                                                                     

Lettre à MM Louis et Roger MICHAUT – 29 rue Ferdinand – St Etienne –Loire

 

Tarbes, 15 novembre 1942

 

Mon cher Roger,

 

Ne m’en veux pas si je n’ai pas écrit dimanche dernier. M’étant laissé surprendre je n’avais plus de cartes. Louis m’a donné de tes nouvelles et me dit qu’on t’a trouvé du BK,[1] ce qui signifie tout de même que ton état pulmonaire reste à surveiller. J’espère que tu as un régime en conséquence. Comment va ta jambe ? Si tu pouvais mieux dormir les nuits, ce serait déjà quelque chose. Je souhaite qu’on t’envoie à Garches, puisque c’est, parait-il, mieux. Tu serais d’ailleurs à proximité d’un joli bois et l’air y est tout de même plus sein qu’à la cité.

 

Je ne m’en fais pas pour Louis, car si sa santé va bien, tout le reste en découle, et nous le savons assez débrouillard. Mais insiste aussi auprès de lui pour qu’il fasse attention et passe de temps en temps à la radio car ce qui t’arrive est un avertissement. C’est la preuve que lorsque nous nous sentons relativement costauds il faut être prudents et ne pas oublier que nous sommes malades. Tu me diras que ce sont des conseils dont je n’ai guère fait de cas moi-même, mais c’est différent, car voilà plusieurs années que je suis à peu près stabilisé. Aussi je tiens bien le coup. Mon cher Roger, je n’ignore pas que les jours qui passent vont te rendre un peu plus impatient mais tu sais bien qu’on peut se rendre utile en tout temps et que ce qui importe avant tout maintenant, c’est que tu te soignes. Ce n’est pas perdre son temps mais en gagner au fond, tu le sais. J’au du reste l’espoir, quand tu seras sur pied, d’y être également. A nouveau nous échangerons de belles idées, nous communierons en de belles soirées de famille et nous reprendrons chacun nos travaux. Je suis particulièrement heureux que tu ais de bonnes visites.

 

Tu as donc su quel bonheur inespéré fut le mien, il y a 3 semaines aujourd’hui. Je n’ai pas de nouvelles, de Marie-Claude depuis, mais ça va sûrement bien pour elle et sa tata.

 

Je sais aussi combien notre chère tante Célestine est aux petits soins pour toi. Comme maman, sa mission sur terre est bien de se dévouer continuellement pour les autres. Mais n’est-ce pas le lot de toutes les femmes de France – « ce sexe fier et doux, ardent au dévouement, ardent à la souffrance » - disait d’elles notre grand Victor Hugo que papa aimait tant (te rappelles tu comme il nous fit goûter « les misérables ».

 

Je termine – on se sent si à l’étroit avec ces cartes (qui disparaitront bien un jour ?) Je t’embrasse de tout mon cœur  mon cher petit Roger. Embrasse bien Louis et tante Célestine

                                                                                                                      Victor

 

                                                                                                         

Carte Lettre à M Roger MICHAUT – Salle St Come – Lit H- Hôpital de l’Hôtel Dieu – Paris IVème

 

 
 

[1] BK signifie : Bacille de Koch

 

 

Tarbes, le 27 décembre 1942

 

Mon cher petit Roger,

 

Puisque c’est la dernière carte que je t’écris cette année, laisse moi t’adresser du fond du cœur tous mes vœux de prochain rétablissement. Edouard t’envoie également ses meilleurs vœux de rapide guérison. Malheureusement les souhaits ne peuvent rien changer à ton état, et il ne nous reste d’autre ressource que d’avoir confiance en la science médicale et en ton courage. De ce dernier nous ne doutons pas, mon cher Roger, car nous voyons bien que tu ne nous dis pas toute ta souffrance. Devras-tu garder longtemps ce plâtre autour du ventre et des reins, et craindrait-on une extension de ton mal ? 

 

Surtout dis bien à la famille toute la vérité sur les soins qui te sont donnés et qu’un faux amour propre ne t’empêche pas de te plaindre s’il y a lieu. J’espère pourtant que ça ira. Mais le plus dur à passer va être cet hiver. Es-tu suffisamment couvert ? Ne te fatigue pas trop à écrire. Pourtant tes cartes me sont précieuses, tu sais. Nous aurions tant d’idées à échanger ! C’est incroyable ce que plus de 15 mois de correspondance suivie nous auront rapprochés tous les trois (je devrais dire tous les 5, car Marie-Claude et sa maman ont toujours eu une place de choix dans nos pensées et dans nos cœurs). J’aurai beaucoup à dire sur les poèmes que tu m’as envoyés. Ils évoquent tant d’images qui nous sont chères ! Dans la halte des heures je retrouve notre vie, avec ma petite, durant deux ans (et la sienne continue) – immenses mots dits – et nos espoirs communs – un seul murmure, un seul matin – c’est un tour de force d’exprimer ces choses là actuellement, en vers qui nous font vibrer. Et la dernière unit … celle de Gabriel, Pierre  et tant d’autres. Ce seul titre de recueil est d’ailleurs admirable, repris du livre où Goethe écrivit ses mémoires « Gadicht und wabreit ». Ce grand Goethe qui se disait….! Je comprends combien tu dois goûter Faust, ce livre « qui fait réfléchir surtout et un peu plus que tout » a dit Mme de Staël.

 

Mon cher Roger, dans ma dernière carte que je t’expédiais à l’Hôtel Dieu, je te donnai la primeur d’un petit poème conçu en souvenir  du 23 novembre, pour l’anniversaire de notre Coco. Te l’a-t-on fait suivre ? Sinon je te l’enverrai à nouveau. Bien des choses à Mignon. Edmond t’envoie ses amitiés et je t’embrasse bien bien fort de tout mon cœur.

                                                                                                                     

 

Victor

 

 

                                                                                                                     

 

Carte-Lettre à M Roger MICHAUT – Pavillon B- Rez de ch

 

 

Tarbes, le 6 juin 1943.

 

Mon cher Roger,

 

Je suis heureux d’apprendre que ton os du genou est en voie d’assèchement, puisque c’est la condition première pour aller vers la guérison. Et si ton prochain plâtre ne va pas jusqu’en haut de la cuisse tu seras peut être un peu plus à l’aise. Je sais que tu t’es fait à cette immobilité forcée, mais ce doit être quand même assez fatiguant et tu éprouves certainement le besoin de changer un peu de position. T’est-il possible de te retourner sur le côté ? C’est quand même malheureux de voir que tu es obligé d’acheter les médicaments les plus nécessaires comme cette poudre holos qui devrait être fournie par l’A.P. là aussi il y aura des choses à changer. Il faut néanmoins te soigner aussi bien qu’il se peut. Et lorsque tout ira mieux, si tu n’es pas complètement remis, nous veillerons à ce que tu aies de meilleures conditions de traitement. Actuellement le service doit souffrir de l’absence d’hommes ; ce n’est guère commode pour de petites infirmières, de vous transporter comme il le faudrait. Ces femmes sont souvent admirables, cependant, et j’imagine d’après quelques détails que tu m’as déjà donnés, que certains sont vraiment gentilles. Une présence féminine est si douce pour les malades ! Quelques bonnes paroles, …  Pour ma part, j’ai connu dans les sanas de notre seconde partie, le puissant réconfort d’une atmosphère vraiment fraternelle et j’en garde un souvenir toujours ému. Comment leur payer ma dette de reconnaissance ? Ici, par contre, on néglige trop souvent ce côté du problème, ou sous estime  les facteurs psychiques qui peuvent jouer un rôle si important  dans l’évolution d’une maladie. Ce sont là des questions qui ne se posent pas pour toi en ce moment, car tu puises ailleurs s’il le faut, l’énergie, la volonté de guérir, la patience, en un mot le moral. Mais combien s’étiolent faute de ressort, faute de soutien moral !

 

Ton petit copain de Broussais me rappelle notre ami Martin, mort à la tâche, on peut le dire, puisqu’il ne ralentissait pas son effort, malgré sa double pneumo. Quand je l’ai revu pour la dernière fois, avec Roger, il n’était pas trop visible qu’il approchait de la fin. Cela ne l’empêchait de s’intéresser toujours aux grandes choses qui nous préoccupent. Il s’est vite consumé – comme la mèche d’une lampe où il n’y a plus de pétrole ! N’importe, il a bien vécu, puisqu’il a bien travaillé et s’est rendu utile aux autres. Et cela seul compte.

 

Je ne connaissais pas Marie-Thérèse, mais je me souviens très bien de son frère qui travaillait dans les postes et restait un fervent de sport, au club du Ve. Toute cette famille est aujourd’hui plongée dans la douleur et tant d’autres connaissent des malheurs semblables ! C’est le prix dont il faut hélas payer l’avènement d’un monde meilleur. Pour une société, comme pour la femme, pas d’accouchement sans mal. Nous n’en serons que plus farouchement attachés à ce qui est notre raison de vivre. Souhaitons aussi que Lella[1] nous revienne, car il en faut de nombreuses comme elle et Mignon.

 

Mon cher Roger, ce n’est jamais sans émotion que je constate l’étonnant parallélisme parfois même l’identité de nos pensées. Tu me parles dans ta dernière lettre de l’époque où tu récitais « D’où viens-tu de Norvège ? » - et c’est justement un souvenir que j’évoquais il y a une dizaine de jours, dans des notes que tu verras bientôt je l’espère. Cela m’était revenu précisément  à l’esprit à l’occasion du voyage de Marie-Claude à Paris lorsque tu m’expliquais la façon dont elle récitait les petits poèmes de la Maternelle. Oui, tu devais avoir à peu près l’âge de notre Coco, à l’époque. Elle aussi conservera plus tard de pareils souvenirs, avec parfois des détails qui se gravent on ne sait pourquoi. C’est ainsi que je te revois tout petit, récitant ce Père Noël aux locataires rassemblés sur le pas de la porte, devant le 9, les Poilvet sur leurs chaises basses et à côté d’eux  la grosse mère Chemi,, que nous n’aimions pas embrasser à cause de ses moustaches et parce qu’elle sentait toujours un peu le poisson qu’elle vendait. On aime ces images de personnes et de choses familières qui servent de cadres à quelque évocation plus ou moins confuses du passé. Il y a deux ans, avec ma petite, nous étions dans la maison fleurie de pivoines. De la cuisine, on voyait en face une ferme penchée sur le coteau, et nous assistions, le soir, à la rentrée des bœufs blancs qui se détachaient sur le vert des prairies. Le matin un pivert attaquait l’écorce d’un arbre, avec un bruit rappelant celui d’une machine à écrire[2]. Et les flambées de bois répandaient autour du fourneau une bonne odeur………

 

L’anniversaire ne sera pas loin, le jour prochain où je verrai Marie-Claude et tante Célestine qui me donnera des nouvelles fraîches de vous tous. Et peut-être y aura-t-il bientôt du nouveau pour tout le monde. Bien des choses, en attendant d’Edmond et de Léo. Ne manque pas de transmettre mes plus tendres souvenirs à Mignon et d’embrasser Louis bien fort pour moi. Je t’embrasse de tout mon cœur.

                                                                                                                                                                                                                                 Ton grand frère.   Victor

                                                                                                         

 

Lettre à  Roger sans enveloppe

 

 
 

[1] Lella c’est Danielle Casanova, et Mignon Claudine Michaut-Chomat

[2] Ce souvenir est raconté plus en détails et avec beaucoup d’humour par Josette Cothias-Dumeix, à l’époque ou tous trois – Josette, Victor et Claudine – vivaient ensemble dans l’illégalité. (voir ce texte page Victor et Claudine)

 

 

Tarbes le 20 Juin 1943

 

Mon cher Roger,

 

Je l’ai eu ce grand bonheur attendu depuis quelques temps ! J’ai pu embrasser tante Célestine et nos deux petits poulets. J’ai pu serrer ma fille tout contre mon cœur et regarder ses grands yeux bleus où je voudrais me plonger. Qu’elle est belle, ma cocotte, et d’une douceur à faire pleurer ! En huit mois elle a déjà beaucoup changé, son regard est de plus en plus expressif, chargé de mille choses que les mots ne sauraient dire. Tante Célestine te dira mieux que moi l’impression qu’a pu lui faire cette visite. Il est probable néanmoins que notre poupée en conservera un souvenir plus ou moins confus. Déjà en arrivant dans la rue, c’est elle qui a montré à tante les bâtiments où vit son papa. Mais ici, presque pas un mot. Elle restait, rêveuse et intimidée. Ses yeux en disent tant cependant, quand ils s’allument sous les cils mouvants, comme deux étoiles dans un beau ciel d’été. Vois-tu, le comble du bonheur, pour moi, ce serait de contempler mes deux chéries petites, longuement, les yeux dans les yeux, et de rire et pleurer ensemble, en pensant aux mêmes choses, nos cœurs battant à l’unisson. Que d’efforts et de sacrifices auront pourtant été nécessaires, avant de goûter ce bonheur si simple et qui parait à portée de la main ! C’est peut être parce qu’il coûte tant qu’il prend aussi plus de valeur, et nous n’éprouvions pas les mêmes sentiments (ils seraient moins profonds). Si nous avions vécu à l’écart du grand mouvement qui secoue le monde. Le bonheur comme la liberté n’appartiennent qu’à ceux qui se dévouent sans cesse pour les conquérir.

 

Le petit Daniel[1] est bien gentil aussi, ce petit diable et polisson, qui jouait ici comme chez lui et n’avait pas sa langue dans sa poche.

 

En les voyant tous les deux je ne pouvais m’empêcher de songer que c’est pour eux que nous travaillons. Leurs épaules, frêles encore, sont celles qui porteront le monde de l’avenir, et nous ne doutons pas de leur aptitude à aller plus loin que nous, à transmettre plus brillant le flambeau.

 

Mon cher Roger, tante m’a confirmé que ton état de santé allait s’améliorant sans cesse. Le plus dur est passé. Il t’a fallu du courage et un moral solide, mais n’avons-nous pas été formés à la bonne école ? Dans son dernier livre, dont le sous-titre est « Un monde nouveau à travers un homme », Barbusse montrait bien qu’une certaine formation forge des hommes d’une trempe nouvelle, de ceux qui ne connaissent pas le mot impossible (et ils en donnent la preuve) et que nous nous honorons d’avoir pour compagnons et pour maîtres, garde donc cette foi, cette confiance qui t’a sauvé, mon cher Roger, et continue de te soigner avec patience pour nous revenir fort et apte à reprendre la tâche. Je me rappelle toujours avec émotion comment le père Manou, là-bas, m’avait encouragé, avant le départ au sana, en me disant « Vous reviendrez fort comme un lion ». aussi nous les aimons, n’est-ce pas, comme de grands frères paternels, ceux qui nous ont pétri, ma petite, moi, et un peu nous tous. Quels géants, quels hommes !

 

Je te remercie pour ma méthode d’espagnol que tu m’as fait parvenir et Manuel est tout heureux de lire dans sa langue. Les poèmes l’enchantent particulièrement. Il te félicite de tes petites notes de traduction qui prouvent une bonne connaissance du pur castillan. Cette vieille et jeune Castille qui est bien un peu nôtre, n’est-ce pas, depuis ?

 

Il parait que Dav est près de la guérison. J’ai fait rendre ses livres à tante qui les a envoyés chez lui. Tu seras bien gentil d’en aviser sa famille en demandant à son frère Henri de nous accuser réception et en leur disant combien nous sommes heureux de ce rétablissement de notre jeune et dévoué cde qui a laissé à tous un si touchant souvenir, par son courage, sa bonté et sa volonté de s’instruire.

 

Procure toi si tu le peux le n° de Juin de Sciences et Vie tu y liras quelque chose d’intéressant. A mes moments perdus je relis en ce moment les Vagabonds de Gorki. C’est un recueil de nouvelles dont quelques sont très attachantes. La première se rapporte à une fille de la mer, Malva, belle et libre comme elle. Et Gorki y dépeint la mer avec des images qui rappellent la femme : « Le ciel était heureux de rayonner, la mer était heureuse d’en réfléchir la glorieuse lumière. Le vent caressait la puissante poitrine satinée de la mer, le soleil la réchauffait de ses rayons et elle soupirait, de ces ardentes caresses … »

 

Embrasse bien Louis et ma petite dont tante m’a donné de bonnes nouvelles. Et nous avons près de nous le même porte bonheur, cette admirable photo de notre mignonne, ses yeux regardant l’avenir plein de lumière et d’espérance.

 

Salut fraternel de Léo et d’Edmond. Je t’embrasse de tout mon cœur bien fort.

                                                                                                                      Victor

 

                                                                                                         

 

Lettre à  Roger sans enveloppe

 

 
 

[1] Daniel est le petit fils de Célestine. Son papa Georges Bost fut parmi les martyrs identifiés au charnier du Fort de Vincennes. Il avait 30 ans.

 

 

Tarbes, le 27 juin 1943

 

Mon cher Roger,

 

Je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, de te redire tout le bien que m’a fait la visite de tante et de nos deux petits. Je les revois toujours près de moi, mignons comme deux amours et se tenant gentiment par la main. C’est un grand bonheur de voir grandir ces petits êtres à qui on a donné la vie, et qui poussent, indépendants.

 

Je lis tant de sentiments, déjà, dans les beaux yeux de ma petite fille ! Sais-tu qu’elle t’a bien reconnu, sur une photo que je lui ai montrée, où tu es avec Louis, à votre sortie du camp. « Tonton Roger, Tonton Louis » a-t-elle dit de sa douce voix d’enfant qui nous va droit au cœur. J’avais aussi la photo de Clo, celle des Jeunes Filles, mais qui lui était moins familière. N’empêche que nous étions tous réunis par la pensée : n’avons-nous goûté tous le charme de ces petits bras passés autour du cou ? Elle  sait maintenant où dort son papa, ma poupée, et peut être que, dans sa petite tête pleine de rêves, se rejoignent aussi deux images encore floues, un peu lointaines, tremblantes de tendresse et d’amour. Mais comme dit sa maman avec raison, s’il est bon par moments d’entrouvrir le voile pour lui laisser apparaître la vérité, il vaut mieux dans l’ensemble ne pas troubler les jeux de son imagination.

 

Tu sais que ta photo m’a fait un rude plaisir. D’abord parce que tu parais vraiment avoir bonne mine ;  ça ne devait pourtant pas être drôle de rester constamment allongé. Tu seras mieux maintenant. Et ta vue ? J’oublie généralement que tu portes aussi des lunettes, et Louis également, ce qui accentue notre ressemblance. Pour moi ne vous en faites pas du tout. Tante Célestine te dira comment elle m’a trouvé, et elle n’exagère nullement, sois-en sûr. Mon état de santé est vraiment parfait, et tu n’ignores pas à qui je le dois ! C’est l’aide si précieuse de la famille qui a causé un tel résultat, et tous nos amis ici vont bien. Notre pauvre Dav[1], le plus jeune, a été le seul pour qui il y a eu des conséquences touchant au tragique. Ce fut pénible d’assister, impuissants, à ce drame : un gars qui nous est cher, plein d’allant sombrant petit à petit. Heureusement qu’il va pouvoir s’en sortir, malgré tout. Et comment ne pas penser à tous ceux et celles, qui un peu partout, s’éteignent et disparaissent. Espérons que notre Lella sera sauvée par sa par sa robuste constitution.

 

L’expérience des sanas t’a appris qu’il ne faut jamais désespérer, mais se cramponner à la vie. Notre volonté peut reculer la camarde[2]. Or de grands espoirs nous viennent de ceux qui furent contraints à l’immobilité pendant 3 ans, mais qui aujourd’hui mettent les bouchées doubles. François, qui a sa petite fille à Marseille, vient d’obtenir un certificat du médecin qui le rétablit dans sa situation antérieure. Et beaucoup voudront suivre le régime qui a permis une si notable amélioration de sa santé. Qu’en dit ton chirurgien ? J’enrage de voir jusqu’où peut aller la spécialisation des différentes branches de la médecine. On comprend que personne ne peut être universel, et que le médecin moderne exige impérativement une certaine spécialisation. Mais il doit bien y avoir moyen d’opérer la synthèse nécessaire ? Faudra-t-il attendre que tu ressentes quelque symptôme trop précis avant de passer une radio pour tes poumons ? Dans ces conditions à demander le docteur à la première alerte.

 

Ne m’envoie pas les étapes de la Biologie. Je l’ai lu et j’en ai relevé de nombreux passages. C’est je crois, avec le bouquin de Prenant et celui de Rostand, la meilleure introduction à l’étude de cette science captivante entre toutes. J’aimerais lire l’ouvrage d’Alexis Carel dont on a tant parlé, quoique j’ais bien peur qu’il n’ait pas le caractère disons « matérialiste » (le mot est pourtant ici un peu fort) du livre de Jean Rostand. Ceci m’amène à préciser que la dialectique, pour être fructueuse, doit reposer sur une conception matérialiste du monde et de l’histoire. C’est seulement dans la mesure où ils ont ignoré la structure intime de la matière et les phénomènes dont elle est le siège, que les hommes ont dû recourir à l’intervention plus ou moins miraculeuse d’un Etre surnaturel ou d’une finalité assez ténébreuse. La dialectique, sans le matérialisme, mènerait à des spéculations lourdes mais sans fondement solide, le matérialisme sans la dialectique, se ramènerait à une conception trop simpliste, un peu grossière et terre à terre. Mais tu sais tout cela comme moi.

 

Les travaux de Louis m’intéressent au plus haut point. Il me semble, lorsque nous nous retrouverons, que nous nous comprendrons mieux encore, tant nous aurons d’idées, de sentiments, d’expériences à échanger. Je te quitte pour faire un mot à celle dont les joues ne s’usent jamais, comme dit Marie-Claude[3], et vers qui vont mes meilleures pensées – ta petite sœur. Bien le bonjour de Léo et d’Edmond.

                       

Je t’embrasse de tout cœur, bien bien fort. 

 Victor            

 

 

 

 

Lettre à  Roger sans enveloppe

 

 
 

[1] Note ajoutée au crayon : David 20 ans a perdu la raison en prison

[2] Camarde ou boiterie, Roger avait été blessé à la jambe en Espagne. Il faisait partie des Brigades Internationales Espagnoles. Il fut d’ailleurs notamment secrétaire national – 1966/1987 – de l’AVER (Amicale des anciens volontaires français en Espagne.)

[3] Exceptionnellement il ne s’agit pas içi de Marie-Claude la fille de Victor, mais de Marie-Claude Vaillant Couturier. C'est un peu ma marraine du moins c'est ce qu'elle m'avait dit après le décè de ma mère Claudine.

 

 

Tarbes, le 4 Juillet 1943

 

Mon cher Roger,

 

Je ne puis m’empêcher de songer que voici un an, isolé[1], je subissais une petite épreuve à travers laquelle toutes mes pensées allaient vers vous. Nous nous sentions plus proches que jamais, si bien qu’au fond une solitude n’en était pas une. Vos belles lettres faisaient défiler devant mes yeux le film d’une vie quotidienne remplie de la chaleur de fraternité, dans l’humble décor de la rue Ferdinand.

 

C’était comme si l’atmosphère familiale de la maison de Jeanne rayonnait jusqu’à moi. Vos cartes et les dessins de Louis me remémoraient la cité ouvrière, ses chevalets de mines, ses usines, sa banlieue. Et naturellement Marie-Claude était au centre de la fête, vous me rapportiez ses mots d’enfant qui m’émouvaient jusqu’aux larmes, et je me répétais, le soir, en imaginant le son de sa petite voix qui m’est si chère (tonton, on va boire un coup ! – les petits chevaux du cirque – le minou du cinéma – la lessive de Coco ..) Oui, ces jours que vous avez vécu là-bas restent pour nous tous un beau souvenir, tout de rêve et de lumière ! Et le visage éternellement souriant était là, aussi, malgré l’absence, celui de la petite fée dont la baguette magique nous a créé une nouvelle famille. Je suis sûr, mon cher Roger, que tu en gardes, ainsi que Louis, une claire et rafraîchissante vision.

 

L’absence de tante Célestine ne te prive pas complètement de visite, puisque tu en as eu, ces derniers temps, d’assez fréquentes. J’imagine que chaque rencontre est l’occasion, en mesurant le chemin parcouru, de se réjouir des succès remportés, non sans effort certes, mais qui, dans l’ensemble, ont justifié et même dépassé tous nos espoirs (je parle des espoirs fondés sur de solides réalités et non des pronostics plus ou moins fantaisistes de ceux qui jouent aux devins). On dit que François[2], séparé depuis longtemps de sa petite fille, vient d’avoir un enfant dont nous nous sentons tous un peu les parrains.

 

Né dans la tourmente, cet enfant porteur de nos espérances pourrait s’appeler Liberté, comme la jeune fille soulevée par les bras puissants de Hoche et Hulin, dans le quatorze Juillet de Romain Rolland, que nous vîmes à l’Alhambra, il y a sept ans. Il faudra l’accoupler avec la poupée jolie de Marie-Claude, ramenée de Paris, et qui pleure quand on la couche (je l’ai bercée quelques minutes cette poupée, en pensant à la petite maman qui l’avait eue près d’elle), cette poupée dont le nom sonne comme un coup de clairon.

 

Cette semaine, au hasard d’une lettre, je suis tombé sur un texte d’Aragon qui t’emballera sûrement et dont voici quelques extraits :

 

« Face aux prétentions nationalistes, dressez la réalité nationale, dressez la nation faite d’hommes et de femmes qui travaillent, qui s’aiment et donnent naissance à des enfants rieurs pour lesquels vous préparez un avenir pacifique, où le pain sera blond pour tous …. »

 

« Je te salue, ma France, pour cette lumière dans tes yeux qui ont vu tomber la Bastille, je te salue pour tes yeux venus du fond des âges et les tendres chansons qui soulèveront ton sein de froment et de lait, pour il pleut bergère et la carmagnole, pour Racine, pour Diderot, nous n’irons plus au bois et Maurice Chevalier. Je te salue, ma France, pour Jeanne la bonne Lorraine et Baboeuf qui mourut aussi d’avoir eu le cœur trop grand. Je te salue pour ce qu’il y a de plus délibérément français dans ce grand message du pain, de la paix et de la liberté, que tu as porté au monde et qui grandit dans la tourmente avec l’accent de Belleville qui rappelle toujours un peu la Commune, cette première justice installée par l’homme en plein Paris.. »

 

Inutile de te dire avec quel enthousiasme je souscris à chaque mot de cette sublime envolée, évocatrice des foules que nous connaissons, des cœurs  libres et fins, des chants vainqueurs et des drapeaux claquant au vent ; dans les rues aux pavés rougis du sang généreux de nos frères. Tu montreras cela à Mignon.

 

De Chamalières, tante t’aura probablement écrit. Connais-tu le nouveau jeu de Marie-Claude et de Daniel ? Ils jouent « à la prison » et c’est Daniel qui fait « tonton Victor » ? Cet âge où tout est un jeu, innocence et joie ! D’autres gosses, de par le monde, jouent à la guerre – et des petites filles jouent au ravitaillement, sans comprendre, heureusement, que ce qu’ils imitent là fait le malheur des petits et des grands. Viendra un jour où de tels jeux n’auront plus d’amateurs.

 

Soigne-toi bien, mon cher Roger, et tous les encouragements d’Edmond et de Léo. Je t’embrasse bien fort, du fond du cœur.

                                                                                                                      Victor                                                                                                

 

Lettre à  Roger sans enveloppe

 

 
 

[1] Victor fut isolé en cellule selon  le témoignage de Jean Belloni « Lundi 29 juin 1942 -Mauvaise journée nous apprenons que le camarade est mis en cellule pendant 15 jours et qu’il va faire la grève de la faim, à la gamelle de 11 heures nous avons tous  crié  « libéréz Michaut », et chanté l’Internationale. Maintenant tous les copains sont isolés, nous on nous a changé de cellule mais restons tous les trois ensemble et continuons d’éplucher. » (Il n’a pas été trouvé de lettres de Victor de juin à novembre 42. - lui était-il  interdit d’envoyer des lettres ?.

[2] Il pourrait s’agir de François Billoux, secrétaire général de la jeunesse communiste en 1924. Il entre au comité central en 1926. Il est membre titulaire du Bureau politique dès 1936.

 

 

Tarbes, le 11 Juillet 1943

 

Mon cher Roger,

 

Cette lettre te parviendra, je l’espère, à l’heure où les Français communieront dans une même pensée, songeant, comme dit Michelet, aux « grands cœurs qui, de leur sang, nous ont fait la Patrie ». Oui, ce 14 juillet sans lampions ni bals publics, n’en sera pas moins animé d’une ferveur nouvelle. Ceux qui se vanteraient de « rayer l’an 89 de l’histoire seront bientôt obligés de faire place nette, une vraie France n’est pas morte et c’est notre fierté de sentir combien nous en sommes partie intégrante. Cette France que chantait Aragon au Congrès fut des souvenirs de ce juillet 1937, et que nous sentons tellement  notre : terre à vigne et terre à blé, petit bois du Chambon et ciel bleu d’Amélie, foules ouvrières de la place d’Italie ou de Fourneyron, braves paysannes de Goût ou de Mareuil, et la Seine laborieuse et calme, et le Rhône impétueux, montagnes des Pyrénées ou calanques de Provence – c’est partout chez nous, dans la patrie de Rabelais et de Rousseau, de Robespierre et de Vaillant. Et quand sous la lune, nous parvient l’écho nostalgique du Temps des Cerises ou Sous les toits de Paris nos cœurs battent, comme ils battent aux chants des immortels de Rouget de l’Isle et de Degeyter[1], tandis que grandit l’ombre de Gabriel et de Jeannot.

 

O mon pays soit mes amours toujours – pays de Marie-Claude et de Claudine.

 

Oui, lorsqu’il est dans le malheur et qu’il a besoin de nous pour se sauver, que nous éprouvons les sentiments les plus forts pour le berceau de notre enfance. Contrairement à ceux qui, en la France  n’aiment que leurs coffres-forts et tout ce qu’ils peuvent acheter (propriétés, femmes, consciences) nous aimons, nous, les hommes et les femmes qui ne possèdent rien et qui, de leurs bras et de leurs cerveaux, ont bâti la Nation réelle. Nous aimons la France toute une, avec ses puissants bras de travailleurs, le génie de ses penseurs et de ses savants, le cœur de ses mères et le courage de ses soldats quand ils défendent la liberté.

 

Mon cher Roger, je ne t’avais pas non plus encouragé à dire autour de toi quelle était ma situation, car je craignais des conséquences désagréables pour toi-même et surtout pour ton entourage, la famille. Mais tu sais mieux que moi, maintenant, à quoi il faut désormais t’en tenir. Tu as eu le temps de juger malades et infirmiers et de voir à qui tu peux t’adresser sans risques ni bavardages inutiles. Mais à part cet aspect de la question, il n’est pas douteux qu’il y à briser la conspiration du silence, ce que tu pourras faire comme tu l’entendras.

 

J’ai lu ces jours-ci un très intéressant petit ouvrage de Stendhal, sur Racine et Shakespeare, dans la collection Hatier. A signaler en particulier de très pertinentes remarques sur les pièces de Racine et de Molière vues dans leurs rapports avec l’esprit des classes dominantes de l’époque. Ce passage par exemple :

 

« Aux yeux de Louis XIV, et d’Henri IV, de Louis XVIII, il n’y a eut jamais en France que deux classes de personnes : les nobles, qu’il fallait gouverner par l’honneur  et récompenser avec le cordon bleu, la canaille, à laquelle on fait jeter force saucisses et jambons dans les grandes occasions, mais qu’il faut pendre et massacrer sans pitié dès qu’elle s’avise d’élever la voix. Cet état de la civilisation présente deux sources de comique pour les courtisans : 1°, se tromper dans l’imitation de ce qui est de bon goût à la cour. 2°, avoir dans ses manières ou dans sa conduite une ressemblance quelconque avec un bourgeois. Les lettres de Mme de Sévigné prouvent toutes ces choses jusqu’à l’évidence… ».

 

Et ces BK, ils ne veulent pas te quitter ? J’espère que tu as un beau soleil comme celui que nous ici. A Chamalières, notre poupée court dans les prés. Jeanne s’ennuie bien un peu de notre petite fleur de Coco, comme elle l’appelle, mais bientôt, avec Marinette elle ira la rejoindre.

 

Bien des choses de Léo et Edmond. Je t’embrasse de tout mon cœur.                            Victor

                                                          

 

Lettre à  Roger sans enveloppe

 

 
 

[1] Degeyter  1848/1932 ouvrier et musicien belge célèbre pour avoir composé la musique de L'Internationale. (Wikipedia)

 

 

 

Tarbes, le 18 juillet 1943

 

Mon cher Roger,

 

Jamais je ne me suis trouvé aussi en retard pour faire ma correspondance.

 

C’est que voilà le deuxième jour que nous sortons une bonne partie de la journée pour effiler des haricots verts qui nous changent un peu des choux habituels (notre ordinaire depuis 2 ans, tous les matins). D’habitude la corvée de pluche n’est pas longue, et notre tour n’arrive guère que deux ou trois fois la semaine. Enfin nous sommes ainsi un peu plus à l’air.

 

Sais-tu qu’aujourd’hui j’ai ramené un petit à la maison, un pauvre martinet encore incapable de voler et qui a dû quitter trop tôt l’aile maternelle. Durant une demi journée il est resté agrippé au …, tendant ses pauvres forces pour ne pas tomber, mais finalement nous l’avons ramassé dans la cour. Il fallait le voir lamper quelques gorgées d’eau fraiche. Par contre il ne prend un peu de nourriture qu’à contre cœur. Nous lui rendrons bien vite la liberté (sachant trop ce que vaut la mise en cage), dès qu’il pourra voleter et retrouver sa famille martinet.

 

Mon cher Roger, bien que tu ne me l’ais jamais dit auparavant, ta lettre du 8 me laisse entendre qu’avec Louis, vous avez dû, l’année dernière, participer à des travaux agricoles au-dessus de vos forces, et qui peut être ont été la cause immédiate de ton mal. Il est vrai qu’il vous fallait bien trouver le moyen de regagner la capitale. Cependant, recommande bien à Louis, dans toute la mesure où il le peut, de ne pas commettre d’imprudence, même si provisoirement il se sent fort. Qu’il ne manque pas d’aller au dispensaire en septembre. Le calcium te fera sûrement du bien. Je m’étonne qu’il t’ait fallu insister pour obtenir un médicament si indiqué dans un cas comme le tien. Vivement que tout s’arrange et qu’on puisse te faire soigner comme il faut. Pour moi, ça va vraiment bien. Je viens de prendre encore 1Kg, ce qui me porte à 63, et le soleil, que nous pouvons prendre de temps en temps, me fait beaucoup de bien. J’ai le dos noir comme un moricaud, le torse aussi. Tu peux donc rassurer tout le monde à mon sujet, et sans bluff, tante vous le dira d’ailleurs…. Que mignon se soigne bien aussi, il le faut pour nous tous, pour Marie-Claude. Aujourd’hui je lui écris, à la petite maman. C’est un grand bonheur pour moi de pouvoir lui communiquer quelques unes de mes pensées.

 

De notre poupée, je viens d’apprendre un petit mot touchant que tante t’aura sans doute rapporté. A son petit cousin Dany, elle disait en l’embrassant : « Tu veux que je sois ta grande sœur ? » Comme c’est déjà sensible, presque maternel, une petite folle ! Marie-Claude est une enfant qui ne pourrait pas vivre sans amour. Il faut qu’elle aime et qu’elle soit aimée. Elle a besoin d’affection, autant que de pain et d’air. Ses yeux le disent, du reste.

 

J’ai reçu une lettre d’Yvonne, mais comme je dois envoyer un mot à tante Célestine, et que ma correspondance est limitée, tu voudras  bien faire savoir à Jo et Yvonne, si tu as l’occasion, que je leur écrirais la semaine prochaine.

 

Je comprends que tout n’est pas gai, dans ta salle. Mais je sais que cela n’est pas pour déteindre sur toi, et que tu ne laisses pas passer les occasions de rire à la vie, bonne ou mauvaise, « Pour ce que rire est le propre de l’homme » - et parce que le rire est une forme de courage. C’est une vertu sociale, un bien que l’on fait aux autres en les encourageant.

 

Mon cher Roger, je ne peux qu’appuyer ton désir d’étudier les mathématiques. Elles sont aux sciences ce que la grammaire est à la langue. C’est un outil indispensable. C’est ainsi qu’en ce moment, je puise dans le Larousse industriel quelques notions sur les moteurs d’auto et les principes de l’aviation. Or, mon ignorance en mathématiques (ignorance congénitale, je crois, si je m’en rapporte à mes souvenirs scolaires) m’arrête souvent dès le début. Apprends donc la géométrie et l’algèbre puisque tu en as la possibilité.

 

N’as-tu rien de la famille de Dav ? Bien des choses de Léo et Edmond. Et ça ira vite, maintenant, semble-t-il. Je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que Louis et Mignon vers qui vont mes pensées.

Ton grand frère         

                                                                                                                                  Victor                                                                                                                        

 

 

 

Lettre à  Roger sans enveloppe

 

 

25 juillet 1943

 

Mon cher Roger,

 

Je voudrais pouvoir te rassurer au sujet de Serge, mais savoir dans quelles conditions il se trouve ? Il peut arriver que sa famille reste un assez long temps sans avoir de nouvelles. Et comme tu le dis, c’est le début qui est le plus dur. Il ne faut cependant pas trop s’alarmer d’avance, car il arrive, comme ce fut le cas pour moi, que les situations en apparence les plus tragiques ne se trouvent pas en réalité être telles. Il faut s’armer d’un peu  de philosophie : Qui vivra verra ! Une chose compte par-dessus tout : c’st que Serge avait conscience, comme nous, du devoir à accomplir, et nous sommes certains qu’il affronte aujourd’hui courageusement tous les risques que comporte sa conduite. Le plus douloureux, c’est pour ses parents, qui certes n’auront pas un mot de reproche, mais qui ne  peuvent se défendre de voir avant tout leur enfant, leur chair. Inutile de te dire de m’associer à tout ce que tu pourras leur écrire de réconfort et de gentil pour les tranquilliser.

 

 

Ils nous rappellent tellement nos parents, par la même simplicité, la même bonté vraie, le même attachement sincère à notre grande famille (avec cependant une crainte bien compréhensible pour leur fils) – et jusque dans certains gestes familiers du père : le verre de vin à la fin du repas ou la cigarette dans ses doigts d’ouvrier.

 

Et puis nous avons maintenant tellement de raisons d’espérer ! Une fin prochaine de toutes les misères pourrait bien survenir. On ne s’est, en tout cas, jamais sentis si sûrs de l’avenir. Le vilain monstre peut avoir encore quelques soubresauts convulsifs, mais ce sont ceux de l’agonie. Une main de fer le terrasse et ne le lâchera plus, jusqu’à ce qu’il rende son venin.

 

Déjà Marinette (qui est en vacances à Chamalières et dont j’ai reçu une bonne petite lettre avec une de tante et une autre de Jeanne) parle de la « bombe à tout casser » qui ponctuera le retour. C’est évidemment le côté le plus matérialiste de l’histoire, mais cette rencontre inoubliable comptera surtout par l’ère du vrai bonheur qu’elle ouvrira pour tous. Il nous arrive de nous y préparer en passant en revue toutes les vieilles chansons populaires que nous connaissons.

 

Et les jours s’écoulent toujours pareils, relativement brefs cependant. Cette semaine je ne suis senti un peu mal fichu, les membres bas et mal au ventre. Un petit malaise quoi. Une bonne purge m’a rétabli (il y avait peut être plus de dix ans que je n’en avais pas pris) et comme je suis resté une journée au lit, je me suis délassé en lisant les œuvres de Villon, ce poète bohème de la fin du moyen âge, mi-brigand, mi-révolté, une sorte de Gavroche du temps de Louis XI, qui chante les misères des bas fonds de Paris et porte jusqu’à nous le rire moqueur des truands. Voici une de ses anecdotes amusantes :

 

                                   Au temps que Alexandre regna,

                                   Ung homs, nommé Diomédes

Devant luy on luy amena,

Engrillociné poulces et detz,

Comme ung larron ; car il fut des

Escumeux que voyons courir,

Et fut mys devant de cedès,

Pour estre jugé à mourir.

 

L’empereur si l’arraisonna :

« Pourquoy es-tu larron de mer » ?

L’autre responce lui donna :

« Pource qu’on me croit escumer

Dedans une petite fuste ?

Se comme toy me pousse armer,

Comme si empereur je fusse ».

 

J’ai respecté l’orthographe de l’époque avec ses naïvetés. Et je te laisse le soin de traduire (la « fuste » est un vaisseau). Voici encore, ailleurs :

 

                                   Et les anciuns sont devenuz

Dieu mercy ! grans seigneurs et maistres ;

Les autres mendient tous nuchz,

Et pain ne voyant qu’aux fenestres….

 

Tu vois qu’il y a, là-dedans aussi, de la « substantifique moelle ». Et toi, comment te portes-tu ? Dommage que tu ne puisses profiter des quelques récréations organisées au sana. Mais tu as des livres qui valent bien ça. Je te joins un mot pour Louis. Je t’embrasse de tout mon cœur, bien fort.

Victor

 

                                                                                                         

 

Lettre à  Roger sans enveloppe

 

 

[1] -Voir la déclaration de Victor face au Tribunal Militaire

[2] Il s’agit de Pierre Laval

[3] Front National- à ne pas confondre avec celui de Jean-Marie Lepen qui en 1972. a nommé son organisation d’extrême droite « Front National »

[4] La femme de Laurent désigne Danielle Casanova

[5] Clo est l’épouse de Victor : Claudine Chomat-Michaut

 

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Le convoi de la mort (Compiègne-Dachau - 2 au 5 juillet 1944) Victor

 

Michaut, matricule 77765 à Dachau.

 

 

Raconté par  Victor Michaut retrouvé sur le  site de Fabien Garrido : Résistances Aujourd'hui comme hier : http://bteysses.free.fr rédigé pour le Bulletin de l’Association des Prisonniers du Bataillon FFI d’Eysses

 

Le convoi de la mort (Compiègne-Dachau - 2 au 5 juillet 1944) Victor Michaut, matricule 77765 à Dachau

 

Du convoi du 2 juillet 1944 je n'ai que des brides d'impressions, noyées dans un brouillard. Il me semble que je dormais, mal à l'aise et brûlant, avec de brusques réveils et des visions de cauchemar.

J'étais au dernier carré des détenus d'Eysses, parmi les trente-six otages transférés à la prison de Blois, puis à Compiègne sous escorte allemande. On nous mit au camp C, le plus mauvais, juste quand le gros des détenus d'Eysses le quittaient pour une destination inconnue. Nous allions nous retrouver à Dachau.

Les quinze jours passés dans les bâtiments C à Compiègne nous avaient donné un échantillon du régime des camps nazis : les S.S., les chiens, les coups, d'écœurantes corvées, la terre du camp à piocher. Quelle dérision pourtant à côté de ce qui nous attendait et dont nous n'avions pas la moindre idée ! On parlait de travaux forcés dans les forêts, de tenue de bagnard et le nom de Weimar revenait parfois sans qu'on imagine l'affreuse réalité des camps de concentration dont nous connaissions cependant l'existence.

Avant le grand voyage, nous avions été entassés pour la dernière nuit à Compiègne, dans une sorte de hall fermé, parsemé de paille et d'ordures. Au milieu de ce campement de romanichels angoissés, à travers les cris, les grosses bêtises lancées à la cantonade et les chants patriotiques entonnés pour se donner du coeur, on s'était efforcé de reconstituer des groupes de gars d'Eysses. Rester ensemble le plus possible, maintenir une organisation, nous préparer à toute éventualité était notre hantise. Nous n'avions guère eu le temps de prendre auparavant les contacts voulus, le camp C étant d'ailleurs presque coupé du reste, comme un camp dans le camp. J'avais néanmoins retrouvé Cyprien Quinet, l'ancien mineur, député du Pas-de-Calais qui devait finir atrocement à Hersbrùck, déchiqueté vivant par les chiens. A deux ou trois reprises, j'avais clandestinement établi une liaison hâtive avec Roger Roue, une connaissance du temps de "l'Avant-Garde" et des Jeunesses Communistes de 1936 ; interné depuis de longs mois à Compiègne, il put me faire parvenir, juste avant la fouille, un paquet de ces couteaux de prison fabriqués avec un couvercle de boîte de fer blanc, la lame amincie et cent fois aiguisée, bien faible instrument que chacun cacha dans un croûton de pain et qui ne fut hélas ! d'aucun secours.

Une cinquantaine d'anciens d'Eysses a quitté Compiègne le 2 juillet : les trente-six venus de Blois et quelques malades (sauf Arthur Vigne et Esprit Armando gardés encore à l'infirmerie et quand même déportés un mois plus tard). Dans la cohue du départ, on se regroupa comme on put.

Le wagon où je me retrouvai comptait une trentaine d'anciens d'Eysses, presqu'un tiers de la centaine d'hommes, jetés là, pêle-mêle. Cette proportion de résistants qui se connaissaient, qui avaient traversé les mêmes épreuves et qu'unissaient d'exceptionnels liens de solidarité, a été décisive pour la survie des occupants du wagon.

Nous étions à peine embarqués qu'un guttural "aufstehen" retentit. Nouvelle fouille et menace d'être fusillé pour celui sur lequel on découvrirait le moindre morceau de ferraille. Nous fûmes tous refoulés d'un coup dans une seule moitié du wagon. Comprimés à cent dans ce petit espace. Tandis que les S. S. palpaient les hommes des premiers rangs, nous laissions glisser sur la paille nos méchants petits couteaux qui devaient d'ailleurs par la suite se tordre à la première tentative de les utiliser pour ouvrir une brèche dans le plancher du wagon. J'entends monter la colère de Marc Perrin: se sentir désarmé, lui qui, mitraillette en main, s'était avancé jusque dans les couloirs de la prison occupée par les G.M.R. pendant l'insurrection de la Centrale d'Eysses !

Une fois la porte du wagon tirée de l'extérieur et cadenassée, le calvaire commença. Nous n'avions pas le choix : dans la pénombre chacun retomba là où il se trouvait. On ne pouvait ni s'allonger ni s'asseoir vraiment. Il fallait s'encastrer les uns dans les autres, s'appuyer sur un dos, tasser les pieds sous les cuisses, se faire petit. Quoi qu'on fasse, on était obligé de peser sur ses proches voisins, de supporter les membres ou les troncs qui s'alourdissaient avec les mouvements du train et l'irrésistible fatigue des corps malmenés.

Le roulement était saccadé, lent, coupé d'arrêts prolongés.

Par cette torride journée orageuse de juillet, tout allait devenir supplice dans les wagons fermés, l'étouffement d'abord et bientôt la soif.

Chaque geste, chaque besoin élémentaire posait un problème. On s'est efforcé de les résoudre chemin faisant. Il fallait s'entendre, décider ce qui serait obligatoire pour tous. Le bloc des anciens d'Eysses avait pour lui pas mal d'expérience et surtout la force de son unité. C'était un acquis important, souvent un exemple. N'empêche que les conditions ne se prêtaient ni aux échanges de vues ni à la communication de nos histoires respectives. On n'était pas là pour raconter sa vie. Il s'agissait de la sauver. Plus les années passent, plus je me dis que nous devons beaucoup à nos médecins. Car ils avaient d'emblée l'autorité voulue, et nos groupes d'Eysses les appuyaient.

Au milieu du wagon, je revois notre cher toubib, le docteur Fuchs, mon ami Stéphane du préau 2 et de la cellule 23, qui avait été aux côtés d'Henri Auzias, notre délégué général à la Centrale, le porte-parole des droits et de l'honneur des détenus résistants. Avec lui, notre grand "Popol" de l'infirmerie d'Eysses, le docteur Paul Weil, la bonté faite homme. Que nous ont-ils dit tous deux quand s'ébranla le train maudit ? Je ne m'en souviens pas avec précision, mais cela signifiait : à tout prix économiser, épargner l'eau, les gestes, la parole, se dépenser le moins possible. Tactique simple, qui se ramenait à ne pas bouger de sa place. Ce fut en réalité, assez dur !

Coincé parmi les autres, les membres ankylosés, la respiration haletante, chacun était de plus en plus mal dans sa peau. Bientôt il fallut se dévêtir. J'avais gardé le plus longtemps possible la veste de cuir qui m'était précieuse à beaucoup d'égards : elle faisait partie de la tenue "insurrectionnelle", ayant été récupérée avec de bons gros godillots d'infanterie dans le dépôt de la prison, alors que nous nous équipions pendant la bataille du 19 février, dans l'espoir de rejoindre les maquis de Dordogne. Et puis, le cuir c'est solide, je me sentais mieux protégé. J'ai tombé la veste à regret, le torse ruisselant de sueur. Corps entre corps, ça n'allait pas tout seul, même entre des hommes qui s'estimaient.

J'entends toujours le mot de mon camarade Miguel Portolès, ancien maçon, républicain espagnol, résistant de France. A deux de ses voisins qui avaient été deux des plus hardis combattants d'Eysses et qui, un moment, s'accrochèrent dans le wagon, énervés jusqu'à la fureur, notre ami espagnol dit : "Vous ne savez pas assez ce que c'est que souffrir...". Miguel le savait, lui, l'exilé qui chantait si bien les flamencos quand la prison se mettait en fête, lui qui eut le courage de nous dire à temps dans la nuit du 20 février, qu'il fallait renoncer à poursuivre un combat devenu sans issue, dans la Centrale encerclée par les miliciens et les Allemands. Et la souffrance, nous allions apprendre à la connaître !

L'extrême chaleur nous abattit, puis vint la soif. On avait dosé au plus juste la quantité d'eau accordée à chacun. L'unique tonnelet du wagon fut cependant vite à sec. Chaque quart rempli servait au moins pour quatre dès le début, ensuite pour dix et davantage. Les yeux braqués sur le tremblant liquide nous partagions rigoureusement, sans conflit majeur. Un maigre casse-croûte, avec le bout de saucisson dont l'entame tournait au verdâtre, nous altéra dangereusement. Quand il n'y eut plus d'eau, une sorte de délire nous gagna les uns après les autres, les plus valides ranimant de justesse les malades.

On étouffait. Durant des heures et des heures on vécut comme prostrés, enfouis dans un monde indéfinissable, d'un poids très très lourd et d'une moiteur étrange. Pour ma part, j'ai dû sombrer dans une demi-inconscience, car il ne m'est resté qu'une sensation de torpeur et le souvenir de brusques angoisses et de rares éclaircies.

Que de bons camarades dans mon entourage ! Parmi eux mon compagnon de cellule de Blois, Jean Lautissier, qui n'allait pas me quitter jusqu'à la libération des camps. A plusieurs reprises, il devait contribuer à me sauver la vie, y compris en m'écartant des balles d'un S.S., lors de notre évasion pendant le transfert des déportés de Blaichach à travers le Tyrol, en pleine débâcle des troupes allemandes en avril 1945. Lautissier donc, et Perrin, Portolès, René Fontbonne, furent de ceux qui avec les docteurs Fuchs et Weil se dépensèrent pour la survie des copains. Dans le convoi, lorsque je suffoquais, je me rappelle un linge mouillé (ne fusse que d'urine) que mon ami Jean m'appliquait sur les tempes.

Peut-être ai-je aussi par instants agité un mouchoir pour ventiler un camarade à bout de souffle ? Aucune image n'en subsiste dans ma mémoire, mais j'ai gardé souvenance des secours qui m'ont plus d'une fois sorti du trou.

En prison cellulaire, puis à Eysses, j'avais toujours bénéficié de l'attention fraternelle des camarades, au courant de mon état pulmonaire. Comment leur exprimer ma reconnaissance, alors que là, tout le convoi éprouvait les affres d'une asphyxie qui devait, dans la plupart des wagons, tourner au tragique!

Parmi les précautions prises dès le début, sur conseils des médecins, il y eut l'interdiction d'uriner dans la tinette de fortune placée dans un coin du wagon ; (pour d'autres besoins, le baquet vite rempli ne tarda pas à empuantir l'atmosphère). J'ignore par quel miracle nous avons disposé de vieilles boîtes de conserves ; elles nous ont rendu en tout cas grand service. Les boîtes circulaient, leur contenu régulièrement jeté au dehors, nous évitant des conditions plus affreuses encore et permirent notre survie dans le wagon.

Le pire commença dans la soirée du 2 juillet, quand il n'y eut absolument plus rien à boire et pas grand chose à rejeter. Notre fournaise ambulante devenait un enfer et malgré tout ce n'était rien, comparé à ce qui se passait dans les autres voitures.

Si pénible que ce soit, nous ne bougions pas. Tout au plus l'un ou l'autre s'agenouillait-il pour modifier un peu la position ; on se levait rarement, sauf s'il le fallait pour venir à l'aide de voisins en détresse. Avons-nous changé de place en cours de route ? Je n'en sais rien ou je l'ai oublié, comme j'ai perdu toute notion du temps qui s'écoula notamment depuis le premier soir jusqu'à l'arrivée à Dachau. Ma vision des choses du convoi s'est fixée sur quelques circonstances finalement rapprochées, entremêlées dans les souvenirs autrement qu'elles ne le furent dans la réalité, sans doute parce que de grands morceaux de ce qui se passa m'ont échappé.

Ainsi je vois encore mon ami Luc éternellement suspendu à la lucarne grillagée de barbelés, observant l'extérieur, annonçant les gares, traduisant ce qu'il saisissait des échanges de propos de nos gardiens ou de paroles de cheminots allemands, car il maniait assez bien la langue de l'ennemi. Nous apprîmes par lui quelques nouvelles, de plus en plus mauvaises. Cuisinier de métier, Roannais d'origine, résistant de la première heure en zone sud, Georges Luc avait tout naturellement été placé aux cuisines quand le service général de l'intérieur s'organisa à Eysses sous la responsabilité du collectif des détenus patriotes. Avec Fuchs et moi, il occupa la cellule 2 après l'échec de notre tentative d'évasion massive. Ensemble, nous nous étions accrochés aux barreaux dans la matinée du 23 février 1944 pour entonner la Marseillaise et le Chant du Départ avec nos douze camarades liés aux poteaux d'exécution et dont nous entendions clairement les voix, à quelque vingt mètres de là, jusqu'au moment où ils tombèrent sous le feu des pelotons. Les détenus du quartier cellulaire ont alors continué le chant repris par toute la prison en un immense chœur fraternel et vengeur. Durant le transport du 2 juillet, Luc observait l'extérieur et nous renseignait.

Il fut le premier à nous annoncer qu'il y avait des morts dans les wagons voisins, on parla de trois ou quatre, puis vingt, vingt-huit... mais le chiffre sans cesse grossi resta très loin de la terrible vérité.

A l'origine de la tragédie du convoi, il y eut donc la chaleur accablante, l'asphyxie, la soif. Tout aurait pu changer si aux premiers appels l'escorte allemande avait seulement entrouvert les wagons et distribué de la boisson.

Les cris furent vains. S'il y eut des arrêts multiples à cause de l'état des voies, les portes restèrent fermées et l'étouffement fit son œuvre. On percevait par moments les échos de bombardements assez proches, on espérait que le train serait stoppé, attaqué par des partisans, délivré enfin. En vain, le train roulait, emportant ses fous et ses morts. Il est probable que si par hasard n'avait pas éclaté dès la première nuit un violent orage accompagné de pluies diluviennes, aucun de nous ne serait jamais revenu.

La pluie nous sauva. D'abord l'atmosphère changea ; nous pûmes reprendre et sortir quelque peu de l'engourdissement mortel qui nous entraînait tour à tour vers le gouffre. La soif dominait tout, on brûlait de l'intérieur, l'unique pensée de l'eau et toujours de l'eau aggravait terriblement le mal - l'eau que nous entendîmes ruisseler sur notre prison ambulante avec un sentiment indicible ! On vit circuler les petites boîtes de conserves pour un autre usage qu'aux premières heures. A chaque endroit où la pluie s'écoulait d'un bord extérieur ou de fentes du toit du wagon, on recueillit patiemment le précieux liquide. On entendait, on comptait les gouttes ! Et la merveille du fraternel partage se renouvela. Par dessus tant d'hommes mourant vraiment de soif, il fallait faire passer les boîtes et les répartir afin que chacun puisse y tremper à peine les lèvres.

Tout cela s'était déroulé en moins de vingt-quatre heures. Deux nuits encore et plus de deux jours devaient s'écouler, interminables, avant l'arrivée à destination. Quelque part en Lorraine ou déjà en Allemagne, je ne sais, des portes s'ouvrirent, toujours sous la garde de soldats (S.S. ou Werhmacht ?) et des femmes aux voiles bleus de la Croix-Rouge - étonnante apparition d'humanité dans notre bain d'horreur - nous distribuèrent des gamelles de soupe chaude, suprême bonheur alors ! Ensuite, plus cruellement ressenti après cela, notre calvaire reprit. Nous avons dû nous recouvrir, endosser les vestes ; nous tombions de lassitude, évanouis tour à tour, puis remis en selle par les camarades. Il fallait veiller à ce que les têtes, devenues tellement lourdes, ne disparaissent pas dans l'amoncellement des corps enchevêtrés, au ras du plancher puant où l'air raréfié se chargeait de plus en plus de gaz carbonique.

Dans un coin du wagon, à droite (dans le sens de la marche vers l'Est), un de nos compagnons fut gagné par la folie. Cheminot ou facteur, je ne saurais préciser, le malheureux déraisonnait, secoué par instants d'un drôle de rire ; nous crûmes d'abord qu'il blaguait ! Quand nous nous rendîmes compte, chacun s'arrangea pour ne pas le contredire ; on l'aida sans parvenir à le remettre d'aplomb ; le pauvre gars était atteint de folie douce et le pire fut évité. Car nous courrions le risque, si des détenus pris de fureur s'attaquaient aveuglément à d'autres, de sombrer dans la démence collective et la panique meurtrière.

Quelles pouvaient être nos pensées dans de pareilles conditions ? On ressentait l'immédiat, on cherchait ce qu'il était possible de faire pour nos compagnons les plus affaiblis. Lorsqu'une tête basculait, le regard éteint, il fallait vite redresser le buste du copain, le soulager un peu.

Et bien sûr, on enrageait d'être ainsi transportés comme des bêtes, à quelques jours de la délivrance, alors qu'approchait pour Paris et la France les heures exaltantes des combats et de la libération. La haine montait en nous, la haine du nazisme et de la barbarie hitlérienne, la haine de l'armée allemande.

Que la patrie nous semblait belle, alors que nous allions la quitter sans beaucoup d'espoir de la revoir jamais ! Un aperçu de verdure, un coin de ciel, une voix française - tout nous ramenait chez nous en un songe impossible. J'imaginais, sans reconstituer vraiment leurs traits, ma fillette de cinq ans aux yeux bleus et sa maman que j'avais à peine entrevues un an plus tôt à travers les grillages d'un parloir de prison ; je voyais vaguement mes deux frères Roger et Louis combattants de la résistance, l'un allongé à l'hôpital, l'autre malade aussi, participant pourtant aux préparatifs de l'insurrection de Paris à laquelle il devait bien peu survivre !

Dès le départ du train, j'avais sans conviction griffonné un bout de papier "nous partons pour l'Allemagne..." lâché ensuite au hasard dans la campagne avec prière de l'envoyer à la seule adresse légale de mon entourage, à mon cousin Georges Bost dans le XIe arrondissement. Le mot est bien arrivé. Six semaines plus tard, mon cousin tombait en pleine insurrection de Paris aux mains des Allemands. Il fut avec tout un groupe de résistants, membres de la milice patriotique du XIe, affreusement massacre et fusillé dans les fossés de Vincennes le 20 août 1944.

Après la halte Croix-Rouge, qui a dû se faire à la frontière, notre train de malheur reprit sa marche et nous ne savions toujours pas pour quelle destination. A l'air devenu plus vif voici que se mêlait de plus en plus fortement une odeur épouvantable, par instants. On sentait la mort, on traînait des morts, on roulait toujours, vers la mort. Ce nom tristement évocateur de la fin du voyage fut prononcé après Ulm par des cheminots allemands auxquels Luc avait demandé où l'on nous emmenait : Dachau !

Quand le convoi arriva à son terminus, les portes s'ouvrirent.

En gare, nous vîmes des Allemands eux-mêmes atterrés.

Il nous fallut longer le train à l'arrêt et passer devant le monceau de cadavres de nos camarades, entassés auprès des wagons ensanglantés. Nous ne voulions pas regarder, mais nos yeux emportaient l'atroce vision d'énormes paquets, de vêtements souillés contenant les restes décomposés de ceux qui avaient été nos frères de détention et de combat.

Nous marchions en automates détraqués, ne voyant plus que le rang précédent. Après la gare, ce fut la traversée de la ville, les fossés remplis d'eau, l'immense inscription au dessus de l'entrée : Arbeit macht frei "le travail, c'est la liberté" !, le camp ! Premier appel des rescapés. Abrutis de fatigue, de faim et de soif nous voulions malgré tout tenter d'évaluer le nombre des victimes. Tandis qu'un des chefs-kapos du camp, en tenue zébrée étonnamment propre, tournait en vélo autour de notre groupe et nous insultait ("la civilisation française !... Schweinen Franzozen !...") nous avons essayé de compter nos morts. A chaque nom resté sans réponse, nous piquions d'une épingle un bout de papier pour totaliser ensuite le nombre de trous.

On parlait de 450 morts, ce fut plus du double : du 2 au 5 juillet, sur le parcours Compiègne-Dachau, 984 de nos compagnons étaient morts !

Il fallut nous dépouiller de tout vêtement, rester nus sur la place d'appel, passer à la tonsure et à la désinfection (à grands coups de pinceaux trempés d'acide), enfiler de vieilles fringues militaires de toutes les armées d'Europe marquées K.G. : prisonnier de guerre. Mais nous étions K.Z. : déporté résistant, et, quelques jours après, nous endossâmes la tenue rayée des camps de concentration ! Et maigre le pou géant assassiné au-dessus des lavabos pour nous avertir d'un danger de typhus, nous nous précipitâmes vers les robinets, et bûmes à pleines mains, à pleine gorge. Boire, boire, boire était devenu à ce moment notre unique pensée.

Notre histoire s'insère ensuite dans l'histoire des camps d'extermination, spécialement dans celle de Dachau et de ses kommandos.

Sur les quinze cents rescapés du train de la mort, arrivés à Dachau le 5 juillet 1944, plus de douze cents ne devaient jamais revoir la terre natale, ne jamais faire le voyage de retour.

A la libération des camps, en avril 1945, on ne comptait plus guère qu'un survivant sur dix déportés de ce convoi.

A chacun de ceux qui sont tombés, il faudrait rendre hommage, mais c'est impossible à cause du nombre effrayant et souvent de l'anonymat des victimes.

La résistance était obligatoirement clandestine, des liens s'établissaient horizontalement aux divers échelons et chacun ne devait en principe connaître (mais connaître physiquement, souvent en ignorant l'identité réelle) que deux, trois ou quatre personnes au maximum - soit son chef et ses camarades de groupe. Après l'arrestation on fit connaissance dans les prisons. Et c'est surtout par lieux de détention qu'on se connût. Puis de nouveaux liens se sont noués, par groupes déterminés selon le kommando, le travail, le block.

Songeant aux inconnus morts dans le convoi du 2 juillet, je vois des jeunes, beaucoup de gars de vingt ans qui venaient tout juste d'échapper aux rafles du S.T.O. et qui souvent sont tombés dans les filets de la Gestapo alors qu'ils cherchaient le contact avec les maquisards ou les F.T.P. J'entends encore l'un de ces garçons des faubourgs de Paris avec son accent traînant, chanter "Le Dénicheur" sur une scène improvisée à l'une de ces rares soirées distractives que nous pûmes organiser pendant notre passage à Compiègne. Qu'est-il devenu avec son air gouailleur, ce jeune chanteur inconnu ?

Deux des détenus d'Eysses de ce convoi, malheureusement isolés de leurs camarades, les jeunes catholiques Blattes et Person, du préau 1 de la Centrale, qui s’entraidaient et priaient d'un même cœur, ont fini atrocement dans le train de la mort. Et parmi mes plus proches voisins de wagon, je pense à deux camarades exemplaires évoqués plus haut, envoyés sans retour de Dachau dans l'enfer d'Hersbruck : René Fontbonne, refusant de travailler dans un kommando, fut abattu sur place pour tentative de révolte. Et Georges Luc, le cuistot d'Eysses, le guetteur de notre wagon, frappé par un kapo pendant une harassante corvée de briques, lui lança son poing dans la figure et périt les reins brisés par cent coups de schlague.

Comment évoquer tant d'inoubliables camarades, nos frères brûlés dans les crématoires ? Chacun de nous porte en son cœur un invisible cimetière peuplé d'ombres chères qui pèsent très lourd dans notre vie. Parfois chacun pense : pourquoi suis-je revenu et pas lui ! C'est pourquoi nous éprouvons à la fois le besoin et pourtant une grande difficulté et une grande douleur à témoigner. Dans ce but, nous étions rassemblés le dernier dimanche de juin au Struthof sous la pluie battante, levant l'urne contenant un peu de cendre de nos camps respectifs, et le soir du 2 juillet à la crypte des déportés du petit square Notre-Dame. Vingt-six ans après !

Nous avons connu le pire et le meilleur de l'homme. Je reste convaincu qu'il y avait, parmi nos bourreaux, bien peu de monstres-nés ; tous ont pourtant servi d'instruments au nazisme, à la plus criminelle machinerie de domination et d'asservissement des peuples. Et pourquoi avions-nous le meilleur de l'homme de notre côté en dépit de faiblesses ou de chutes individuelles ? Parce que nous les résistants nous luttions pour une cause juste. Opprimés, affamés, usés jusqu'au sang, nous nous sommes efforcés de poursuivre jusque dans les camps de la mort, le combat qui était le nôtre : celui de la liberté pour notre patrie, pour toutes les patries. Et nous étions solidaires.

La solidarité, la confiance mutuelle ne sont pas de vains mots. Avant Compiègne et Dachau déjà, nous avions eu, j'oserai dire, le privilège de bâtir ensemble, nous, les détenus patriotes de la Centrale d'Eysses, un magnifique collectif où chacun s'éleva au-dessus de lui-même. L'histoire du bataillon d'Eysses en témoigne. Des liens fraternels se sont établis entre nous, résistants de milieux et d'opinions différents. La force particulière de ces liens, je l'ai ressentie quand nous fûmes enfermés dans la même cellule, le chrétien protestant Stéphane Fuchs, membre dès la première heure d'un réseau de la résistance en rapport direct avec Londres, et moi le militant communiste membre de la délégation du Comité central de mon Parti dans la zone sud où nous organisions la Résistance, dès juillet 1940. Le courage et la bonne foi, la franchise et la générosité de mon ami Stéphane, son intelligence au service de la cause commune, j'ai eu l'occasion d'en apprécier la valeur à maintes reprises, et surtout dans les heures les plus sombres. La diversité de nos conceptions ne s'est jamais opposée à notre profonde amitié ni à l'unité de notre action. Nous faisions front contre le même ennemi, et ensemble nous menions le même combat pour la France - que nous soyons communistes ou socialistes, chrétiens, gaullistes de toutes tendances.

Dispersés dans les camps, de multiples groupes d'anciens d'Eysses ont maintenu dans les kommandos de Dachau ce que nous appelions "l'esprit d'Eysses". Il est juste et nécessaire de dire qu'à cet esprit d'union, à l'organisation qui le concrétisa, on doit le fait que les déportés de deux wagons du convoi du 2 juillet n'ont pas été aussi cruellement éprouvés que le reste du train.

Il n'empêche que les victimes de ce convoi maudit ont été les victimes de l'Allemagne nazie. Du transfert de Compiègne aux fours crématoires des camps, toute une entreprise de destruction des hommes était mise au point par le régime hitlérien. Il importe aujourd'hui que les jeunes sachent. Qu'ils s'unissent et agissent afin que soient à jamais rendus impossibles de tels crimes, afin de s'opposer à temps à la guerre, aux tortures et à tout ce qui peut y conduire.

Comme le rappelle l'inscription gravée en quatre langues au fronton du monument érigé à Dachau : "Puisse l'exemple de ceux qui furent exterminés ici de 1933 à 1945 dans la lutte contre le nazisme, faire que les vivants s'unissent pour défendre la Paix, la Liberté, le Respect de la personne humaine".

                                                                                                                                                                                                                                                        Victor Michaut

 

 

 

 

Souvenirs des rencontres avec Victor MICHAUT, par Léopold ROQUE

 

Le 29 avril 1941 – se situe notre première rencontre à Limoges, début de notre collaboration dans la Résistance, jusqu’à notre arrestation fin juin 1941.

 

J’avais été arrêté le 25 septembre 1939, condamné à 18 mois de prison, dont 15 à la centrale de Nîmes. Je fus libéré le 26 Mars 1941 et le 26 avril 1941, j’étais mandaté par le Parti pour me rendre à Limoges. Je quittais ma résidence d’Elue – Pyrénées Orientales-, j’arrivais à Limoges le 27 avril 1941, où j’étais attendue par Arthur Vigne , qui me dit : « après demain nous avons la visite de quelqu’un que tu connais ».

 

Effectivement, comme deux promeneurs dans un quartier périphérique, je vis apparaître la silhouette à une centaine de mètres devant nous. Avant d’entamer la discussion sur le travail que nous confiait le Parti dans ce secteur, nous rappelant quelques souvenirs de rencontres au 44[1] avant guerre, Victor me demandant quelle était la situation à la Centrale de Nîmes « l’état d’esprit des gardiens, comment réagissaient les Camarades qui se trouvaient emprisonnés, comment pourrions nous les aider ».

 

C’était pour moi, un premier aperçu des qualités de responsable et d’organisateur de Victor.

 

Arthur Vigne se trouvait à Limoges depuis plus d’un mois avant moi, il avait organisé notre rencontre à 3, c’était surtout  pour nous tenir au courant du travail préparatoire de la surprise que le Parti organisait pour recevoir Pétain à Limoges le 1er Mai 1941. Avec  une clairvoyance extraordinaire comme s’il avait un plan de la ville de Limoges sous les yeux, il notait les points où, tout en veillant à la sécurité de nos Camarades porteurs de pots de peinture, nous pourrions faire des inscriptions sur la chaussée des lieux de passage des vichyssois.

 

Victor avait établi des liaisons dans les principales villes du secteur qui s’étendaient de Limoges à Châteauroux et Guéret au Nord et Montauban et Périgueux au Sud.

 

Tandis que Arthur Vigne travaillait avec les groupes de Limoges et du département de la Hte .Vienne, Victor me confiait la mission de rencontrer des Camarades dans les villes citées plus haut.

 

Tout était au point par ex : de Limoges à Guéret, pour déjouer les plans de la Police constamment  aux aguets, j’ai dû faire le voyage entre ces deux villes, habillé en bleu de travail, sur la locomotive, ave le mécanicien et le chauffeur.

 

Il s’agissait de remettre dans le circuit, une vieille connaissance, qui n’était autre que l’ancien responsable du service d’ordre du CC :le Cde Bourdeaux, qui ne pouvait passer inaperçu en raison de sa forte stature.

 

Bourdeaux vivait avec son jeune fils, qui avait une douzaine d’années en 1941, dans une petite maison de Campagne au milieu des bois à une dizaine de kilomètres de Guéret.

 

Je n’ai eu aucun mal à retrouver Bourdeaux. Victor avait tout prévu. Le chauffeur du car m’a reconnu par les précisions qu’il avait sur mon physique, mes vêtements, et mon journal. C’était un mini Car, il y avait trois autres voyageurs venant de la gare de Guéret. Après avoir parcouru quelques kilomètres, le car s’arrêta à la lisière d’un bois, le chauffeur me dit : « empruntez ce petit chemin, vous avez un quart d’heure de marche dans le bois et vous rencontrerez mon copain » c’était je crois le 5 mai 1941.

 

Quelques jours plus tard, même processus de Limoges à Châteauroux. Là c’était un peu plus difficile. Je fis également le voyage avec le conducteur de l’automotrice, en bleu de travail. Evidemment, ce cheminot était dans le coup.  Châteauroux, c’était la ligne de démarcation entre la Zone nord et la Zone sud, surveillance étroite par la police de Vichy et la Gestapo, en civil, puis l’armée allemande. Passer au travers des mailles de ces trois police, tout avait été mis au point par Victor.

 

D’abord au dépôt de Limoges, avec les camarades Lagrange et Roche, cheminots hautement qualifiés, et Communistes prêts à tous les sacrifices.

 

Pour ce voyage de Limoges à Châteauroux, je fus équipé de la boite à outils d’un cheminot, et avec le conducteur, je sortis de la gare par la porte de service, où se trouvaient également deux soldats allemands.

 

Nous avons parcouru ensemble, deux ou trois cent mètres et puis, il m’indiqua la maison d’un jeune camarade, je crois que c’était un ouvrier du bâtiment : maçon ou charpentier. J’ignore son nom, je me rappelle, son appartement était situé au réez - de chaussée, il vivait avec sa jeune femme, je passais une nuit chez eux, dans ce quartier populaire de la ville de Châteauroux.

 

Avec le recul du temps, je vois mieux, combien était étendue, la connaissance des lieux et des Camarades à travers cette région du Centre-Ouest de la France. La liaison entre nous dans la région de Limoges, avec Toulouse et Lyon. Victor nous avait mis en relation avec deux femmes Camarades qui assuraient les missions périlleuses. L’une de Brive, l’autre de Paris avaient changé de prénom. La Camarade de Brive est devenue la femme du Cde Gaudoux, vieille connaissance aussi, que j’avais connu à Arcueil en 1937.

 

C’était un dimanche, ce 30 juin 1941, lorsque  Arthur Vigne, Charles Lajoix et moi, au retour d’une réunion sur les bords de la rivière, la Vienne, nous tombions submergés par le Police de Vichy, (Brigade politique du Commissaire Pigeon(ou Dij ..on).

 

Emmenés directement au Palais de justice, nous nous retrouvions au milieu d’une quarantaine de personnes, dont quelques unes étaient connues seulement par Vigne, moi je ne connaissais personne sauf, Victor Michaut. Nous feignons de nous ignorer. Il me fit savoir qu’il avait été arrêté la veille, le 29 juin dans la direction de Toulouse.

 

L’interrogatoire ne fut pas long, le même jour, quelques heures seulement après notre arrestation, nous étions à la prison de Limoges.

 

Relevé d’identité, et ce fût notre premier contact de prévenus. Prison cellulaire, surpeuplée, nous eûmes par la suite l’occasion de nous en rendre compte, les deux premiers jours nous étions mêlés aux droits Communs, une dizaine par cellule de 4 mètres de long sur 2 mètres de large, avec une fenêtre de 0m,60 au carré.

 

Le 30 juin, nous étions donc dans le hall de la prison de Limoges, nous étions 19, les autres avaient été laissés en liberté, nous nous rejoignirent lors du procès à Périgueux les 21 et 22 septembre 1941.

 

Dans ce hall de la prison de Limoges se produisit notre première manifestation : Réclamer le régime politique. Arthur, Victor et moi nous concertions et Victor sachant que je venais de purger 18 mois dont 15 à la Centrale de Nîmes me dit : « toi qui a l’habitude de la prison, demande au chef, en notre nom, le régime politique ». L’interrogatoire et relevé d’identité terminés, je m’avançais vers le bureau du chef. Rappelant que nous n’étions pas des  détenus comme les autres, arrêtés pour fait politique, nous réclamions le régime politique. J’avoue que le Chef de la prison de Limoges, fit preuve de beaucoup de compréhension, il répondit à ma demande en ces termes :

 

« Personnellement, je ne puis prendre d’autorité une telle décision, mais je vous promet que dès demain matin, je ferais part de votre demande à Monsieur le Procureur de la République ». C’est ce qu’il fit.

 

 Dans l’après-midi du 1er Juillet 1941, des détenus de droit commun, aménagèrent « l’infirmerie » à notre intention. C’était trois cellules communiquant par des portes intérieures, dans lesquelles les 19 nous installâmes dès le 2 juillet.

 

C’était un résultat que nous avons mis à profit, pour organiser notre défense devant la juridiction militaire.

 

Des trois cellules celle du milieu était devenue notre réfectoire et lieu de travail entre les repas, les deux autres, dortoirs et lieu de lecture.

 

Pendant cette période du 2 juillet au 18 au 19 septembre 1941, Victor fit bénéficier tous les camarades de ses connaissances : économie politique, théorie marxiste Léniniste, Histoire du mouvement ouvrier, ce furent les cours dont bénéficièrent les 18 autour de Victor et journellement.

 

Nous étions à la prison de Périgueux à la veille de notre procès, devant la cour spéciale du tribunal militaire, Victor avait réglé les détails.

 

 

Le 21 septembre 1941, dès huit heures du matin, une escouade de jeunes militaires, commandée par un sergent, vint nous prendre à la prison pour nous conduire devant le tribunal militaire.

 

A notre groupe de 19, avaient été associés les prévenus libres qui nous avaient quittés à la prison de Limoges, nous constituions un groupe d’une cinquantaine de prévenus.

 

A 9 heures, le tribunal fait sa rentrée. Comme un seul homme, tel un ressort qui nous soulevait, nous entonnons la Marseillaise, les prévenus libres font comme nous. Le sous-officier commande à ses soldats : présentez armes. Le tribunal : 1 Colonel, 2 Commandants, un Capitaine, le Commissaire du gouvernement (Colonel Roques), se lève et salut.

 

Minutes inoubliables, nous étions fiers, plus que nos juges. C’était la première séance, il y en eu 4 les 21 et 22 septembre. Pendant les 3 autres séances, les militaires furent remplacés par des gendarmes. Nous avons à chacune des séances, repris le chant de la Marseillaise, mais les gendarmes sont restés sourds et les Officiers du tribunal, cloués à leur siège.

 

Dans la séance d’après-midi du 22 septembre 1941 la cour spéciale du tribunal prononça les condamnations :

 

            Victor Michaut – travaux forcés à perpétuité,

            Arthur Vigne et moi – 20 ans de TF et 10 d’interdiction de séjour,

Charles Lajoix – 10 ans de TF, puis d’autres peines de 3 ans de prison à Lerouge, Lagrange etc… -

 

Je crois que les prévenus libres furent relaxés où amenés, pour certains, dans des camps de concentration[2], Saint-Paul d’épant, Nexon etc…

 

Là, commença notre long voyage de prison à prison.

 

Nous ne restâmes que peu de jours à la prison de Périgueux, une huitaine environ.

 

Après Périgueux, la prison de Pau : La plus abjecte, la plus sale, celle où nous avons rencontré le personnel surveillant le plus hostile à la Résistance, aux détenus politiques. Une anecdote : un souvenir du personnage le plus cruel, le plus abject, c’est le chef de la prison de Pau en 1941. en plus des ordres très stricts qu’il avait à notre encontre de la part du régime de Vichy, il a décrété à l’intérieur de la prison de distribuer les colis de victuailles le 30 de chaque mois. C’est ce qui se produisit dans notre groupe. Le 1er Novembre 1941, Lajoix Charles, a eu la visite de sa femme et sa fille au parloir (à travers les grillages bien entendu), qui lui ont porté un colis avec un lapin rôti. Le lapin rôti resta tout le mois de Novembre 1941 dans le bureau du chef. Il fût remis à notre ami le 30 Novembre, il était tout gris de moisissure. Nous l’avons lavé Victor, Arthur et moi, à la chasse d’eau des cabinets et l’avons mangé. La faim devenait insupportable. Charles Lajoix est toujours à Limoges.

 

C’était aux environs de Noël 1941 que nous fûmes transférés à la prison cellulaire de Tarbes.

 

En quittant la prison de Pau, le chef est encore venu nous apostropher en nous disant « Vous vous plaignez de Pau, c’est la vie de château à comparer avec ce qui vous attend ». j’étais attaché à Victor et me dit : « Crois tu ce qu’il a dit ». En levant son bras droit attaché à mon bras gauche par la chaîne de prisonniers, nous avons répliqué ensemble « au plaisir de vous revoir ».

 

Pau Tarbes en fourgon cellulaire.

 

Les premiers jours, assez longtemps même, peut-être plusieurs mois, car il nous fallut un temps assez long pour établir la liaison. J’ai pu me procurer un dictionnaire « Tout en Un », dans lequel il y avait l’alphabet morse. (A vrai dire ce dictionnaire me suivait depuis la Centrale de Nîmes où je l’avais acheté, et ma famille me l’avait envoyé).

 

A la demande de Victor qui avait obtenu la liaison avec les détenus employés aux cuisines et qui étaient des Camarades arrivés avant nous, venus de la prison d’Agen : Cavailles, Celolaos, Belloni, le secrétaire auprès du chef : Boisserie Edouart.

 

Ils ont pu me procurer du papier et je copie plusieurs fois l’alphabet morse, ainsi, les nouvelles de la guerre connues surtout par Edouart Boisserie étaient transmises à Victor qui, au moyen d’un objet solide frappait le morse au mur de séparation des cellules : point = 1 coup, trait = 2 coups rapides.

 

Enfin, un Dimanche après-midi, il y avait un beau soleil, ça devait être au printemps 1942, pour la première fois un surveillant du nom de Celzerques, prit sous sa responsabilité de nous faire rencontrer en promenade dans la même cour. La cour : un triangle à la … , la porte d’entrée de 60 centimètres de large, longue d’une dizaine de mètres, largeur à la base 4 à 5 mètres, un petit préau avec une fenêtre grillage donnant sur un jardin.

 

Embrassades, conversations autour de Victor, jeux de cour : saute mouton, qui m’a valu une entorse à la cheville gauche. Elle fut bénéfice cette  entorse, j’allais tous les jours à la cuisine prendre un bain de pied, une heure environ, qui a permis d’établir des contacts plus étroits.

 

Ce fut notre demande de mettre fin à notre régime d’isolement. Cet événement se produisit quelques jours après. Nous nous retrouvions dans la même cellule : Victor, Arthur et moi.

 

A Tarbes, nous eûmes une autre surprise.

 

Celle de découvrir dans un groupe de prisonniers venus de la prison de Montpellier, ave Henri Védrines, Louis Fonbonne, Edouard Planque ! Edouard Planque fut avec Vittori, le héros de l’affaire qui fit connaître leur nom en France, à cause de leur anticolonialisme. Il y aura bientôt un demi siècle, Planque a été le compagnon de cellule de Charles Lajoix.

 

Après de multiples démarches faites par Victor, nous avons obtenu de pouvoir communiquer d’une cellule à une autre, pendant les repas, afin d’avoir la possibilité afin d’avoir la possibilité de partager, avec les autres détenus politiques, le contenu de nos colis.

 

(Ce fut là, je crois, le point de départ de la création des gourbis, qui nous permit notre organisation à la Centrale d’Eysses, de mieux supporter nos voyages en train, de Eysses à Compiègne et de Compiègne à Dachau).

 

Les cellules de la prison de Tarbes étaient assez sales à notre arrivée. Sans savoir combien de temps  nous resterions dans ce lieu, nous avons entrepris, après une réunion dirigée par Victor, de laver et nettoyer à fond nos cellules. Après avoir obtenu, potasse, javel etc…. nous avons chassé, poux, puces et punaises. Des ouvriers ont badigeonné les murs. Bref, nous avions obtenu le maximum de confort et d’hygiène.

 

Nous avions obtenu que nos portes de cellules restent ouvertes, ainsi nous pouvions communiquer, nous organiser : lecture, cours, jeux de carte belote.

 

Les cartes ne préoccupaient guère Victor : son temps était employé à lire, à écrire, à conseiller notre groupe, qui n’était plus seulement  ceux de Limoges grandis par les camarades d’Agen et de Montpellier.

 

Victor avait de très grandes joies : C’était le jour où il recevait une lettre de ses frères. Arthur Vigne et moi dans notre cellule commune, la ressentions avec lui. Pendant de longs moments la lettre était exposée sur la table, nous étions muets, nous contemplions les fleurs dessinées au début de chaque lettre, le contenu de nos lettres était comme de nous trois.

 

Cette existence se déroulait, où le jour pénétrait non seulement à travers portes et fenêtres, mais surtout par les possibilités que nous avions obtenu.

Du point de vue matériel, nos Camarades des cuisines faisaient des prodiges avec de faibles moyens.

 

Nous avions obtenu des draps de lits, changés tous les quinze jours. Mon passage à la Centrale de Nîmes, de Noël 1939 au 26 Mars 1941, m’a beaucoup servi par la suite, puisque le chef de la prison de Tarbes, je l’avais connu 1er surveillant à Nîmes et avec sa femme surveillante des quartiers des femmes. A Tarbes, la surveillante a désigné une femme détenue qui aurait à s’occuper de notre linge personnel.

 

En 1938, j’avais connu les militants de la région de Tarbes. C’est ainsi que par l’intermédiaire d’un ouvrier maçon travaillant sur la façade extérieure, lorsqu’il fut au niveau de la fenêtre de notre cellule, en accord avec Victor et Arthur, nous avons pu faire savoir au PC de Tarbes, notre présence à la prison de leur ville. Je crois que le Cde Peyre a été prévenu. Ce jeune maçon nous a fait parvenir des cigarettes ce que les fumeurs comme Vigne ont apprécié.

 

Les contacts que Victor recherchait avec l’extérieur, avait un but : l’évasion.

 

Je ne me rappelle plus exactement la date, mais le fait doit se situer au Printemps, où début été 1943. Dans  sa correspondance, Victor avait été prévenu de la visite de sa belle sœur.

 

Cette visite fut  celle de Claudine, sa femme,[3] et sa fille alors âgée de 4 à 5 ans.

 

Ce fut une rencontre de travail au parloir, en ce Dimanche après-midi : Nouvelles, informations, tenir le PC au courant, organiser notre évasion.

 

Pendant le temps de la conversation, la fille de Victor est venue nous rendre visite dans la cellule, nous l’avons faite asseoir sur le lit de son père. La porte de la cellule étant ouverte, avec Arthur Vigne nous avons pu saluer Claudine, depuis la porte de la cellule, jusqu’à la grille d’entrée vers laquelle se dirigeait la petite Michaut.

 

De cette visite, Victor nous en a entretenus durant de nombreux jours, nous communiquant ses espoirs.

 

Nous avons quitté la prison de Tarbes pour être transférés à Eysses, le 15 octobre 1943. Cette date est précise, j’ai des raisons de la rappeler : la fête de ma mère Thérèse et la veille de mon 38ème anniversaire.

 

Dès notre arrivée à Eysses, nous fûmes traités comme les droits Communs : tenue de bure, cheveux coupés, ceinture et lacets enlevés. Ce fut aussi la première manifestation dans cette prison, Victor écrivit au Directeur pour protester en notre nom, contre le régime qui nous était imposé.

 

Cette manifestation porta ses fruits, les arrivants se sont succédés tous les jours, plus de cheveux coupés, ceintures et lacets conservés.

 

EYSSES- Le rôle dirigeant de Victor fut incontestable.

 

Nous nous connaissions tellement, que toutes les missions que j’eus à accomplir, avant et pendant les journées de Décembre 43, les directives m’étaient données par Victor.

 

Ainsi dans la première édition du livre le Bataillon d’Eysses, au nom du collectif (page 110) c’est sur l’initiative de Victor, qu’Aubagne et moi avons permuté, pour que du haut du toit de la prison, je m’adresse aux policiers, les appelant à faciliter notre évasion. (Aubagne fut mortellement blessé quelques instants après).

 

Un jour j’ai aperçu le fils Bourdeau (14 ans), qui avait été arrêté et amené à cette prison d’enfants. J’en fis part à Victor, qui entreprit des démarches auprès du Directeur et le jeune Bourdeau fut intégré dans notre collectif, quittant ainsi la promiscuité des droits communs(Le fils Bourdeau ne fut pas déporté).

 

Ne pas laisser les camarades désœuvrés à l’intérieur de la prison, tel était l’objectif de Victor. C’est ainsi que s’organisèrent des cours d’économie politique, d’histoire, de géographie, de marxisme léninisme, mais aussi des groupes de sportifs organisant des compétitions en athlétisme.

 

Ce que fut Eysses, le combat qui nous continuons à mener pour la reconnaissance de nos droits moraux, dans la Résistance Française, sur l’initiative de Victor, le congrès de Mai 1969 me chargea de rédiger un mémoire … Ci-joint .

 

Depuis notre retour, chacune des assemblées des anciens d’Eysses était pour nous deux l’occasion d’accolades fraternelles.

 

Notre dernière rencontre à Villeneuve sur Lot je sentis Victor se cramponner à moi en évoquant nos souvenirs. C’était dans le couloir du théâtre donnant accès à la tribune, où il devait quelques instants après, prononcer le discours le plus émouvant qu’il ait jamais prononcé devant ses Camarades du Bataillon FFI de la Centrale d’Eysses.

 

Après le Congrès, dans le hall du théâtre il m’avait dédicacé, la deuxième édition du livre « L’insurrection d’Eysses » où il a écrit :

« A mon cher Léopold Roque, mon compagnon de détention et de lutte depuis Limoges et Tarbes jusqu’à Eysses puis Dachau .

 

Avec toute mon affection, en ce trentième anniversaire de février 1944.

 

De tout cœur

Signé Victor Michaut »

 

Paulette[4] était avec Victor en cet instant qui nous a révélé sa fin prochaine.

PS – Mon récit est long, mais nous avions trop de choses de souvenirs communs.

Amicalement

(Signature)

 

 

 

 

 

[1] Le 44 était le siège de la Direction du Parti Communiste

[2] Les « Camps de concentration français, n’ont rien de comparable avec les camps nazis. Le seul camp en France sous administration allemande est  celui de Struthof en Alsace.

[3] Cette visite du 20 juin 1943 ne fut pas celle de Claudine, mais de tante Célestine, son petit fils et moi, Marie-Claude. (lettre 51)

[4] Paulette Michaut seconde épouse de Victor

 

 

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

Renseignements Généraux – Concernant le nommé 

 MICHAUT Victor, demeurant 9 rue des Cordelières – Paris.

 

En réponse à votre note en date du 27 juillet écoulé, concernant le nommé Michaut Victor, j’ai l’honneur de vous transmettre les renseignements suivants : MICHAUT Victor, Joseph, né le 28 octobre 1909, à Paris de Gustave et de Vassivière, Marie, célibataire – demeure chez ses parents, domiciliés depuis, de nombreuses années, 9, rue des Cordelières – Paris –

 

Ancien ouvrier graveur, Michaut a abandonné sa profession pour s’occuper exclusivement de politique.

 

Militant communiste actif, il est membre du 4ème Rayon de la 4ème entente de la Fédération Nationale des Jeunesses Communistes et employé au siège de cette Fédération au traitement mensuel de 1.100francs.

 

C’est en qualité de délégué de cette organisation, que le 21 juillet dernier, il s’est rendu à la réunion clandestine de Villeneuve-St-Georges, où il apportait des instructions du Parti Communiste en vue des manifestations du 1er Août. Arrêté au cours de cette réunion, Il a été incarcéré à la prison de la Roquette et inculpé de complot contre la sureté de l’Etat. Il a été remis en liberté le 3 Août 1929, à la disposition du Juge d’instruction.

 

Michaut a précédemment été arrêté à différentes reprises le 14 juin 1925, pour avoir collé des papillons antimilitaristes dans un tramway – Le 4 Août 1926, devant la Chambre des Députés au cours de la manifestation des fonctionnaires, enfin, le 1er Mai à Malakoff, où il devait prendre la parole dans une réunion.

 

En Juillet 1928, Michaut, s’est rendu en Russie, pour participer aux fêtes du 10ème anniversaire de la Révolution.

 

Il a fait une propagande active aux cours des dernières élections législatives, où il a pris fréquemment la parole au nom des Jeunesses Communistes, notamment dans le 5ème et le 13ème arrondissement.

 

Michaut  appartient à une famille imbue d’idées révolutionnaires. Son père est membre du 4ème Rayon, de la Région Parisienne du Parti Communiste et a été délégué au congrès ouvrier qui s’est tenu les 4 et 5 Juillet 1925, au siège de la Maison des Syndicats, 33 rue de la Grange-aux (Belles.

 

Sa mère a été arrêtée le 1er Août pour entrave à la liberté du travail, bris de cloture. Conduite au poste de Police du quartier Croulebarbe, elle a été ensuite dirigée sur le dépôt.

 

Au privé, les renseignements recueillis sur le compte de Michaut Victor, sont favorables. Il n’a pas d’antécédents judiciaires.

 

                                               Le Commissaire Spécial de Police –

 

 

 

Autobiographie 1932

 

 

Source « Mairton » Archives de Moscou  (photocopies)

 

Le style de cette « autobiographie » de V. Michaut est rendu ici dans une tonalité « d’interrogatoire » qui ne correspond pas à la personnalité habituelle de s’exprimer  qu’avait Victor Michaut.

 

MICHAUT Victor Joseph

 

Né à Paris, (Ve), le 29 octobre 1909, Français.

 

Mon père fut élevé par l’assistance Publique. N’ayant jamais connu ses parents, il travailla comme garçon, ouvrier agricole, puis vint à Paris où il fut charbonnier, cheminot et maintenant tailleur de pierre depuis 20 ans.

 

Ma mère était couturière de profession, elle travailla comme manœuvre dans le bâtiment pendant la guerre, ensuite, malade travailla à la maison, puis s’occupa uniquement de l’entretien de la famille. Elle est décédée en Mars 1931.

 

J’ai deux frères, dont l’un, le plus jeune est employé de bureau et l’autre qui travaillait dans le bâtiment est maintenant depuis 6 mois à l’hôpital en attendant une place dans un sanatorium.

 

Les conditions de vie de la famille furent donc celles d’une famille de prolétaires vivant à l’étroit du travail de mon père jusqu’à ce que moi et mes frères puissions travailler.

 

J’ai commencé à travailler à 14 ans ½ , embauché chez un ciseleur en bronze comme apprenti. Je dus quitter au bout de 8 jours car l’eau forte me faisait mal aux poumons.

 

Je restai alors 1 an ½ comme apprenti graveur-guillocheur où je faisais les courses, le balayage et gagnait 5 frs par jour. Puis, employé dans un bureau à la Halle aux vins, je gagnais 600frs par mois. J’y suis  resté 6 mois.  Et j’ai travaillé alors dans le bâtiment où je faisais un travail de manœuvre (polissage et sciage de pierre à la machine pour carrelage et escaliers). Je gagnais là 40frs par jour. J’y suis resté jusqu’au moment où je  devins permanent appointé par  (direction de la J.C. à Paris en Mars 1929)

 

J’ai été à l’armée cette année, en avril 1932, au 158e régiment d’infanterie à Thionville (Moselle). Je n’y suis  resté qu’un mois ½ dont 8 jours à l’hôpital. J’ai été réformé après avoir passé la radio pour lésions tuberculeuses au poumon. Je n’ai pas eu le temps d’acquérir des connaissances spéciales .Mes voyages à l’étranger ont toujours été décidés  par le Comité Central. Le premier voyage fut en 1928 où j’ai été délégué au Ve congrès mondial de l’I.C.J. Puis en 1929, je fis un court séjour en Allemagne (8 jours), pour une conférence d’agit-prop.

 

J’ai fait 3 voyages en Belgique, un pour un Comité Central du Part, un autre pour une réunion du Secrétariat de la J.C. (c’était en 1929 quand le C.C. était illégal) et un autre en 1931 pour accompagner un camarade illégal.

 

Puis j’ai fait un 2ème voyage en URSS pour venir à l’école du KIM [1]

en 1930.

 

En France, je connais particulièrement la région parisienne où j’ai vécu, celle du Nord où je suis resté trois mois : l’Alsace Lorraine où j’ai été plusieurs fois pendant une semaine ou deux.

 

A Paris, je connais mieux le 13e arrondissement et la banlieue sud de Paris.

 

J’ai étudié à l’école primaire de mon quartier où je suis resté 5 ans, jusqu’au certificat d’études primaires que j’ai eu à 11 ans 1/2 ; puis je suis rentré au cours complémentaire que j’ai suivi pendant 3 ans. Je n’ai pas pu aller jusqu’au brevet élémentaire, n’ayant pas atteint l’âge et ne pouvant rester une année de plus à cause des conditions économiques.

 

J’ai suivi une école nationale de la J.C. en 1929 et la 2e  école du KIM en 1930. j’ai peu lu d’ouvrages complets de Marx et Engels, Lénine et ai surtout étudié des questions dans différents ouvrages. j’ai lu le Manifeste ; Socialisme Utopique et socialisme scientifique : la Guerre Civile en France ; l’Impérialisme, de Lénine ; l’Etat et la Révolution et des extraits du Capital, et l’Anti-Dühring, de la Maladie Infantile, de Que faire et des articles des œuvres complètes en français. J’ai étudié plus complètement l’Economie Politique, de Lapidus, l’histoire du V.K.P[2], de Jaroslaski ; les questions du Léninisme, de Staline.

 

Comme expérience de travail littéraire, j’en ai que des articles de journaux, surtout dans l’organe de la J.C.F. « l’ Avant - garde » où je collabore depuis 1929.

 

Dans le domaine de la propagande, j’ai fait quelques cours élémentaires aux J.C. et participé à la direction de 3 écoles nationales d’instructeurs de la J.C. et d’une école régionale de 8 jours (Paris) où j’ai fait le cours sur la J.C.

 

J’ai écrit une brochure  pour la dernière campagne électorale « Jeune prolétaire où est ton avenir ? », sous un pseudonyme. Je ne connais aucune langue étrangère et n’arrive que difficilement à dire quelques mots d’allemand.

 

J’ai adhéré à la J.C. en Juillet 1925, sortant des pionniers où j’étais sous l’influence de mon père, ancien membre du parti socialiste et du parti communiste, resté sympathisant.

 

Membre d’un rayon de la région parisienne, j’ai toujours milité depuis mon entrée à la J.C., au début comme secrétaire de cellule et membre du Comité de rayon.

 

J’ai été au Comité Régional de la J.C. de la région parisienne à partir de mars 1929, coopté au Comité Central de la J.C. en fin 1928, retour du congrès de l’I.C.J.

 

Délégué de la J.C.au Comité Central du Parti au congrès de St-Denis, 1929.

 

Elu au Comité Central du Parti au VIIe Congrès du P.C.F., mars 1932.

 

J’ai été successivement secrétaire de cellule (cellule JC du 5e arrdt) ; secrétaire de sous-rayon J.C. (du 13e arrdt), responsable du travail syndical dans le Comité de rayon, puis secrétaire de rayon.

 

Depuis que je suis membre de C.Central de la J.C., mes tâches ont été : secrétaire de la Région parisienne des J.C. de mars 1929 à mai 1930 (élève de la 2e Ecole du Kim de mai à décembre 1930) ;

 

Instructeur de la fédération dans la région du Nord, de janvier à avril 1931, responsable du travail d’agit-prop au bureau de la Fédération et secrétaire du Bureau de la fédération depuis le Comité central du 1er novembre 1932.

 

Je n’ai qu’une courte expérience du travail illégal :  dans la préparation du 1er aôut 1929 et d’autres démonstrations dans la région parisienne. Un travail individuel pendant mon bref séjour à l’armée.

 

Je n’ai recruté directement qu’un adhérent à la J.C. lorsque je travaillais dans le bâtiment, c’était un compagnon de travail.

 

J’ai été membre de cellules locales  (5e et 13e arrdt. A Paris) :  Quartiers de Moulin-Lille à Lille ; cellule d’usine Citroën-Javel et affecté quelques temps à la cellule d’entreprise Renault à Boulogne.

 

J’ai participé à un courant d’opposition dans le Parti en 1928, c’était avec la « gauche » de la région parisienne, dressée contre le Bureau Politique sur la question du rôle dirigeant du Parti dans les syndicats et la tactique du front unique.

 

J’étais à ce moment là dans le bureau de mon rayon (Ivry) de la J.C. et j’y soutenais la majorité du bureau de la Région du Parti divisée contre le B.P. J’ai commencé à m’éloigner de cette tendance « gauche » lorsque j’ai vu ses dirigeants dans mon rayon adopter une position opportuniste dans une grève de l’usine Gnöme et Rhône et dans la question du front unique où ils proposaient une entente avec les dirigeant de la Jeunesse Laïque et républicaines du 13e .

 

Dans toutes les autres discussions du P.C.F. j’ai pris position contre les opportunistes de droite de 1925, contre les trotskistes en 1927, contre la plate forme de droite défendue par Doriot en 1929.

 

Syndiqué depuis 1927 à la CGTU, je n’ai jamais eu de fonction dans mon syndicat. Je suis en contact avec les ouvriers, surtout par les organisations de base de la J.C. que je visite  au cours de mon travail. J’ai participé pour le travail de la J.C. aux grèves de l’Alsthom à Paris en 1930, des mineurs et du textile du nord en 1931.

 

J’ai été inculpé en 1929 dans le « complot  contre la sureté de l’Etat » et pour cela emprisonné préventivement 15 jours à la prison de jeunes détenu « La Roquette ». Je suis maintenant poursuivi pour « provocation de militaires à la désobéissance » comme auteur présumé de la brochure « Jeune prolétaire où est ton avenir ? » Etant en prison, j’avais le contact avec le Parti par l’avocat, mais sans aucune possibilité d’étudier.

 

Les camarades qui peuvent confirmer les points essentiels de cette biographie sont Billoux (suppléant au Comité Central du Parti), Raymond Guyot, membre du C.C. du P.C. et dirigeant de la J.C., emprisonné et la commission des Cadres du P.C.F.

 

                                                                                   Le 2 décembre 1932

                                                                                   V.J.Michaut

 

 

 

 

 

[1] KIM : Internationale  Communiste des Jeunes (ICJ)

[2] VKP - Vlaamse Kommunistische Partij (Parti Communiste Flamand).