Histoire POLITIQUE & FAMILIALE Je témoigne
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Victor MICHAUT

 

Victor est mon père le voici en 1933

 

 

 

Je n'ai pas suffisamment vécu avec lui à mon goût. Nous avons été séparés par la guerre et ensuite mes parents ont divorcé. je pouvais le voir et j'y allais de temps en temps .............

Mais mon père est d'une grande sensibilité !! Quand je le voyais j'éprouvais une très grande émotion qui restait longtemps en moi et pesait lourdement ....

 

Pour faire la connaissance de Victor je crois que cette lettre écrite comme un testament, quand il était en prison à Tarbes, sous Vichy montre un aspect de sa personnalité.

 

Tuberculeux avant son incarcération il ne pensait ne pas revenir vivant . De plus un procès l'attendait dont il était certain que l'issue serait la condamnation à mort. 

 

Et pourtant il est revenu !

 

Mais son épouse Claudine était avec Laurent CASANOVA. Ils ont discuté mais mon père pensait que je devais rester avec Claudine, il a même faussé son témoignage et s'est inventé beaucoup de tords pour cela.

 

 

 

 

Petite Marie - Claude, ma fille chérie,

 

Bon anniversaire, ma poupée !

 

Loin de toi, ton papa pense à sa fille chérie et il t'envoie, pour tes quatre ans, toute une brassée de baisers. Chère petite Coco, je voudrais te serrer tout contre ma poitrine, bien tendrement, et sentir autour de tes petits bras frais et roses.

 

Mais c'est impossible pour le moment. Je ne peux t'envoyer que cette feuille blanche marquée de signes noirs qui veulent être autant de bonnes caresses pour Marie-Claude. Ta chère petite tata Jeanne te dira le sens de cette lettre, encore mystérieuse pour toi, mon enfant. Et bientôt tu apprendras aussi à lire, comme ta grande sœur Marinette. Plus tard tu me comprendras mieux.

 

Demain, au petit jour, il y aura 4 ans que tu vins au monde, pour la plus grande joie de ta maman Claudine et de ton papa Victor. Je revois toujours le berceau qui fut ton premier nid, mon poussin joli, tandis que ta maman couvait son cher trésor, souriante et heureuse.

 

Un matin gris de décembre, j'allais vous chercher toutes les deux, mes petites. Tu étais belle comme un Amour, bien au chaud dans tes langes, couverte d'un burnou éclatant de blancheur - petit paquet d'ouate et de chair entre les bras maternels. Que n'aurais-je pas fait pour protéger ces deux vies frémissantes, là, tout près de moi, fragiles et si fortes à la fois. Jusqu'au plus profond de mon être je me sentais père. J'osais à peine te toucher, ma mignonne, craignant peut être que cesse tout à coup le beau miracle. Mais déjà en toi, la vie triomphait. Je ne voyais que tes yeux lumineux.

 

Oh le bleu pur de tes yeux, calmes et profonds, ces yeux de ta mère chérie, ces beaux yeux que j'aime tant ! J'ai ce bonheur inouï de voir en chacune de vous deux images qui se confondent : mère et fille - mon cœur!

 

Du Luxembourg à Villejuif, tous les trois, accompagnés de notre chère tante Célestine, nous n'avons fait qu'une traite, ce jour là. Ta nourrice, la bonne Madame Achille, nous attendait dans la petite maison de banlieue où devaient s'écouler les premiers mois de ton existence. Et chaque dimanche, pour ta maman et ton papa fous de leur joli bébé, c'étaient d'inoubliables heures passées près du petit lit bleu où dormait Marie-Claude.

 

Nous arrivions sur la pointe des pieds, de peur de t'éveiller. Nous tenant la main, émus nous regardions ta petite tête blonde, pleine de rêves innocents, et retenions notre respiration pour mieux entendre la tienne. Mais parfois, petite coquine, sentant notre présence, tu laissais là ton sommeil et dardais sur nous tes grands yeux ouverts. Alors, câline, tu souriais……… Incapables de résister à un si doux appel, nous te prenions sur nos genoux, disputant, jaloux, à qui tiendrait le biberon.

 

Quand vint le printemps, c'est au jardin que se firent nos visites. Tu gigotais dans ta voiture, tendant d'adorables menottes vers les feuilles vertes des glycines agitées par le vent, et tu riais aux moineaux dans les branches, au ciel bleu, au soleil doré - complices de notre joie.

 

Puis ce fut le bel été 39, premières et dernières vacances passées ensemble, dans ce hameau de Côte d'or :

 

les randonnées sur la route de Saulieu, les haltes près des blés moissonnés, dans ta jolie robe américaine, verte et semée de fruits rouges, les repas sur le pré, derrière la ferme, la cuisine campagnarde où maman préparait les repas tandis que ton père confectionnait ces maudits cataplasmes qui te faisaient souffrir, et les réveils au chant du coq, alors que tes petites jambes fermes et drues remuaient depuis longtemps.

 

Et l'orage est venu, qui nous a séparés.

 

Après la nuit de ce triste 4 septembre où les canons de la DCA commençaient sur Paris assombri leur sinistre concert, au hululement lugubre des sirènes, tu roulais dans la campagne, chère petite Marie-Claude, avec d'autres enfants, chargés comme toi sur des camions, fuyant la guerre….. Le temps est venu où les parents ont dû quitter leurs chers petits, où le pain et le lait manquent dans les maisons, où les hommes s'entretuent de par le monde immense, incendié, ravagé.

 

Cependant, au milieu de la tourmente, par une glaciale nuit d'hiver, nous avons pu, ta maman et moi,(après de longs mois de séparation) surprendre au lit une petite Marie-Claude de deux ans, et nous glisser à tes côtés, sous les draps chauds. A l'aube de ce premier jour de l'an 41, nous nous sommes embrassés bien tendrement, tous les trois, et j'entendrai toujours la douce voix de petite maman chérie nous dire si gentiment : " Bon an mon petit…. Bon an, ma fillette

 

" Nous étions à quelques pas de la frontière coupant la France ; la neige dehors, étalait son manteau blanc, près d'un feu de bois qui chantait dans le poêle, tu jouais Marie-Claude, assise sur le tapis avec ton toutou de peluche, entourée des jouets que nous avions apportés pour ton Noël.

 

Bonheur simple et grand de la vie de la vie de famille, chez ceux qui travaillent.

 

Pour avoir voulu qu'un pareil bonheur soit universel, ton papa est aujourd'hui en prison depuis 17 mois, condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je sais que tu n'en rougiras pas, ma fille , au contraire. Quand tu seras plus grande tu sauras à quelle noble cause tes parents ont voué leur vie et sacrifié même ce qu'ils ont de plus cher : leur amour pour toi.

 

Comme il nous serait doux de sentir nos trois têtes penchées l'une près de l'autre et nos cheveux mêlés, le soir sous la lampe. Et que ne donnerais-je pas pour entendre le bruit de tes galoches, lorsque tu rentres de l'école ; ou bien, le dimanche matin, quand tu te pelotonnerais contre ta maman sous, les couvertures, quel plaisir ce serait pour moi de vous apporter à toutes les deux un bon bol de café et d'innombrables baisers.

 

Mais pourrions nous goûter un vrai bonheur, sachant que tant d'êtres souffrent, faute de nécessaire ? Nous ne pouvons vraiment être heureux qu'en travaillant au bonheur de tous, et c'est pour toutes les petites Marie-Claude et les petits Paulo de la terre que nous luttons (ainsi que me l'a écrit ta maman dans sa dernière lettre).

 

Qu'importent nos peines, le devoir seul compte !

 

Ta maman et moi avons fait nôtre la vieille devise de Michel de l'Hospital :

" Fais ce que dois, advienne que pourra !"

 

Et rien ne peut nous détourner de la route sur laquelle nous nous sommes engagés, main dans la main, unis pour la vie. C'est la route que tu choisiras aussi, ma fille chérie, la route du travail, de l'honnêteté, du dévouement. Suis la toujours !

 

Ma petite Marie-Claude adorée, ton petit cœur de 4 ans bat déjà bien fort. A deux ans, lorsque tu distribuais gentiment autour de toi les friandises qui t'étaient offertes, tu révélais le fond généreux de ta nature. Cultive ces bon sentiments et ne te laisse jamais gagner par l'égoïsme. On doit vivre non seulement pour soi, mais pour les autres. Prends bien modèle sur ta chère maman Claudine : sois bonne et vaillante comme elle, affronte avec autant de courage l'adversité ; garde le même sourire juvénile et confiant devant les difficultés ; sois en un mot notre vraie jeune fille de France, sensible et forte. Pour t'y préparer, travaille bien à l'école, étudie sans relâche, aie l'ambition de toujours connaître davantage, mais rappelle toi qu'il te restera toujours plus à apprendre que tu n'auras déjà appris. Reste modeste et simple, sans prétention. Reconnais tes défauts, tes faiblesses, et efforce toi de les corriger. Se vaincre soi-même, c'est là qu'est souvent la vraie vérité.

 

Une légende de l'antique mythologie grecque raconte que le géant Antée, fils de la Terre et de Neptune, puisait chaque fois de nouvelles forces lorsqu'il reprenait contact avec la Terre, sa mère.

 

De même, ma fille chérie, inébranlablement fidèle à tes origines. Ouvriers, ouvrières sont pour nous les plus beaux titres de noblesse. Ce sont les seuls que nous ayons à te léguer.

 

Aime, ma petite Marie-Claude, aime le travail et les travailleurs, aime ce qui est beau et bon dans la nature et chez les hommes, aime la vie et le bonheur. Et par dessus tout, aime ta mère, ta petite maman qui nous aime tant ; aime la d'un amour tendre et passionné, à la folie (comme t'ont appris les tontons Louis et Roger) vis par elle et pour elle.

 

Ma fillette adorée, nous vivons une époque mouvementée. Ton sommeil d'enfant est troublé par les tirs de la DCA et ton école maternelle est occupée par les soldats étrangers. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Mais nous avons la certitude de l'avenir, et si l'un de nous doit disparaître dans la tourmente, toi, ma fille, tu vivras. Et tu verras des temps meilleurs. Je suis sûr que tu seras digne du bonheur qui t'attend. La récompense de ton papa, comme de ta maman, sera de savoir qu'ils y ont été pour quelque chose.

 

Mon ange, je t'ai revue le 25 octobre dernier, au parloir de la prison, et je conserve au fond du cœur ton image avec celle de ta maman. Que je vous aime, mes petites, mon amour unique ! Je vous sens toujours près, tout près de moi. Et bientôt, peut-être nous nous reverrons. Au revoir, ma petite fille chérie. Au revoir, ma Marie-Claude. Reçois de ton père qui t'adore un gros bouquet de baisers tendres, ma Coco mignonne. J'embrasse ton petit cou d'oiseau mignon.

 

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© Marie-Claude Hugues