Histoire POLITIQUE & FAMILIALE Je témoigne
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BIO MAITRON

Laurent  CASANOVA (à venir)

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CASANOVA Laurent [CASANOVA Antoine, Laurent].


 

Né le 9 octobre 1906 à Souk-Ahras (Constantine, Algérie), mort le 20 mars 1972 à l'hôpital Broussais de Paris ; marié le 12 décembre 1933 à Vincentella Perini connue sous le nom de Danielle Casanova puis avec Claudine Chomat dont il eut un fils ; docteur en droit ; collaborateur de Maurice Thorez ; ministre des Anciens combattants et victimes de la guerre (26 janvier-6 décembre 1946) ; député communiste de Seine-et-Marne (1944-1958, battu, non candidat en 1962) ; membre du Comité central depuis 1945 et du Bureau politique depuis 1947, écarté en 1961.

 

Laurent Casanova naquit en Algérie d'un père cheminot originaire de Corse. Employé aux Chemins de fer algériens de l'État, il fut successivement homme d'équipe, chef de train et contrôleur avant d'être mis à la retraite de 1er juillet 1933. Sa mère était sans profession, un frère devint employé de banque et une soeur employée des postes. Il fit ses études secondaire au collège de Bône comme interne boursier. Après son baccalauréat, il vint à Paris en octobre 1927 pour poursuivre ses études de droit, il termina sa licence en octobre 1930. Il passa à Souk-Ahras « une enfance heureuse et libre » (l'Humanité, 13 avril 1956). Deux événements marquèrent profondément son enfance, écrivit-il en 1956 : les grèves des cheminots de 1920 où son père fut délégué des ouvriers grévistes et, la grande famine de 1924 qui lui fit constater les souffrances du peuple arabe. Laurent effectua ses études comme boursier d'État au lycée de Bône puis vint à Paris suivre des cours à la Faculté de droit. Il fréquenta les cercles d'étudiants corses où il connut Vincentella Perini (la future Danielle Casanova -- voir ce nom) à laquelle il se lia en juin 1928 et qu'il retrouva à l'Union fédérale des étudiants où il avait adhéré pendant sa première année de résidence à Paris, en 1928, au moment d'un conflit entre étudiants et direction d'un restaurant philanthropique chrétien : « C'était une propagandiste infatigable et son prosélytisme était insistant. Elle n'eut de cesse que j'eusse moi-même adhéré au Parti. Et, pour en être bien sûre, elle m'accompagna, en personne, le jour où je remplis mon bulletin d'adhésion au siège du Comité central » (l'Humanité, 13 avril 1956). Son adhésion date de janvier 1929, Danielle avait, elle, adhéré en octobre 1928 aux Jeunesses communistes.

 

Casanova participa à la direction de l'Union fédérale des étudiants comme membre responsable de la fraction centrale de l'Union, chargé plus particulièrement du travail auprès des étudiants immigrés, tout en assurant le secrétariat de la cellule communiste du XIIe arr. Son « esprit de parti » se forgea dans la lutte contre les étudiants trotskystes de l'UFE comme dans la polémique avec les six conseillers municipaux de Paris qui, en 1929, rompirent avec le Parti. Après avoir effectué son service militaire d'octobre 1930 à décembre 1931, au 60e régiment d'artillerie où il fut caporal, il prépara une thèse de droit mais, n'eut pas l'occasion de s'inscrire comme avocat au barreau. Membre de la cellule 351, il était secrétaire du 12e arrondissement depuis la conférence de rayon d'août 1932 et membre du comité régional. Il travailla dans la commission d'agit.-prop. régionale. Pendant les années 1932-1933, son militantisme et son état de santé l'empêchèrent de passer son doctorat en droit. Il accepta alors en 1933 un poste de permanent. Souvent malade, il fréquentait assez irrégulièrement sa cellule du 14e arrondissement et fut considéré comme suspect par un communiste de Reims. L'enquête de la commission de contrôle conclut le 10 janvier 1934 à la fausseté de l'accusation. Il entra dans l'appareil clandestin pour s'occuper du travail en direction des soldats et, en particulier, des journaux et brochures. En 1934, il accéda à la direction de cet appareil sous le contrôle de Maurice Thorez et du secrétaire général de la Jeunesse communiste. L'orientation du travail militaire changea en 1935 : le Parti communiste envisageant l'éventualité d'une guerre de défense nationale juste, contre le fascisme. Il fut donc le dernier responsable du travail antimilitariste. En février 1936, il s'installa au 120, rue Lafayette, siège du Comité central, dans le bureau de Maurice Thorez. Sans fonction précise, on le prenait pour le secrétaire personnel du secrétaire général. « Thorez ne faisait plus un pas sans être suivi par un jeune et altier personnage, Laurent Casanova » écrivit Charles Tillon (On chantait rouge, p. 228). Thorez le chargeait d'étudier des questions politiques en l'invitant parfois à assister aux réunions du secrétariat. Une mission de confiance, après le Comité central d'Ivry-sur-Seine (mai 1939) consistant à porter aux dirigeants de l'Internationale communiste les documents adoptés, lui permit de découvrir l'URSS. Il la vit « avec les yeux du croyant », même en 1969, il raconta à Philippe Robrieux, malgré toutes les révélations de la période khrouchtchevienne sur la situation de la paysannerie, « à quel point il avait été frappé alors par l'aisance d'un groupe de paysans soviétiques rencontrés au restaurant » (Maurice Thorez, p. 512). L. Casanova s'était fait inscrire au barreau, en 1937-1938, pour assurer le cas échéant les transmissions entre dirigeants emprisonnés et les autres. L'occasion ne se présenta pas ; il s'occupa seulement de la liaison entre le groupe parlementaire et la direction.

 

La mobilisation d'août 1939 interrompit son activité militante. Il partit avec le grade de caporal dans un régiment de pionniers stationnés sur la ligne Maginot. Pendant ses permissions, il reprenait contact avec Danielle passée à la clandestinité. Il tentait avec quelques camarades de faire paraître sur place un matériel de propagande lorsque l'attaque allemande de mai 1940 survint. Sa compagnie fut capturée avec toutes ses armes. Il partit prisonnier dans la région de Dortmund puis de Duren, travailla à la construction d'une autostrade et dans une usine de bakélite. Casanova ne parvint pas à rétablir le contact avec la direction du PCF. Il tenta une première évasion mais fut repris à Maestrich en Hollande ; après un séjour dans un camp de représailles, il travailla dans la banlieue de Cologne et s'évada avec l'aide d'ouvriers allemands. Il arriva à Paris le 1er mai 1942 pour apprendre l'arrestation de Danielle Casanova qui mourut en camp l'année suivante. Par Claudine Chomat -- sa future épouse en secondes noces -- il reprit en quelques semaines le contact avec la direction du Parti, rencontra Aragon et Elsa Triolet, fit la connaissance de Picasso. Pendant plusieurs mois il collabora sans fonction précise avec Pierre Villon. Le commandant en chef des FTP. Charles Tillon demanda à bénéficier de l'aide de « l'ancien secrétaire particulier de Thorez » : « Encore que je connusse peu Casanova, j'étais sûr qu'il serait notre meilleur interprète auprès de l'Assemblée consultative et du général (de Gaulle), après quelques semaines d'initiation à nos problèmes. Le secrétariat fut d'accord. Casanova assista donc au Comité militaire national » (On chantait rouge, p. 368). Les deux communistes ne sympathisèrent guère et Tillon, dans ses ouvrages et ses déclarations, souligna à plusieurs reprises le rôle modeste de « Casa » qui, selon lui, n'assista qu'à quatre ou cinq comités militaires nationaux. Il ne parvint pas à rejoindre Londres ou Alger : « Plusieurs rendez-vous furent organisés sur des terrains d'atterrissage clandestins où un avion devait venir me prendre. L'avion ne vint jamais. La simple annonce à Londres de la présence sur le terrain d'un représentant des FTP suffisait pour faire annuler les opérations projetées » (Casanova, l'Humanité, 13 avril 1956).

 

Lorsqu'en septembre 1944 de Gaulle demanda à Jacques Duclos quels communistes pourraient entrer au gouvernement, ce dernier avança les noms de Charles Tillon et de Laurent Casanova, mais, le Premier ministre retint ceux de Tillon et de François Billoux. Casanova, député de Seine-et-Marne, entra avec Maurice Thorez dans le cabinet Félix Gouin (26 janvier-24 juin 1946) comme ministre des Anciens combattants et victimes de la guerre. Il conserva ce porte-feuille dans le premier ministère Georges Bidault (24 juin-6 décembre 1946). Membre du Comité central du PCF depuis 1945, il devint membre suppléant du Bureau politique en juin 1947 et titulaire en juin 1954. Chargé des relations avec les intellectuels à l'époque du jdanovisme triomphant en URSS, il assuma cette responsabilité avec brio mais « d'une manière autoritaire, sans permettre la moindre discussion » (Claude Morgan directeur des Lettres françaises, Unir 10 janvier 1973). « Par tempérament, il cherchait plus des publics que des interlocuteurs » affirma Roland Leroy (Cahiers d'Histoire de l'IMT, art. cit.). Selon Pierre Daix, qui le surnommait « le Cardinal », Casanova « jouait du moindre de ses gestes, de sa stature imposante, des inflexions de sa voix méditerranéenne, pour investir son interlocuteur, le séduire et lui en imposer tout à la fois » (J'ai cru au matin, p. 198). En 1948, la théorie de l'hérédité, que le biologiste Lyssenko venait d'imposer aux scientifiques soviétiques, lui permit d'introduire en France les concepts de « science bourgeoise et science prolétarienne » malgré les réserves et même l'opposition de nombreux intellectuels communistes. « Je l'ai fait avec l'accord de Maurice, ne pouvant croire qu'il y avait en URSS à l'abri du stalinisme, des falsificateurs » déclara-t-il à Philippe Robrieux (Arch. Ph. Robrieux). Sa brochure, Le Parti communiste, les Intellectuels et la Nation fixa les règles de pensée et d'action des intellectuels communistes. Auguste Lecoeur lui ravit au début des années 1950 une partie de ses responsabilités et renforça dans le domaine de la peinture des conceptions étroites que Casanova aurait combattu auprès de Maurice Thorez, en particulier lorsque Lecoeur voulut contraindre Aragon à l'autocritique pour avoir publié dans les Lettres françaises un portrait de Staline jeune dû à la main de Picasso. Il contribua à l'élimination de Lecoeur en 1954 et reprit la haute main sur les « intellectuels », confiant à Aragon le rapport pour le XIIIe congrès national (Ivry, 3-7 juin 1954). Après la mise à l'écart de Charles Tillon en 1952 (à laquelle Casanova avait pris une part active), il fut chargé de représenter le Parti dans les instances dirigeantes du Mouvement de la paix et au Conseil mondial de la paix. Le XXe congrès du PC soviétique le surprit pendant une période de convalescence. Victime d'une infection rénale depuis février 1956, il dut subir l'ablation d'un rein en avril puis partir se reposer en Corse en mai. Les nouvelles du réquisitoire de Khrouchtchev contre Staline lui arrivèrent par la lecture du Monde. Il se serait fait deux réflexions : « désormais il faudra tenir compte de cette critique », « les camarades soviétiques avaient raison d'aborder la question et de lui donner une publicité », puis il cessa de « lire ces trucs du Monde » (interview du 24 mars 1969, Arch. Ph. Robrieux). Claudine Chomat lui téléphona de revenir à Paris avant le congrès du Havre (18-21 juillet 1956) où il n'intervint pas.

 

Le Comité central du Parti communiste, réuni le 24 février 1961, prononça l'exclusion du Bureau politique de Marcel Servin et de Laurent Casanova. La signification de cette élimination reste très discutée d'autant que les intéressés ne se défendirent jamais publiquement. Le désaccord portait apparemment sur l'analyse du gaullisme que Casanova voulait caractériser avec nuance. Il en résultait des points de vue différents sur l'action à mener contre la guerre d'Algérie. Les rapports amicaux entre le couple Thorez-Vermeersch et le couple Casanova-Chomat se distendirent (les Thorez avaient passé leurs vacances en Corse avec Laurent et Danielle avant la guerre, ils séjournaient parfois dans les Alpes avec Laurent et Claudine, les Casanova étaient allés en URSS pendant la maladie de Thorez et celui-ci était revenu en France avec Casanova). Des observateurs ont pensé que les tensions entre Servin-Casanova et Thorez étaient à la fois plus anciennes et plus profondes : Servin-Casanova auraient tenté de tirer pour le parti français des leçons du XXe congrès. Leur expérience représenterait la première tentative de déstalinisation du PCF par le haut. Dans cette hypothèse, l'attribution du prix Lénine de la paix à Casanova, en décembre 1960, par un jury comprenant Aragon (vice-président), apparaîtrait comme un soutien de Khrouchtchev un mois avant la réunion du Comité central qui devait discuter du cas Casanova (voir sur ce point les interprétations divergentes de Ph. Robrieux et de Louis Couturier, op. cit.).

 

Les deux accusés assistèrent au XVIe congrès (11 au 14 mai 1961) qui ratifia leur élimination et désigna Georges Marchais au secrétariat à l'organisation, mais sans intervenir dans les débats. Marcel Servin reconnut plus tard la « leçon méritée » que lui avait infligée le Comité central et put accéder à des responsabilités régionales. Laurent Casanova refusa de s'incliner. Avec son épouse Claudine Chomat (non réélue au CC) il se retira de la vie politique active tout en conservant la carte du PCF.

 

L'intervention soviétique en Tchécoslovaquie (1968) reçut son approbation. Il mourut quatre ans plus tard sans avoir « desserré les lèvres », fier de sa fidélité au Parti. Le Bureau politique lui sut gré de sa réserve. Son corps fut exposé au siège de la Fédération de Paris. Roland Leroy qui lui rendit hommage au nom du Comité central expliqua, en 1976, qu'il avait salué son « esprit de parti qui s'est surtout manifesté au moment de ses désaccords. Il a été l'objet de sollicitations multiples et extrêmement pressantes auxquelles il n'a pas cédé » (Cahiers d'histoire de l'IMT, art. cit., 1er trim. 1976).

 

SOURCES : Arch. Ph. Robrieux, interviews de mars 1969, 20 p. -- L'Humanité, 13 avril 1956 (autobiographie) et 22 juin 1972 (décès). -- Cahiers du communisme, octobre 1948. -- Unir-débat, n° 65, 10 mai 1972. -- Débat communiste, n° 22, 15 décembre 1963. -- Cahiers d'histoire de l'IMT, n° 15 (43) 1er trimestre 1976 : « Le PCF, les Intellectuels et la Culture dans les 20 dernières années ». -- Louis Couturier, Les « grandes affaires » du Parti communiste français, Paris, 1972. -- Pierre Daix, J'ai cru au matin, Paris, 1976. -- Dominique Desanti, Les Staliniens : une expérience politique 1944-1956, Paris, 1975. -- Philippe Robrieux, Maurice Thorez, Paris, 1975. -- Charles Tillon, On chantait rouge, Paris, 1977. -- Jeannine Verdès-Leroux, Au service du Parti. Le Parti communiste, les intellectuels et la culture (1944-1956), Paris, Fayard-Minuit, 1983. -- Archives du Komintern, Moscou, CRCEDHC, 495 270 42 : autobiographie du 9 mai 1933.

 

J. Maitron et Cl. Pennetier



 

4e période (1914-1939)OUVRIER059899

 
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© Marie-Claude Hugues