Victor MICHAUT 1909-1974   

 

" Et l'orage est venu qui nous a séparés"

C’est l’Histoire d’un Homme, d’un Communiste qui disait toujours nous, et dont ici nous verrons par ses lettres de prison à sa famille sa personnalité, sa très grande sensibilité, sa soif d’apprendre nous y retrouverons aussi son grand courage, son envie de partage comme celui  de beaucoup de Résistants et de Communistes de l’époque.

 

 

Victor MICHAUT   né le 28 Octobre 1909 à Paris – Décédé le 16 Avril 1974 à Clamart – Enterré au Cimetière du « Père LACHAISE » à Paris.

 

 

  • Militant et direction des Jeunesses Communistes
  • Résistant dans l’illégalité dès 1940
  • Condamné aux travaux à perpétuité par le Tribunal Militaire de Périgueux en 1941
  • Prisonnier politique dans les prisons de Vichy
  • Déporté à Dachau
  • Membre de la direction du Parti Communiste Français
  • Député de Seine-Inférieure
  • Directeur des Cahiers du communisme et membre du comité de direction de la Nouvelle Critique.
  • Rédacteur en chef des cahiers de l’Institut Maurice Thorez jusqu’à sa mort.

 

 

 

 

Je n'ai pas suffisamment vécu avec lui à mon goût. Nous avons été séparés par la guerre et ensuite mes parents ont divorcé. je pouvais le voir et j'y allais de temps en temps .............mais mon père était d'une grande sensibilité !! Quand je le voyais j'éprouvais une très forte émotion qui restait longtemps en moi et pesait lourdement ....

Pour faire la connaissance de Victor je crois que cette lettre écrite comme un testament, quand il était en prison à Tarbes, sous Vichy le montre un aspect de sa personnalité. Tuberculeux avant son incarcération il ne pensait pas revenir vivant, personne ne pensait d'ailleurs qu'il reviendrait !!!

Lettre à Marie-Claude - Prison de Tarbes le 22 novembre 1942
 

  

Petite Marie - Claude, ma fille chérie,

Bon anniversaire, ma poupée ! Loin de toi, ton papa pense à sa fille chérie et il t'envoie, pour tes quatre ans, toute une brassée de baisers. Chère petite Coco, je voudrais te serrer tout contre ma poitrine, bien tendrement, et sentir autour de tes petits bras frais et roses. Mais c'est impossible pour le moment. Je ne peux t'envoyer que cette feuille blanche marquée de signes noirs qui veulent être autant de bonnes caresses pour Marie-Claude. Ta chère petite tata Jeanne te dira le sens de cette lettre, encore mystérieuse pour toi, mon enfant. Et bientôt tu apprendras aussi à lire, comme ta grande sœur Marinette. Plus tard tu me comprendras mieux.

Demain, au petit jour, il y aura 4 ans que tu vins au monde, pour la plus grande joie de ta maman Claudine et de ton papa Victor. Je revois toujours le berceau qui fut ton premier nid, mon poussin joli, tandis que ta maman couvait son cher trésor, souriante et heureuse. Un matin gris de décembre, j'allais vous chercher toutes les deux, mes petites. Tu étais belle comme un Amour, bien au chaud dans tes langes, couverte d'un burnou éclatant de blancheur - petit paquet d'ouate et de chair entre les bras maternels. Que n'aurais-je pas fait pour protéger ces deux vies frémissantes, là, tout près de moi, fragiles et si fortes à la fois. Jusqu'au plus profond de mon être je me sentais père. J'osais à peine te toucher, ma mignonne, craignant peut être que cesse tout à coup le beau miracle. Mais déjà en toi, la vie triomphait. Je ne voyais que tes yeux lumineux.

Oh le bleu pur de tes yeux, calmes et profonds, ces yeux de ta mère chérie, ces beaux yeux que j'aime tant ! J'ai ce bonheur inouï de voir en chacune de vous deux images qui se confondent : mère et fille - mon cœur!

Du Luxembourg à Villejuif, tous les trois, accompagnés de notre chère tante Célestine, nous n'avons fait qu'une traite, ce jour là. Ta nourrice, la bonne Madame Achille, nous attendait dans la petite maison de banlieue où devaient s'écouler les premiers mois de ton existence. Et chaque dimanche, pour ta maman et ton papa fous de leur joli bébé, c'étaient d'inoubliables heures passées près du petit lit bleu où dormait Marie-Claude. Nous arrivions sur la pointe des pieds, de peur de t'éveiller. Nous tenant la main, émus nous regardions ta petite tête blonde, pleine de rêves innocents, et retenions notre respiration pour mieux entendre la tienne. Mais parfois, petite coquine, sentant notre présence, tu laissais là ton sommeil et dardais sur nous tes grands yeux ouverts. Alors, câline, tu souriais……… Incapables de résister à un si doux appel, nous te prenions sur nos genoux, disputant, jaloux, à qui tiendrait le biberon.

Quand vint le printemps, c'est au jardin que se firent nos visites. Tu gigotais dans ta voiture, tendant d'adorables menottes vers les feuilles vertes des glycines agitées par le vent, et tu riais aux moineaux dans les branches, au ciel bleu, au soleil doré - complices de notre joie.

Puis ce fut le bel été 39, premières et dernières vacances passées ensemble, dans ce hameau de Côte d'or : les randonnées sur la route de Saulieu, les haltes près des blés moissonnés, dans ta jolie robe américaine, verte et semée de fruits rouges, les repas sur le pré, derrière la ferme, la cuisine campagnarde où maman préparait les repas tandis que ton père confectionnait ces maudits cataplasmes qui te faisaient souffrir, et les réveils au chant du coq, alors que tes petites jambes fermes et drues remuaient depuis longtemps.

Et l'orage est venu, qui nous a séparés. Après la nuit de ce triste 4 septembre où les canons de la DCA commençaient sur Paris assombri leur sinistre concert, au hululement lugubre des sirènes, tu roulais dans la campagne, chère petite Marie-Claude, avec d'autres enfants, chargés comme toi sur des camions, fuyant la guerre….. Le temps est venu où les parents ont dû quitter leurs chers petits, où le pain et le lait manquent dans les maisons, où les hommes s'entretuent de par le monde immense, incendié, ravagé.

 Cependant, au milieu de la tourmente, par une glaciale nuit d'hiver, nous avons pu, ta maman et moi,(après de longs mois de séparation) surprendre au lit une petite Marie-Claude de deux ans, et nous glisser à tes côtés, sous les draps chauds. A l'aube de ce premier jour de l'an 41, nous nous sommes embrassés bien tendrement, tous les trois, et j'entendrai toujours la douce voix de petite maman chérie nous dire si gentiment : " Bon an mon petit…. Bon an, ma fillette " Nous étions à quelques pas de la frontière coupant la France ; la neige dehors, étalait son manteau blanc, près d'un feu de bois qui chantait dans le poêle, tu jouais Marie-Claude, assise sur le tapis avec ton toutou de peluche, entourée des jouets que nous avions apportés pour ton Noël. Bonheur simple et grand de la vie de la vie de famille, chez ceux qui travaillent.

 Pour avoir voulu qu'un pareil bonheur soit universel, ton papa est aujourd'hui en prison depuis 17 mois, condamné aux travaux forcés à perpétuité. Je sais que tu n'en rougiras pas, ma fille , au contraire. Quand tu seras plus grande tu sauras à quelle noble cause tes parents ont voué leur vie et sacrifié même ce qu'ils ont de plus cher : leur amour pour toi. Comme il nous serait doux de sentir nos trois têtes penchées l'une près de l'autre et nos cheveux mêlés, le soir sous la lampe. Et que ne donnerais-je pas pour entendre le bruit de tes galoches, lorsque tu rentres de l'école ; ou bien, le dimanche matin, quand tu te pelotonnerais contre ta maman sous, les couvertures, quel plaisir ce serait pour moi de vous apporter à toutes les deux un bon bol de café et d'innombrables baisers. Mais pourrions nous goûter un vrai bonheur, sachant que tant d'êtres souffrent, faute de nécessaire ? Nous ne pouvons vraiment être heureux qu'en travaillant au bonheur de tous, et c'est pour toutes les petites Marie-Claude et les petits Paulo de la terre que nous luttons

(ainsi que me l'a écrit ta maman dans sa dernière lettre). Qu'importent nos peines, le devoir seul compte ! Ta maman et moi avons fait nôtre la vieille devise de Michel de l'Hospital : " Fais ce que dois, advienne que pourra !" Et rien ne peut nous détourner de la route sur laquelle nous nous sommes engagés, main dans la main, unis pour la vie. C'est la route que tu choisiras aussi, ma fille chérie, la route du travail, de l'honnêteté, du dévouement. Suis la toujours !

 Ma petite Marie-Claude adorée, ton petit cœur de 4 ans bat déjà bien fort. A deux ans, lorsque tu distribuais gentiment autour de toi les friandises qui t'étaient offertes, tu révélais le fond généreux de ta nature. Cultive ces bon sentiments et ne te laisse jamais gagner par l'égoïsme. On doit vivre non seulement pour soi, mais pour les autres. Prends bien modèle sur ta chère maman Claudine : sois bonne et vaillante comme elle, affronte avec autant de courage l'adversité ; garde le même sourire juvénile et confiant devant les difficultés ; sois en un mot notre vraie jeune fille de France, sensible et forte. Pour t'y préparer, travaille bien à l'école, étudie sans relâche, aie l'ambition de toujours connaître davantage, mais rappelle toi qu'il te restera toujours plus à apprendre que tu n'auras déjà appris. Reste modeste et simple, sans prétention. Reconnais tes défauts, tes faiblesses, et efforce toi de les corriger. Se vaincre soi-même, c'est là qu'est souvent la vraie vérité.

 Une légende de l'antique mythologie grecque raconte que le géant Antée, fils de la Terre et de Neptune, puisait chaque fois de nouvelles forces lorsqu'il reprenait contact avec la Terre, sa mère. De même, ma fille chérie, inébranlablement fidèle à tes origines. Ouvriers, ouvrières sont pour nous les plus beaux titres de noblesse. Ce sont les seuls que nous ayons à te léguer.

 Aime, ma petite Marie-Claude, aime le travail et les travailleurs, aime ce qui est beau et bon dans la nature et chez les hommes, aime la vie et le bonheur. Et par dessus tout, aime ta mère, ta petite maman qui nous aime tant ; aime la d'un amour tendre et passionné, à la folie (comme t'ont appris les tontons Louis et Roger) vis par elle et pour elle.

 Ma fillette adorée, nous vivons une époque mouvementée. Ton sommeil d'enfant est troublé par les tirs de la DCA et ton école maternelle est occupée par les soldats étrangers. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Mais nous avons la certitude de l'avenir, et si l'un de nous doit disparaître dans la tourmente, toi, ma fille, tu vivras. Et tu verras des temps meilleurs. Je suis sûr que tu seras digne du bonheur qui t'attend. La récompense de ton papa, comme de ta maman, sera de savoir qu'ils y ont été pour quelque chose.

 Mon ange, je t'ai revue le 25 octobre dernier, au parloir de la prison, et je conserve au fond du cœur ton image avec celle de ta maman. Que je vous aime, mes petites, mon amour unique ! Je vous sens toujours près, tout près de moi. Et bientôt, peut-être nous nous reverrons. Au revoir, ma petite fille chérie. Au revoir, ma Marie-Claude. Reçois de ton père qui t'adore un gros bouquet de baisers tendres, ma Coco mignonne. J'embrasse ton petit cou d'oiseau mignon.

   

 

Victor arrêté par la police française de Vichy ratonte :

Mon arrestation le 28 juin 1941.

(Manuscrit original sur cahier d’écolier) :  

 


J'ai été arrêté à Toulouse le 28 juin 1941 dans les circonstances suivantes : Arrivé Toulouse à 9 heures du matin, le samedi, venant de Limoges, je fis différentes petites courses (... pharmacie ) et gagnais le jardin des plantes ou je me trouvais un peu avant 11heures. Arrivé au jardin il me sembla tout à coup que j'étais suivi. Déployant un journal je,ralentis le pas pour vérifier. Devant la cage aux singes, deux types s'arrêtèrent qui meparurent suspects. Je m'assis sur un banc tout proche, ils allèrent s'asseoir un peu plus loin,surveillant visiblement les environs, guettant mes moindres gestes, paraissant intrigués
lorsque je sortis de ma poche quelques papiers blancs. Au bout d'un moment survint untroisième guetteur muni de lunettes noires qui passa devant moi à deux ou trois reprises et s'en alla. Je me levais est choisis une autre place mais j'y étais à peine que je constatais lavenue de trois nouveaux types.


Plus de doute, j'étais encerclé ! Sur le coup de midi je sortis du parc. En me retournant j'aperçus deux des policiers qui me filaient presque ouvertement. J'entrais dans une pissotière, ils y foncèrent aussitôt. Un tramway passait à proximité j'y sautais en marche - mais il allait trop lentement, un flic m'y rejoignit aussitôt. Cette fois il n'y a plus de plus à s'y tromper. Arrivé au Capitole je descends, toujours suivi de ce grand gaillard qui fait des enjambées de deux mètres. Je passe par des petites rues sans parvenir à le semer. Ça devient une véritable course. Il me talonne à quelques pas en arrière. Boulevard de
Strasbourg, à un croisement de rues je me précipite vivement sur un tram en marche. Me voilà seul dans la voiture, je commence à respirer et profite d'un encombrement, place Matabiau pour essayer de filer.

Je n'ai pas fait trois pas que j'ai à nouveau les policiers derrière moi. L'un d'eux me suivait en moto ! A un coin de rue je rentre brusquement dans un grand immeuble. Ils n'ont pas pu repérer la porte par où je suis entré. Il y a un dentiste dans la maison j'y vais. Mais s'est fermé il est midi passé : j'attends dans un couloir, un quart d'heure 20 minutes. D'une fenêtre j'aperçois sans être vu une bonne partie du carrefour Matabiau. J’inspecte, rien d'anormal. je me décide à sortir - pour retomber aussitôt dans les pattes des flics qui étaient restés là, en posture d'attente. Plus moyen de leur échapper. J'entre dans le premier restaurant venu - suivi aussitôt par deux policiers qui s'assoient près de la porte.

 

En allant au lavabo je me débarrasse d'abord de quelques papiers puis je cherche à sortir. Je vais carrément à la cuisine et explique ma situation aux femmes qui s'y trouvent : "Je suis un communiste que les policiers veulent arrêter cachez de moi" aussitôt, une brave femme me conduit au garage dont une porte donne sur une autre rue. Elle m'ouvre, je mets le pied dehors et m'aperçois qu'un policier est déjà posté à l'angle des deux rues. Rentré précipitamment dans le garage j'y cherche une cachette et me réfugie finalement dans un vieux W-C désaffecté. Un moment après les flics rôdent autour sans me trouver. Puis la patronne du restaurant et la cuisinière viennent me voir et me renseignent sur la situation :
La maison est encerclée, huit policiers font le guet, on signale des voitures etc.. Je décide d'attendre jusqu'à la nuit, peut être trouverais-je une occasion favorable! Vers 7 heures du soir la femme m'apporte un casse-croûte et m'encourage - mais les inspecteurs sont toujours là. Je moisis dans mon réduit. Je m'assois sur des journaux, au milieu des toiles d'araignées. Par un cafaron donnant sur la rue je vois les flics faire les cent pas. La nuit tombe.
Silence.

Enfin vers 11 heures et demie du soir, arrivée en trombe, lumière, cris : " sorts de la dedans ! " huit inspecteurs sont là, brandissant un gros mandrin pour enfoncer ma porte. L'un d'eux me menace de son revolver qu'il pointe "Aux les mains" je sors tranquillement, menottes aux poignets et je crie dans la rue "voilà ce qu'on fait des communistes " et très haut "à bas Hitler, a bas Darlan! " les flics me tombent dessus à bras raccourcis et me ferment la bouche. Il me poussent brutalement dans la limousine stationnée devant la porte et en route vers la sûreté !.
 

On m'amène dans une petite pièce désordonnée ou prônent des portrais- réclames de
Darlan et Pétain "allez, ouste, à poil "je me déshabille, convaincu que la "séance" va commencer.
On me fouille, rien, rien. Que mes faux papiers d'identité. Je décline la vraie et refuse de répondre à toute autre question. Coup de téléphone. Deux minutes après le chef de la bande de me dit "tu es membre du Comité Central ?" - "oui " puis, devant mon refus catégorique de dire quoi que ce soit (ils me tueraient plutôt ) on finit par me laisser tranquille. On me fourre dans une autre pièce, sous bonne garde et je passe la nuit couché par terre, menottes aux mains.


Vers 7 heures le dimanche matin 29 juin, debout. Quatre inspecteurs me conduisent à la gare de Toulouse. Train de Limoges -Vichy. Un compartiment de 2ème classe a été retenu. J'y suis entouré de 7 policiers et jusqu'à Limoges où l'on descend. En sortant, en gare de Limoges, je croise dans le couloir du wagon (à proximité du compartiment que nous occupions) le traître Dewez que dévisage en lui soufflant au passage : " salaud " la canaille ne bronche pas mais me fixe. Il continue le trajet (probablement vers Vichy) par quel hasard se trouve-t-il ici simple coïncidence ? Voire
 

On me conduit immédiatement dans les locaux de la sûreté de Limoges (ou plutôt des locaux qui semblent être à la disposition des brigades mobiles de la sûreté nationale - car je me rends bientôt compte que tous les policiers qui ont procédé à mon arrestation dépendent directement de Vichy ) J'y suis d'abord le seul militant arrêté ; un repas que je paye m'est apporté d'un restaurant voisin (l'hôtel de Bordeaux je crois). Puis le commissaire qui a mené "l'opération" vient se vanter de sa réussite. Il m'annonce que 8 camarades ont été pris en même temps que moi (bluff éhonté, je m'en doute) il joue à l'ancien ami du front populaire etc...
 

Je lui rétorque : "c'est pourquoi vous servez aujourd'hui sous Vichy ! Le "sous - Vichy" l'a vexé. On ne me reparlera plus. Dans l'après-midi d'autres copains arrêtés sont entassés dans les mêmes locaux. Toutes les salles s'emplissent. Nous voyons défiler de 40 à 50 policiers. Des voitures font sans cesse l'aller et venue. Enfin le soir le gros coup est terminé! Des "interrogatoires" commencent. Les arrestations ont été faites au petit bonheur.


Il y a là pas mal de femmes et même des enfants de 13 à 15ans. Des familles entières ont été cueillies . Ici une femme pleure parce qu'elle a dû abandonner sa vieille mère malade, alitée et dont l'état réclame des soins constants. Là une jeune fille maladive souffre auprès de sa maman inquiète. J'aperçois Roque puis Vigne. Les mines sont en carton-pâte et j'ai pu entendre les ridicules menaces proférées contre Vigne par celui que nous saurons être le commissaire Masse !


Chantage classique : « si tu es sage, raisonnable tu t'en tireras avec un1 ou 2 ans de prison
... Sinon les travaux forcés. » Je n'ai pas pu ne maîtriser. Quand le Masse revient vers moi je
lui crie" vous croyez que ça prend votre petit chantage aux travaux forcés ? Mais même la
mort ne nous effraie pas. Nous savons pourquoi luttons nous." De fait, malgré les menacesou les promesses, ces Messieurs feront chou blanc.

 

Quelques perquisitions en règle sont décidées pour corser l'affaire. On m'amène dans un logement près du quartier Beaublanc : une petite chambre, dans un pavillon à la sortie de la ville. Petite chambre que je suis accusé d'avoir habité illégalement vers le mois d'avril. j'y suis conduit avec les menottes. À la femme qui s'y trouve je dis de suite : "n'ayez pas peur Madame, je ne suis pas un malfaiteur, mais un Communiste" la pauvre femme et toute pâle et impressionnée par l'arrivée des policiers. Fouille superficielle dans la chambre. Procèsverbal de perquisition. Je me suis refusé à dire quoi que ce soit. L'un des policiers prétend m'avoir suivi jusqu'à cette habitation, un soir, il y a quelques semaines.


Enfin le mardi un tri s’est opéré. Quelques personnes ont été libérées. Avec Roque et Vigne nous sommes conduits dans un commissariat. J'y subi l'interrogatoire officiel que me fait subir un commissaire de police judiciaire de Vichy, le commissaire Pigeon. Ça va d'autant plus vite que je suis muet comme une carpe, sauf pour répondre de mon identité et affirmer ma foi Communiste.


Visite formelle au juge d’instruction qui enregistre purement et simplement les déclarations policières (la police commande) – Du reste vous reconnaissez avoir utilisé de faux papiers ? me dit le juge - Et cela suffit. Le mandat de dépôt est vivement signé ! Ainsi sont accomplies les quelques formalités légales nécessaires pour couvrir l’illégalité de notre arrestation.


Un coup de volant Roque et moi nous sommes dirigés sur la prison. Nous pourrons boire un
demi avant d’entrer. La lourde porte s’ouvre devant nous ; ça y est : nous voilà privés de la
liberté pour un temps indétreminé !

 

1941

 

28 juin : Arrestation à Toulouse

5 / 09: interrogatoire (j.d’instruction militaire)

20 /09 : transfert au quartier militaire. Prison de Périgueux

22 /09 : Comparution devant la section spéciale. Tribunal militaire. Périgueux

23/09 : Condamnation aux travaux forcés à perpétuité

29/09 : Transfert à la prison de Pau.

ET PUIS CE FUT DACHAU EN JUILLET 1944

 

 

 

Echange de lettres de Victor Michaut – Prisonnier Politique –  à ses  frères Louis et Roger,  à sa belle soeur Jeanne à travers de laquelle il écrit à son épouse qui vit dans l'illégallité.(ce qui est adressé à Claudine est en gras dans le texte ci dessous)

Quelques exemples de lettres sur les 56 adressées à ses frères avec leurs réponses et les lettres à Jeanne sa belle-soeur qui dès 1942 a élevé Marie-Claude, jusqu'alors en Dordogne avec des orphelins, l'enfant étant menacée d'être mise dans des familles d'accueil puisque le père était prisonnier et la mère introuvable car vivant dans l'illégalité, en fait ceci était un chantage envers cette militante communiste qu'était Claudine CHOMAT épouse MICHAUT.

 

 

 

 

Du 16 Juillet 1941 au 25 juillet 1943

 

(lettres originales manuscrites)

 

 

Les 56  lettres  ont été précieusement gardées par Roger, frère de Victor,  et données   au Musée de la Résistance Nationale avec l’accord de son épouse  Francine MICHAUT.

 

(en fait cette histire est  incroyable !!! J'avais un créé un site depuis longtemps pour parler de mes parents; et un jour je reçois un mot d'un Monsieur Dominique MAUNOURY de la famille de grands militaires. Dominique m'indique qu'il a des documents qui peuvent m'intéresser .......effectivement ce sont ces mêmes lettres et bien d'autres documents, car La famille a hébergé Francine la cousine de Mmadame MAUNOURY, au cours de de nombreuses rencontres entre Dominique et moi ont dévoilé cette richesse incroyable .......je ne remercierais jamais assez Dominique qui aurait très bien pu les jeter ...

 

Ainsi que le récit de l’arrestation de leur mère en 1929. (Photocopie (Texte tapé à la machine) relatée dans l’Humanité du Jeudi 29 aout 1929.

Les dates concernant chaque incarcération et changements 

Limoges le 16 Août 1941

Périgueux Quartier Militaire 20 septembre 1941

Pau 15 Octobre 1941

Tarbes 1er Décembre 1941

Le témoignage de Léoplold ROQUE précise l’arrivée à EYSSES le 15 octobre 1943

« Le transport »  à DACHAU du  2 au 5 juillet 1944

 

 

 

Juillet 1941

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

 

16 Juillet 1941

 

Mes chers petits frères,

 

Vous ne serez sans doute pas étonnés d’apprendre que j’ai été arrêté le 28 juin à Toulouse et transféré à la prison de Limoges. Peut être que les  journaux vous l’auront appris. Comme vous l’imaginez je ne me fait aucune illusion sur le sort qui m’attend, d’autant plus que je suis également inculpé dans une affaire qui s’est passée à Lyon en mars dernier. Cependant je me suis fait assez vite à ma nouvelle situation. Le régime n’est probablement pas tout à fait celui du camp : Coucher à 7h1/2 et lever à 7 heures.une gamelle vers 11 heures et une autre vers 4h1/2. De  la cantine on peut recevoir de temps à autre soit une sardine salée, boudin ou fromage et ma foi ça peut aller. Pendant 3 ou 4 jours on a même pu recevoir ¼ de vin par jour. Enfin pour la nourriture c’est supportable. Seulement il nous faut faire la chasse aux poux.

 

Dimanche dernier j’ai eu la visite de Jean-Marie[1]. Bien qu’on n’ait pas pu se soir longtemps vous pensez que cette visite m’a fait un immense plaisir. Je crois d’ailleurs qu’il en avait profité pour aller vous voir mais que les visites ne nous ont pas été autorisées. Comment cela se fait-il ?

 

J’espère malgré tout que vous avez toujours droit à un régime un peu spécial étant donné votre maladie. Comment vous portez vous tous les deux. Dites moi comment se poursuit votre traitement. Vous ne devez pas non plus être bien riches. Combien possédez-vous ? Bien entendu je n’ai aucune inquiétude pour votre moral car nous sommes tous pleinement confiants dans l’avenir.

 

Réussissez-vous à avoir quelque occupation, peut être pouvez vous recevoir des livres et journaux ? Ici ce n’est pas le cas.

 

Comme vous voyez, les évènements font que nous voila tout près les uns des autres sans que nous puissions nous voir. Vous ne vous doutiez certainement pas il y a 15 jours que j’étai si proche de vous.

 

Ecrivez-moi de temps en temps, nous échangerons nos idées. Je vous embrasse de tout cœur, chers Louis et Roger.

Votre grand frère  Victor

 

 

 

[1] Jean-Marie est le beau-frère de Victor et frère de Claudine CHOMAT

 

Roger Michaut Infirmerie Camp de Concentration Nexon Haute Vienne à Victor

 

Nexon le 20 juillet 1941

 

Mon grand Victor,

 

Nous avons appris ton arrestation par le journal, et nous attendions impatiemment de tes nouvelles, aussi inutile de te dire combien nous avons été heureux de recevoir ta lettre. Ce qui nous inquiète ce n’est pas ton moral car nous savons comme tu es courageux, et nous savons aussi que plus tard nous nous retrouverons et oublierons bien vite les moments difficiles. C’est à ta santé que nous pensons souvent, aussi dis-nous si tu as la possibilité de passer une visite médicale et si les soins nécessaires à la tuberculose te sont accordés. Dis- nous aussi si tu peux recevoir des colis et ce que l’on pourrait mettre dedans, car nous nous arrangerions pour faire le nécessaire.

 

Tu as dû être content de voir Jean-Marie : le fait est qu’il est venu nous voir, mais comme tout le camp a été consigné pendant 15 jours avec interdiction d’écrire et de recevoir des visites, nous n’avons pas pu le voir. Tu vois qu’il n’y a pas lieu de t’alarmer à ce sujet.

 

Mon petit Victor, ce qui est dommage, c’est que tu ne puisses pas recevoir de bouquins, est-ce qu’il y a une bibliothèque à la prison ? Ici nous ne sommes pas gênés de ce point de vue- là, aussi nous nous occupons activement et le temps ne nous dure pas trop. Voici environ quatre mois que j’étudie l’allemand, et c’est une langue qui me plait beaucoup quoiqu’elle soit assez ardue à étudier : tu dois en savoir quelque chose ; ce qui me semble le plus difficile à retenir c’est le genre des objets, et la formation du pluriel. Tu vois que lorsque nous nous reverrons nous pourrons peut-être nous dire quelques mots dans cette langue. Je suis aussi inscrit au cours de comptabilité qui vient de commencer : c’est qu’il y a ici des cours de toutes sortes, et celui qui veut s’instruire ne manque pas de travail : depuis la musique en passant par l’algèbre et la géométrie, et jusqu’aux langues étrangères, naturellement le cours le plus suivi est celui de français et c’est très bien ainsi.

 

Pour le reste, nous sommes maintenant accoutumés à la vie du camp, car cela fait six mois le 18 que nous avons été arrêtés. Tu sais que l’on nous a mis aussitôt à l’infirmerie, et nous avons un petit traitement  de faveur : nous couchons sur des châlits au lieu de bas flancs, nous touchons 80 g de pain supplémentaires chaque jour, et lorsqu’il y a de la viande double ration, nous arrivons aussi à tenir le coup. C’est ce qui nous inquiète pour toi cette question de nourriture, car avec deux gamelles par jour ça ne doit pas faire bien lourd.

 

J’oubliais de te dire qu’ici nous avons une bibliothèque uniquement constituée avec des livres offerts par les internés, et comme il y en a de très intéressants, elle a beaucoup de succès. Cela coute deux sous pour chaque livre et l’argent recueilli va ainsi à la caisse de solidarité autorisée par le chef de camp. Cette caisse est alimentée par les concours de boules ou autres, par les fêtes données à peu près chaque mois, et elle permet de venir en aide aux internés dénués de ressources. C’est ainsi que nous recevons chaque semaine une petite somme d’argent qui nous permet de couvrir nos faux frais.

 

Tu vois que pour nous ça ne va pas mal et comme tu le penses, le moral est excellent parce que nous ne doutons pas de l’avenir. Si le nombre de lettres que tu peux recevoir n’est pas limité nous t’écrirons souvent, car nous avons le droit d’écrire chacun deux lettres par semaine, nous pourrons donc t’en réserver chacun une et tu recevras aussi une lettre tous les trois ou quatre jours. Si nous étions à ta place, et d’autre part lorsque nous sommes en train de t’écrire, nous nous figurons quelques instants que tu es à nos côtés, dire que nous sommes si près les nous les uns des autres et que nous ne pouvons pas nous voir ! Enfin écris-nous souvent si tu peux, confiance !

Et mon cher Victor nous t’embrassons bien fort, de tout notre cœur.           Roger

 

Louis à Victor Juillet 1941

 

Cher Victor, cher grand-frère

 

Comme ta lettre nous a fait plaisir ! Nous savions déjà par les journaux, et aussi nous pensions que tu étais à Limoges. Le moral est excellent nous aussi !! Mais ce qui nous inquiète le plus c’est ta santé. Malgré tout nous te savons fort mon cher Victor et nous pensons la même chose.

 

Roger te parle un peu de sa vie, je vais te dire la mienne. Ce qui ne va pas t’étonner c’est que je suis beaucoup moins studieux. À part la peinture. Ma jolie boite est toujours entre mes mains, mais je n’use que très peu. Je fais surtout de la gouache. Mais comme j’ai été content de m’attaquer aux décors ! Je n’en avais jamais fait et ceux-ci ont été bien réussis (en toute modestie !).

Tu sais qu’avec les bouquins que j’ai lus j’ai fait des progrès sensibles. Comme ça me plait !! ..  Je vais m’attaquer maintenant à une belle peinture, que tu pourras mettre chez toi, plus tard

Nous pensons souvent à toi et à tes inquiétudes pour notre santé. Vraiment, en toute franchise, ça va très bien !

Naturellement nous ne sommes pas bien gras, mais le reste va bien.

J’ai voulu représenter quelques roses décoratives qui t’apportent un peu de fraîcheur. « J’suis content, bien content…j’tach’rai de faire mieux la prochaine fois » Tu vois je blague toujours.

 

Ah ! J’oubliais de te dire que j’ai pris une grande résolution : Je ne fume plus !! ça t’étonne ? …moi aussi… (entre nous, ici il n’y a pas de tabac) Mais aujourd’hui comme on a touché un paquet pour notre mois j’en ai déjà fumé deux … tu vois ce n’est pas sérieux ! Que veux tu ? Dans notre baraqque nous sommes 15 et de temps à autre nous faisons des petits concerts entre nous. Il y a de ces blagues !.. C’est vrai que les « Marseillais » ne manquent pas. Alors naturellement je chante mes idioties, mais ça fait passer le temps. Mais je pense aussi que je ne t’ai pas parlé d’une chose importante. J’étais jaloux, ou, que veux-tu, chacun a ses petits défauts…mes yeux me faisaient mal et à la suite d’une consultation à l’hopital de Limoges on m’a ordonné des lunettes. C’est le Camp qui me les a payées.

 

Depuis juin 1940 je n’ai pas touché ma pension, et la semaine dernière j’ai reçu un avis comme quoi elle m’était supprimée pour l’instant. Le motif ? A la suite d’une délibération du Tribunal de Versailles !... Ces messieurs ont fait tout cela sans que j’en sache rien, et à ma lettre de janvier 1941 on me répond le 28 juin 1941. – Tout va très vite. Mais je m’inquiète pas pour ça ! j’arrangerai ça à ma sortie. Roger te dira que la question d’argent, nous nous arrangeons. Il y a ici de très bons copains qui partagent leurs colis. Tu vois que nous ça va ! Roger joue de temps en temps à la « pied-tanque » dite pétanque et c’est un as. Moi dès que j’y touche je perd la boule, aussi j’évite.

 

Aujourd’hui il est arrivé ici, sortant de prison, un peintre de métier, il se propose, une fois reposé, de faire des cours de dessin, tu penses cher Victor que je vais être assidu. Comme j’avais fait un « nu » assez réussi pour l’exposition des travaux internes, je suis obligé d’en faire pour beaucoup de copains, un souvenir quoi ! Mais à force, je commence à en avoir assez, des femmes, toujours des femmes ..tu te rends compte !

Aussi pour me reposer je fais des fleurs. (les femmes ne sont-elles pas aussi des fleurs ?)

 

Cher Victor je me laisse aller et raconte un tas d’histoires qui te feront sourire. Tant mieux ! Que cette lettre t’apporte un peu de nous, de nos pensées et qu’elle de dise Confiance !

Plus tard nous reparlerons ensemble de ces moments de séparation et en attendant de le faire pour de bon, nous t’embrassons ici de tout notre cœur, bien fort. Cher petit Victor, au revoir et tu auras bientôt une autre lettre.   De tout notre cœur à bientôt.  Louis.

 

Victor à Jeanne sœur de Claudine (les textes dans ce caractère gras et qui commencent  par « Ma petite sœur chérie » s’adressent à Claudine l’épouse de Victor, qui vit dans l’illégalité et ne peut donc être jointe facilement.)

 

24 Juillet 19 41

Ma chère Jeanne

 

Merci de tous vos souhaits de bonne fête que je viens de recevoir. Avec ta lettre j’ai eu celle de Roger et une autre de Louis. Leur moral est bon à tous deux et ils m’assurent que leur santé est bonne. Est-ce bien vrai ? Enfin maintenant j’aurai de leurs nouvelles régulièrement et ça me fera bien plaisir.

 

Et toi ma chère Jeanne comment vas-tu ? Tu ne dois pas manquer d’occupation et je ne sais pas s’il vous sera possible cette année avec Marinette d’aller vous reposer dans votre « maison de campagne ». Mais  si ce n’est pas cette année, les beaux jours reviendront quand même et nous pourrons alors refaire tous ensemble les belles promenades d’avant -guerre dont nous avons conservé un si bon souvenir. Tu me dis que la vie à St Etienne est bien dure, et ce doit être à peu près ….. Heureusement que les bonnes nouvelles compensent notre misère et nous font espérer de grands changements. Cela nous permet de tout supporter.

 

Du reste pour moi ça va très bien. J’ai passé une visite et le docteur m’a trouvé en bon état. On m’a donné des médicaments pour un petit rhume de cerveau qui se guérira vite. Pour la nourriture ça va, avec ce que l’on peut recevoir de la cantine, on peut tenir le coup. Ces jours ci on a même eu un peu de vin, et je t’assure qu’il a été le bienvenu. Si l’on pouvait recevoir des livres de l’extérieur tout irait bien et l’on prendrait son mal en patience. Je me rattrape en lisant les livres de la prison et ma foi le temps passe. Il y aura bientôt un mois que je suis ici.

Ma chère Jeanne je te demanderai seulement de m’expédier par la poste le linge que Jean-Marie a du te rapporter. À part cela je n’ai absolument besoin de rien, ne vous tracassez pas du tout pour moi. Si je change de résidence je vous le ferai savoir.

 

Ma petite sœur chérie, ne fais pas attention à ma vilaine écriture (je n’ai pas le choix des plumes). Si paradoxal que cela puisse paraître  je suis heureux, tellement j’ai confiance en l’avenir. Bien sûr j’aimerai mieux  pouvoir encore déposer près de toi une jolie pivoine rose comme celles que tu connais et gambader librement par monts et par vaux, mais il faut s’adapter à tout. Le logement de la butte me parait de plus en plus séduisant et semble un vrai petit palais comme on en retrouvera un jour. Après tout ce n’est pas cela le plus important. Un singulier hasard m’a fait avoir des nouvelles du brave jardinier qui nous a fait boire de si bon rosé (du fameux rubis).

Qu’il se soigne bien surtout et veille à son état. Conseilles lui de ma part de bien se reposer.

 

Et toi, ma petite sœur chérie, prend bien soin de toi. On n’a pas le droit d’être imprudent quand il s’agit de sa santé. Aussi fais bien tout ce qu’il faut. Tu vas te moquer de moi. J’ai rêvé que pour ma fête j’avais reçu une petite glace de poche avec au dos la photo de mes deux amours. Et c’était comme si j’avais eu mes deux petites avec moi. J’en sais une qui en ce moment doit gambader joyeusement avec son bain de soleil, bien heureuse malgré tout, et c’est tant mieux. Le principal est qu’elle ait ce qu’il lui faut. Pour le moment je préfère ne pas écrire là- bas, qu’en penses-tu ?

 

Je te quitte pour aujourd’hui, ma chère Jeanne en t’embrassant de tout cœur ainsi que toute la famille. Fais-moi bien savoir les dates des lettres que tu reçois afin que je vois si elles parviennent toutes.

Bons baisers à tous. Victor

 

PS : Petite sœur chérie. Je t’envoie la petite fleur qui m’a été envoyée par Louis et Roger, cueillie au camp de Nexon. Garde la en souvenir, puisque je n’ai pas la possibilité de la conserver près de moi. Tu pourras la mettre avec la fleur de notre Laurent qui doit lui aussi trouver le temps long.

 

 

Roger Michaut infirmerie Camp de Nexon – Hte Vienne

Nexon le 24 juillet 1941

 

Mon cher Victor

 

Nous espérons que notre première lettre t’est bien parvenue et que les petits détails que nous te donnons sur notre vie au camp ne t’ont pas ennuyé. C’est que cela nous serait bien difficile de parler d’autre chose, car tu sais que l’uniformité de notre vie n’est interrompue que par les menus incidents quotidiens.

Inutile de te dire que nous vivons avant tout dans l’attente d’une nouvelle lettre où tu nous diras si tu as pu faire le nécessaire pour faire reconnaître ton état de santé, mais peux –tu écrire .. censuré : déchiré

…Veux, le nombre de lettres que tu peux envoyer n’est- il pas limité !.............

Pour nous rien de changé, les journées se passent en…………………….. dans le camp, cours et devoirs, cure et repas. Voici d’ailleurs ……………nos horaires : le réveil sonne à 7 h 1/2 ; à 8 h l’app……………….au drapeau, repas à 11 h 30, appel à 17 h, repas 18 h 30 et coucher à …..Mais nous sommes dispensés d’aller aux appels puisque nous sommes …. Je dois te dire que tout se fait par sonnerie de clairon, ….de cela tu apprends que nous sommes vêtus d’effets militaires, …. Verras que cela fait penser à la caserne.

 

Nous sommes dans une chambrée spéciale aux contagieux ….10 m de long sur 3 à 4 de large (baraque en bois, tout en fibrociment) et …nous sommes quinze tu vois que nous avons assez d’espace. Dans ces …il y a des parisiens, des gars de la Loire, de l’Yonne, de l’Ain, un Corse, .. et des Marseillais tous les accents. Aussi lorsque pour s’amuser…se met à vanter sa région, tu parles d’un charivari ! La lutte est surtout  vive entre marseillais et parisiens, et les « altercations » bien amicales entre Louis et les méditerranéens font la joie de l’auditoire.

 

Tu vois donc, mon cher Victor, que nous nous sommes adaptés à notre vie de camp et que nous ne languissons pas. Il faut dire que c’est bien moins dur qu’en prison !

Pour nos occupations particulières, nous continuons à faire sérieusement la cure de silence de 1 h à 3 heures, celle qui nous est la plus indispensable. En dehors de cela Louis s’occupe surtout de ses  peintures, et moi de l’allemand. Nous avons deux cours principaux par semaine, plus tous les matins après l’appel un cours supplémentaire de grammaire et de conversation tu vois que nous en mettons coup. Il est vrai que c’est une langue bien difficile, et tellement différente de la nôtre : si l’on accepte la prononciation, c’est un jeu d’enfant que d’apprendre l’anglais en comparaison de l’allemand et les ressemblances entre ces deux langues ne se retrouvent guère que dans le ……..laire, mais la construction des phrases est totalement différente………………………………………le soir après diner, nous allons assister aux matches de boules et de volley…………………sports ont bien des amateurs : il y a des gars qui sont en train d’aplanir … pour le basket-ball.

 

Avec Louis nous couchons côte à côte, et le soir nous parlons de …..  toujours nous parlons de notre espoir de te revoir le plus tôt possible ….. , mon grand Victor, dis-nous aussi comment tu arrives à passer tes journées, cela doit te paraître bien long, surtout sans lecture. Es-tu seul dans ta cellule, ou êtes-vous trois ?

 

Sois-sûr que nous attendons ta prochaine lettre avec impatience, en attendant nous t’embrassons bien fort tous les deux.                            

 Roger

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges. 25 juillet 1941

 

Chers Roger et Louis

 

Vos gentilles lettres que j’ais reçues hier m’ont procuré une grande joie. J’espère que réellement votre état de santé est assez stable mais vous ne me dites pas si on vous accorde les soins nécessaires. Avez-vous des médicaments et pouvez-vous faire à peu près vos cures ?

           

Enfin je suis heureux que vous soyez toujours ensemble et que vous ayez la possibilité de vous occuper à quelques études ou travaux intéressants. Merci pour vos fleurs qui m’ont apporté un joli symbole d’espérance.

           

Pour moi tout va bien. J’ai vu le médecin qui m’a ausculté et trouve mon état satisfaisant. Il me conseille  seulement « du repos » et ma foi de ce côté-là j’ai plus qu’il ne me faut.

           

Quant à la nourriture, grâce à la cantine ça peut aller et l’on peut quand même tenir le coup s’il n’y a pas de changements.

 

Malheureusement je n’ai pas encore obtenu l’autorisation de recevoir les bouquins qui m’intéressent. J’en suis réduit à me rabattre sur la bibliothèque de la prison qui n’est pas fort riche, mais j’ai pu cependant lire quelques ouvrages instructifs comme Andromaque, le Siècle de Louis XIV et les pamphlets de Paul Louis Courier :

 

Je recommande vivement cette dernière œuvre à Roger s’il peut se la procurer). J’aurais bien voulu pouvoir me perfectionner en allemand et entamer l’espagnol. J’espère que cela deviendra possible un de ces jours. Je vois avec plaisir que Roger s’attaque aux langues avec une intrépidité et une patience remarquables. Tu as bien raison, car c’est un exercice qui assouplit la mémoire et parfait en même temps la connaissance même du français. Le plus difficile en allemand ce sont les quatre déclinaisons et la construction des phrases. Pour la peinture, je ne doute pas que  Louis fasse encore des grands progrès et je suis  persuadé que tu nous prépares de très jolis tableaux qui feront pendant avec le fameux chien dont nous étions si fiers. J’aimerais que tu m’expliques dans une prochaine lettre la technique de la gouache, est-ce une poudre qu’on délaie dans l’eau ou un liquide déjà préparé et comment étends-tu tes couches de différentes couleurs ?

 

Je ne sais pas si vous avez appris que ma petite nièce Marinette a réussi son examen pour l’obtention d’une classe de lycée. On verra ainsi qu’une petite fille de mineur peut fort bien s’instruire et le temps viendra bientôt où les enfants du peuple  auront la possibilité de s’instruire sans limites.

           

Chers Louis et Roger, avec vos lettres je reçois celles de Jeanne qui m’apportent des nouvelles de la famille et ainsi on dirait que les murs faits pour nous séparer nous réunissent, et nous sommes si confiants que nous avons la certitude de nous retrouver tous un jour que nous fêterons en famille.

           

Surtout ne m’envoyez absolument rien. On ne peut pas recevoir de vivres et j’ai l’argent qu’il me faut tandis que vous ne devez pas en avoir beaucoup.

           

Vous voyez donc que tout va bien et qu’l n’y a aucune raison de s’inquiéter. Je m’adapte à la vie de prison.

 

Je vous embrasse bien fort tous deux, biens chers Louis et Roger.

 

Votre grand frère

 

PS : j’oubliais de féliciter mon frère binoclard[1]. Ainsi je suis moins seul.

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

 

Prison de Limoges 27 juillet 1941

 

Chers Louis et Roger

 

J’ai bien reçu vos lettres du 24. Ca va relativement vite quoique, vous pensez  bien que c’est arrêté en route, ce doit être encore plus long pour les miennes. J’ai le droit d’en écrire autant qu’il me plait tant que je suis prévenu mais naturellement toute la correspondance doit être vue par le juge d’instruction. Ne soyez pas trop étonnés s’il y avait un retard quelconque, mais faites moi le savoir.

           

Mes chers petits frères, je suis profondément heureux d’apprendre que vous dormez côte à côte, comme au temps de notre enfance dont nous conservons un si vif souvenir. A deux on est toujours plus fort et le temps passe plus vite.

           

Quand vous le pouvez cassez bien la croute, cuisinez vos petits suppléments de viande et soignez-vous. Ne songez pas à m’envoyer quoi que ce soit, car nous n’avons pas l’autorisation de recevoir des colis (sauf une  fois de linge). D’ailleurs vous ne devez pas avoir trop pour vous. Ce qui vous manquera ce sont probablement des vêtements d’hiver. Dites moi ce que vous avez, je pourrai voir avec Jeanne[2] pour qu’elle vous fasse parvenir ce qui vous manque. Je crois que nous pourrons recevoir chacun un bon pull over, ce serait toujours ça.

           

Vous avez bien de la chance de voir les journaux régulièrement, malgré qu’ils ne soient pas très loquaces (et pour cause) on y trouve sûrement matière à espérer. Ici je suis privé totalement de nouvelles de l’extérieur et c’est de cela qu’on souffre le plus. Autrement les jours s’écoulent dans une continuelle attente mais c’est une vie à laquelle on est relativement préparé lorsqu’on a fait d’assez longs séjours au sana.

           

Je voudrais te demander mon cher Roger si tu en as la possibilité, de me copier dans chacune de tes lettres quelques beaux vers ou une pensée d’un grand écrivain. J’aimerais surtout quelques poèmes de Ronsard, Baudelaire, Verhaeren, Rimbaud ou Victor Hugo. Mais c’est suivant ce que tu peux avoir sous la main. Je te fais confiance pour le choix, si tu trouves le Faust de Goethe (autant que possible dans la traduction de Gérard de Nerval) copie m’en quelques pensées. Il faut bien s’occuper l’esprit et comme dit Descartes la lecture des bons livres est comme une conversation avec les meilleurs hommes des temps passés.

           

De Louis j’aurais toujours plaisir à recevoir des lettres joliment décorées ainsi que la première (de simples vignettes car autrement cela ne passerait peut être pas).

           

Il ne m’est pas possible de vous fournir d’amples détails sur la vie de prison car elle manque de pittoresque et d’autre part je suis contraint à une certaine discrétion. C’est pourquoi ma vie réelle est en dehors, soit dans le souvenir des jours passés, soit dans le souvenir des jours à venir.

           

Cela fait aujourd’hui un mois exactement que j’ai été arrêté et je m’habitue bien à ma nouvelle situation.

 

Naturellement ça ne vaut pas la liberté. On en profitera d’autant mieux quand le bonheur viendra. J’attends ces jours ci des nouvelles de la famille. Maintenant je vis plus par les lettres qu’autrement.

           

Je vous quitte pour aujourd’hui chers Louis et Roger en vous embrassant de tout mon cœur.

Votre grand-frère    Victor

Août 1941

 

Victor à Jeanne

 

1er Août 1941 Prison de Limoges

 

Ma chère Jeanne

 

J’attendais de vos nouvelles tous ces jours ci mais, comme vous devez vous en douter, toutes les lettres sont interceptées et subissent bien souvent des retards. Aussi j’espère que tout le monde va bien malgré les multiples difficultés de la vie.

Je pense beaucoup à vous et j’aimerais être rapproché de la famille, ce qui n’est pas impossible car il n’est pas exclu que notre affaire soit transmise à un tribunal militaire. En tout cas je prends patience, certain que nos malheurs ne tarderont pas à se terminer une bonne fois. Nous avons plus que jamais des raisons d’espérer, vous devez du reste pouvoir vous en rendre compte mieux que moi.

 

Pour moi ça va bien. Je te demanderai en m’envoyant le linge que Jean-Marie a dû t’apporter, de m’expédier en même temps si tu le peux un morceau de savon et les livres que je t’avais déjà indiqués, si tu as pu les avoir. Je voudrai surtout la grammaire Larousse, les livres d’allemand, l’Histoire du Monde et enfin les livres qui auront pu te parvenir. J’ai reçu aujourd’hui l’autorisation de recevoir des livres pourvu que ce soient des livres d’étude. Tu penses si je suis heureux. Je vais pouvoir m’occuper sérieusement. Louis et Roger m’ont écrit de bonnes lettres, avec des dessins, ils sont bien courageux malgré tous leurs malheurs.

Est-ce que Jean-Marie se réadapte à la nouvelle vie ? Enfin il a son Paulot qui a du devenir un grand garçon, il me semble voir le Marcel que nous aimons tous bien le pauvre petit.

 

Ma petite sœur chérie ce qui me prive le plus c’est de ne pas avoir de tes nouvelles comme je le voudrais. Mais je te sais bien courageuse ma petite. J’ai lu ces jours ci un livre d’Alfred de Musset qui m’a rappelé le pauvre petit canard du film de Walt Disney. Chaque soir je pense à la petite femme que je connais toujours alerte et forte ; cette pensée me réchauffe et me rapproche de vous tous. Comment va la petite Coco ?

 

Chère Jeanne. J’oubliais de te dire de m’envoyer avec les livres, si c’est possible, 2 ou 3 cahiers d’écolier, pour écrire.  Renseigne toi aussi sur une paire de chaussures qui était au cordonnier. Je n’ai que mes sandales. Je vous écrirai plus longuement  ces jours ci, il faut que ma lettre parte. Je t’embrasse bien fort chère Jeanne, ainsi que Marinette et vous tous.

                                                                      

Victor

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

Prison de Limoges. 4 Août 1941

 

Chers Louis et Roger

 

Hier dimanche m’a procuré deux grandes joies : j’ai eu la visite de Jeanne et j’ai reçu vos lettres. Jeanne[3] a donc pu vous voir la veille et vous donner des nouvelles de toute la famille. J’espère que vous avez eu la possibilité de la voir suffisamment et de lui causer de tout ce qui nous tient à cœur. Ici nous n’avons pu nous voir  qu’à travers les grillages du parloir, impossible même de s’embrasser. Mais j’étais tout de même content d’une pareille surprise. Il n’est rien qui puisse empêcher nos pensées de se rejoindre et c’est l’essentiel. Si bien que ce dimanche était presque une journée passée en famille, d’autant plus que le soir nous avons eu l’autorisation de disposer quelques heures de nos photographies personnelles – les consignées au vestiaire. Vous voyez donc que j’ai été gâté !

           

Je constate avec plaisir que vous vous livrez tous deux à des occupations sérieuses et passionnantes, ainsi le temps passe beaucoup plus vite et l’on a moins l’impression d’être inutile. Sachez que je prends toujours beaucoup d’intérêt aux détails que vous me donnez sur vos travaux, c’est un peu comme si nous le faisions ensemble et puis nous avons tellement les mêmes goûts que nous ressentons ainsi les mêmes impressions.

 

Mon cher Louis, continue à me parler de la peinture et raconte moi tes progrès. Nous serons heureux plus tard de regarder tout cela en songeant à l’époque actuelle.

 

Mais je crains bien, mon cher Roger, de t’avoir demandé un travail inutile, car la poésie de Clément Marot ne m’est pas parvenue ta lettre  ayant subi à cet endroit le coup de ciseau d’ Anastasie. C’est qu’il n’est probablement pas permis d’échanger ainsi des vers et de belles pensées d’auteurs français. Désormais abstiens-toi donc de me copier ce qui pourtant m’aurait fait grand plaisir.

 

D’ailleurs on m’a maintenant permis de recevoir des livres d’étude et j’espère dans quelques jours  avoir la grammaire, l’histoire et des livres d’allemand que j’attends. Je vais pouvoir étudier, ce qui est bien la meilleure  occupation qu’on puisse avoir en prison.

 

Nous nous attendons d’un jour à l’autre à changer de résidence car il est fortement question de transmettre notre affaire à un tribunal militaire. Peu importe, du reste !

 

Avez-vous des nouvelles de tante ? Elle doit avoir bien du souci avec tout cela, quoiqu’il n’y ait pas de raison pour qu’elle se tourmente sur notre sort.

 

Jeanne m’a dit qu’elle vous avait trouvé assez bonne mine, surtout Louis. Continuez, dans toutes les mesures du possible à bien veiller à votre santé ! Les piqures de calcium ne peuvent que vous faire du bien, mais naturellement ce qu’il faudrait surtout c’est la nourriture d’avant- guerre ect…  enfin tout ce qui précisément nous manque.  Tenez toujours compte des retards que peut subir ma correspondance et ne vous inquiétez pas si vous restez un moment sans nouvelles. Dans l’attente de vous lire, je vous embrasse bien tendrement, mes chers petits frangins.      Votre grand frère Victor

 

 

 

Mardi 5 Aout 1941 Camp de Nexon

 

Cher grand Victor

 

 

Nous sommes encore sous l’émotion de la visite que nous avons eue Samedi, Jeanne a été si gentille ! Les inspecteurs ont été très chics, car il n’y a que les : pères, mères et enfants qui ont le droit. Enfin tout s’est bien passé. Elle a dû te confirmer notre état de santé, tu vois qu’il n’y a pas à s’inquiéter cher Victor ! Comme tu as dû être content aussi ! Aujourd’hui nous avons reçu une carte, avant son départ de Limoges. Elle nous a parlé de Marinette, longuement et nous sommes fiers d’elle. Hélas ça a été bien court … Mais nous aurons bientôt des nouvelles. As-tu réussi à comprendre ce que je n’ai pas expliqué très clairement sur la gouache. Roger te parle un peu de ma peinture et il a raison avec les méthodes nouvelles pour moi, je trouve des plaisirs ignorés dans cet art.

 

Seulement, comme j’avais fait des petites choses qui plaisaient aux copains, je suis obligé de continuer ce genre, car beaucoup de copains m’en demandent.

 

J’ai reçu une convocation d’un expert de Belley (Ain) pour une expertise de ma jambe. Surement pour diminuer le taux de ma pension. J’ai écrit à l’assurance mon incapacité de me déplacer et j’attends une réponse pour un expert à Limoges.

 

J’ai reçu une carte de mon copain René. Il est allé voir tante, elle va très bien. Nos copains du sana se débrouillent toujours pour nous envoyer du tabac et des livres. Beaucoup de nos meilleurs sont rentrés à Paris.

 

Nous allons avoir une fête pour le 15 Août, les répétitions battent leur plein tous se donnent beaucoup de travail pour faire quelque chose de bien !

Je vais encore te parler de ma peinture. Le peintre m’a prêté des brosses et je t’assure que je suis à mon affaire, fini les petits fignolages ! Il faut y aller franchement, mettre en place, rechercher les valeurs et ensuite s’occuper des détails. Si tu voyais la différence !! On a beau lire des bouquins il faut avant tout de la pratique.

 

Quand il fera beau je me mettrai à faire une vue du Camp. Veux-tu que je te fasse parvenir quelques tubes d’aquarelle et du papier je sais que tu aimes faire de jolies choses. Tu vois cher Victor que nous sommes en pleine forme. Quand le docteur aura le temps il nous passera la radio. Mais voilà déjà longtemps qu’on nous dit ça ! Heureusement que nous faisons attention à nous. Nous respectons les cures et nous ne fatiguons pas beaucoup. D’ici l’hiver on peut voir venir. Nous avons les journaux tous les jours et nous pouvons suivre les évènements. Tout va bien ! Tiens-nous au courant de ta santé. Roger travaille toujours et tu sais c’est un as il se débrouille vraiment bien pour les langues et la Comptabilité.

Voilà les nouvelles que nous pouvons te donner. Dans notre chambre il y en a un de libéré nous restons à 14. Il pleut toujours et nous restons dans la chambre à travailler ou jouer aux cartes. On joue aussi aux petits chevaux, tu vois des jeux bien innocents. Cher petit Victor on va se quitter pour aujourd’hui et on pense avoir bientôt de tes nouvelles qu’on attend toujours avec impatience. À bientôt.

 

Comme tu le dis : ton pt’it frère binoclard Louis.

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne) à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges 11 Aout 1941

 

Mes chers petits frères,

 

Vos lettres me procurent chaque fois une nouvelle surprise et fait une tache claire dans ma vie monotone de prisonnier. Merci de vos attentions, les fleurs dessinées par Louis embaument un peu notre cellule et fait l’objet de commentaires admiratifs, ce pendant que les pensées choisies par Roger sont pour nous une bien douce musique. Contrairement à ce que je t’avais écrit précédemment, mon cher Roger, les vers cette fois ci, ne sont pas tombés sous les ciseaux d’Anastasie.

 

Tu peux donc continuer à m’en envoyer si cela ne te demande pas trop grandes recherches et en tâchant de les copier de telle façon que s’ils sont coupés cela ne retranche rien de l’essentiel au dos de ta lettre.

 

 Enfin, jusqu’ici c’est le pauvre C.Marot qui a été la victime, mais V.Hugo a victorieusement bravé tous les foudres. Ici j’ai pu lire quelques bons ouvrages.

J’avais dans ma valise, au moment de mon arrestation un livre très instructif sur la campagne de Napoléon en Russie en 1812. Je l’ai lu ces jours ci avec toute la passion qu’on peut avoir à étudier un pareil livre en ce moment. Je vous ai déjà dit aussi que j’avais eu le bonheur d’avoir sous la main les pamphlets de P.L. Courier, écrits à l’époque de la Restauration et pleins d’enseignements actuels. Il m’est difficile dans cette lettre de vous dire tout ce qu’on pense. À un esprit très caustique il joint une forme parfaite un style comparable à celui de Voltaire ou d’Anatole France. Vous connaissez certainement de lui cette  lettre spirituelle ou il est question de 2 voyageurs perdus en Calabre et qui s’attendent à être égorgés alors que leurs hôtes discutent prosaïquement …. de 2 poulets qu’ils tuent  pour leur offrir. Bien entendu les pamphlets traitent de questions qui nous préoccupent bien davantage. Quant à Rimbaud, mon cher Roger, je ne saurais rien t’en dire pour la raison que je ne le connais guère moi-même. Je crois qu’il fut contemporain de Verlaine. J’ai découvert cette semaine un philosophe de la Révolution Française que je ne connaissais pas. C’est Volney qui a fait une remarquable étude sur l’origine des religions qu’il soumet à une critique serrée (qui conserve encore beaucoup de valeur).

Voilà pour ce qui concerne mes occupations intellectuelles, les seules permises.

 

À part cela, notre affaire traine en longueur et l’on ne sait ni où ni comment nous serons jugés, si toutefois nous sommes jugés un jour !

 

Cela ne change rien en tout cas à nos convictions et je préfère être dans ma peau que dans celle de certains béni-oui-oui qui ne savent plus trop à quel saint se vouer.

 

D’après ce que vous me dites, je suppose que vous avez eu la possibilité avec Jeanne de parler, sinon en toute intimité, du moins plus facilement que moi. N’est-ce pas qu’il y a des points de ressemblance avec sa gentille petite sœur ? Maintenant Roger la connaît et pourra lui écrire en connaissance de cause.

 

Mon cher Louis, si tu devais venir à Limoges consulter un expert, vois s’il faudrait dans ce cas aller à la Préfecture puis ensuite au Palais de Justice pour obtenir une autorisation. En principe les visites n’ont lieu que le jeudi et le dimanche de 14 à 16 heures, mais exceptionnellement il te serait permis de me voir.

 

Chers Louis et Roger, vous ne m’avez absolument rien dit sur la façon dont vous êtes vêtu, n’avez-vous pas souffert du froid pendant les jours où le temps s’est rafraîchi et avez-vous parlé de cela à Jeanne ? Surtout n’attendez pas d’être surpris par l’hiver.

 

Pour moi le temps passe relativement vite, tant il est vrai que l’homme est décidément l’animal qui s’adapte le mieux à toutes les conditions. Avec le supplément qu’on peut avoir de la cantine, la vie est supportable. Ces jours ci – luxe inouï ! – nous avons eu une boite de pâté et des prunes. Cela nous a paru si bon qu’on avait l’illusion de faire enfin un « vrai repas ». Enfin ça va. J’attends maintenant des nouvelles de Jeanne et de toute la famille. Dehors le soleil brille et dans nos cœurs l’espoir. Tout va bien. Je vous embrasse bien affectueusement tous les deux. Votre grand frère qui vous aime.   Victor

 

PS : vos lettres mettent 6 à 7 jours pour me parvenir. Et les miennes ?

 

 

 

 

Victor à Jeanne

 

 

Prison de Limoges le 12 Août 1941

 

Ma chère Jeanne

 

J’espère que ton voyage se sera bien passé et que tu auras pu régler tes affaires comme tu le désirais. Dès que tu le pourras dis-moi comment va Coco.

Louis et Roger m’ont écrit pour me dire combien ils avaient été heureux de ta visite. Ainsi tu as pu faire connaissance avec Roger que tu n’avais pas encore vu. Ils t’aiment bien tous les deux et il nous semble que nous sommes tous de la même famille depuis toujours. S’il y a une date dont je peux me souvenir avec reconnaissance je t’assure que c’est celle de mon mariage. J’y pensais beaucoup ces-jours-ci, je ne sais pas pourquoi, et je nous revoyais dans notre petit logement de la Butte. Jean-Marie et Emma ont ce jour- là  partagé notre bonheur. Enfin dès que nous le pourrons, notre grande joie sera de nous rassembler tous et de vous recevoir dans ce Paris que nous aimons tant. Nous serons cette fois plus nombreux puisque la famille s’est agrandie, il faudra alors que Marinette y soit aussi, et il y aura tous nos enfants.

 

Tu as dû goûter de ce bon pâté du pays que nous avions déjà eu l’occasion d’apprécier avec toi. As-tu vu comme notre poupée sait bien sait bien manger toutes les bonnes choses, ainsi qu’une grande personne. Il faut la voir croquer des noix ! Ce doit être maintenant une vraie fillette.

 

Ma chère Jeanne, tout cela te fait bien des préoccupations et tu ne dois guère profiter de tes vacances. Si tu le peux, repose-toi tout de même un peu. Quant à moi c’est ce que je fais ici. J’ai acquis au sana la faculté de dormir énormément et comme ici on est couché de 7 h du soir à 7 h 1/2 du matin, tu peux croire que je n’ai pas à me plaindre de ce côté-là. Ces temps- ci la cantine a été mieux approvisionnée. Nous avons pu recevoir une boite de pâté et des prunes, ce qui nous a permis de faire quelques « vrais repas ». Aujourd’hui nous nous sommes régalés d’un morceau de foie qui a été le bienvenu. D’ailleurs je cantine toujours à peu près le maximum et en plus de la gamelle on peut ainsi avoir de temps en temps du fromage ou du boudin. Le matin on attend le jus avec impatience et c’est vraiment un des meilleurs moments. Je bois mon quart de café avec le plaisir que tu peux imaginer. Pour le 1er mois de ma détention j’ai dépensé en tout 170 f, mais en moyenne on peut s’en sortir avec 150 f par mois en prenant à peu près tout. Comme il me restait au début du mois environ 870 f, j’ai encore de quoi faire. Soyez certains que je fais ce qu’il faut pour tenir le coup physiquement (je ne parle pas du moral qui est parfait) Donc tout va bien et ne vous inquiétez nullement pour moi. Du reste la vie dehors ne doit pas être gaie et il faudra bien que ça change. Il se pourrait d’après les bruits, que nous soyons transférés à la Prison Militaire de Clermont Ferrand, probablement pas avant le mois de septembre.

 

Ma petite sœur chérie, tu as dû avoir de rudes tracas avec tout ce qui est arrivé. Toutes mes pensées vont vers toi, tu le sais. Voilà que j’ai occupé mes loisirs forcés à faire un petit poème en souvenir  de notre voyage  mémorable du 13 août de l’année dernière. Tu te rappelles comme je t’avais fait de la peine avant de partir ? Mais ensuite on s’est bien compris n’est-ce pas et je te vois toujours souriante et gentille. Je voudrais pouvoir te dire tout ce que je ressens. Enfin tu le sais. Surtout ne te fais pas de mauvais sang pour celui qui n’est plus à tes côtés mais qui ne t’oublie pas. Vis comme avant, ma petite, et si tu peux parfois te distraire un moment fais le. Vas au cinéma e dévore Balzac. Sois aussi heureuse que possible et je le serai également. Je t’embrasse tendrement.

 

Ma chère Jeanne, si nous sommes un peu plus rapprochés, peut-être pourrais-je te voir et ce sera pour moi un grand bonheur. Je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que toute la famille. Victor

 

 

 

13 Août

 

 

Te souviens-tu de ce beau jour

Où le cœur gonflé d’espoir

Nous avons pu enfin revoir

L’enfant chéri de notre amour

 

Sous le chaud soleil d’Août

Heureux de faire tant de chemin

Nous allions main dans la main

Pour embrasser l’ange si doux

 

Poupée mignonne aux boucles blondes

Ses yeux d’azur nous épiaient

Et tout en elle souriait

Semant du bonheur à la ronde.

 

 

 

Louis à Victor Mercredi 13 Août 1941

 

Cher Victor

 

Je ne sais pas si de ton côté c’est pareil, mais les lettres que tu nous envoies mettent 4 jours pour arriver. Le principal c’est que nous ayons de tes nouvelles. Comment va la santé ? Pour nous ça va doucement. Depuis 2 jours j’ai mal à la gorge, mais demain, le Docteur vient je saurai ce que c’est, en attendant Je me garagarise et badigeonne au bleu de méthulène. Ce qui m’embête c’est que ça me retarde pour les décors. Enfin demain ça ira surement mieux. En attendant je reste au chaud et j’en profite pour faire l’affiche. Je te fais un petit dessin au sujet de cette affiche. Comme je n’ai pas assez de place, chauqe fois je te ferai un nain. Tu auras la collection complète. Et cela te rappellera ce film magnifique aux si douces couleurs.  Voici le programme du spectacle que nous aurons samedi. D’abord un orchestre composé de 2 violons, 1 trompette, 4 mandolines et banjos. Tu vois que ça s’amuse bien. Au premier acte, des chanteurs variés et un imitateur (très bon d’ailleurs) de Michel Simon, Louis Jouvet, Carette etc… et avec un partenaire une scène des « Vignes du Seigneur ». Ensuite une comédie de Courteline. Le gendarme est sans pitié et aussi du même Auteur : Lidoire. Enfin en dernière partie le clou de la soirée une sélection de : Blanche  neige et les sept nains. Naturellement les acteurs ont été choisis minutieusement. Les sept nains sont parfaits des petits rigolos . Où ça a été le plus dur, c’est pour blanche neige. On n’a pas voulu habiller un homme en femme, ça aurait été trop bouffon. Aussi comme Lambert le marseillais qui a une voix ravissante, chante dans les coulisses « Un jour mon prince viendra » cela fait un ensemble épatant. Tu vois que nous avons de quoi nous distraire. Et à l’issue de cette soirée des billets de tombola sont vendus au profit de la caisse de solidarité.

 

Voilà, cher Victor les nouvelles du Camp. Nous attendons les nouvelles de Jeanne avec impatience, peut-être est-elle en route (la lettre). D’autre part l’assurance m’a écrit en me disant qu’un docteur de Limoges allait me convoquer pour « m’ausculter les tibias ».

J’ai été forcé d’abandonner quelques jours ma peinture dans une 15e de jours. Il commence à prendre tournure. Nous avons reçu une carte de Jojo car mon copain René est allé voir la Tante. Elle va très bien et on va lui envoyer une petite carte. En définitive tout va très bien

Nous avons un grand espoir et une cobfiance …. Aussi le moral est-il excellent. Mon cher petit Victor déjà on se quitte. Au revoir et à bientôt. Je t’embrasse de tout mon cœur.

Ton grangin (le brigand)    Louis.

 

 

 

Roger MICHAUT  camp de Concentration  de Nexon

Nexon le 16 Aout 1941

 

Mon cher petit Victor,

 

Nous avons reçu ta lettre du 11, et je t’assure que chacune de tes lettres nous procure un énorme plaisir, non seulement parce qu’elles nous donnent de tes nouvelles, mais aussi parce qu’elles sont si bien écrites, elles dégagent tant de sensibilité et de sentiments élevés, que ceux qui les lisent ne peuvent que s’enrichir devant un homme qui a une vie spirituelle intense.

Avec un tel exemple, il est normal que nous aussi, nous cherchions à nous élever davantage et à profiter de notre inaction pour parfaire nos connaissances dans les matières qui nous intéressent, c’est ce que nous ne manquons pas de faire. Malgré cela il ne faudrait pas que tu croies que nous sommes penchés toute la journée sur notre labeur, car lorsqu’il fait assez beau nous passons de longs moments à nous promener dans le parc, pensant qu’en hiver nous serons bien assez enfermés comme cela : ainsi en ce moment, je participe au concours de boules organisé à l’occasion du 15 Aout.

 

Quant  à Louis il est pris par le travail des décors pour la fête de ce soir dont nous te donnerons les détails dans notre prochaine lettre.

 

Mon cher Victor, je me souviens en effet de ce conte relatant la peur qu’éprouvent en Calabre les deux voyageurs, mais je ne me souvenais pas que c’était P.L.courier.  Et puisque les vers de V.Hugo ont le privilège de traverser les obstacles, je t’n mets encore quelques- uns aujourd’hui : C’est l’extrait  d’un morceau des Feuilles d’Automnes intitulé Soleils Couchants : il est dommage que je ne puisse pas mettre le morceau entier, il faudrait toute la feuille, mais je pense que tels quels, ils vous apporteront, à toi et tes camarades de cellule, un peu de ce qui nous manque le plus, la lumière réconfortante du soleil et la beauté de la nature.

 

 

« J’aime les soirs sereins et beaux, j’aime les soirs, soit qu’ils dorent le front des antiques manoirs ensevelis dans les feuillages, soit que la brume au loin s’allonge en bancs de feu, soit que mille rayons brisent dans le ciel bleu a des archipels de nuages.

Oh, regardez le ciel ! Cent nuages mouvants amoncelés là-haut sous le souffle des vents groupent leurs formes inconnues.  Sous leurs ilots flamboie un pâle éclair comme si tout à coup quelque géant de l’air tirait son glaive dans les rues … »

____________________________________________________________________

 

Nous avons vu que tu as eu l’autre jour un petit supplément de nourriture et nous nous rendons compte quelle joie cela a du t’apporter, sois sûr qu’un jour nous ferons ensemble un bon repas et que rien ne manquera ; nous n’en doutons d’autant moins que tout s’annonce  bien pour nous.

Je t’embrasse bien fort.

                                                                       Roger

 

[1] Louis avait annoncé à Victor qu’il devait porter des lunettes.

[2] Jeanne est la belle- sœur de Victor sœur de Claudine.

 

[3] Jeanne était la sœur de Claudine Chomat-Michaut épouse de Victor

Victor à Jeanne

 

 

 

Prison de Limoges 17 Août 1941

Ma chère Jeanne

 

Aujourd’hui dimanche, je vis en pensée avec vous, encore plus que d’habitude. C’est le jour du parloir et cela nous porte tous à revivre un peu la vie de famille. Il y a quinze jours que j’ai eu l’immense joie de te revoir mais depuis je n’ai aucune nouvelle. Comme je t’ai écrit le 4 et le 1er aout, je te demanderai de me faire savoir si tu as bien reçu mes lettres, afin que dans le cas contraire je fasse parvenir une réclamation au juge d’instruction. Il est possible aussi qu’avec « les fêtes » du 15 août la correspondance  ait subi un plus long retard. Habituellement je reçois les lettres de Roger et Louis dans le délai de 5 ou 6 jours. Dis-moi combien de temps mettent mes lettres pour te parvenir et signale moi toujours celles que tu reçois. Enfin ma chère Jeanne, j’espère qu’il n’y a là qu’un contre temps et que rien de fâcheux n’est arrivé. Pourtant on ne sait jamais, tant est grand l’esprit de vengeance qui s’acharne sur notre famille parce que nous marchons dans le droit chemin. Il faut s’attendre bien sûr, à ce que les coups redoublent contre nous, mais quoi qu’il arrive nous sommes forts d’une confiance inébranlable en l’avenir. Serons-nous seulement jugés ? On peut se le demander, mais peu importe en définitive.

 

Dès que tu le pourras, ma chère Jeanne, envoie moi les livres que je t’ai demandés, surtout la langue allemande, la grammaire et l’histoire. Je peux aussi recevoir du tabac, mais ce doit être bien difficile de s’en procurer. En tout cas que Jean-Marie ne s’en prive pas, moi je ne suis guère fumeur mais les amateurs ne manquent pas.

 

Avant-hier soir il a fait un terrible orage. Les éclairs qui se succédaient sans interruption illuminaient notre cellule et ma foi ça rompait la monotonie de la vie de prison. Le coin de ciel que nous apercevons à travers les barreaux est la seule image qui nous vienne du dehors et comme je n’ai pas encore été conduit une seule fois à l’instruction, cela fera bientôt 2 mois que je n’avais pas goûté l’air libre ni foulé le pavé des rues. À mener une telle vie, cela fera tout drôle quand nous serons libérés. Comment passez- vous vos vacances, Marinette et toi, ma chère Jeanne ? Probablement pas comme celles d’il y a 3 ans quand Jean-Marie allait à la pêche et que tu nous préparais cette bonne friture dont nous nous sommes régalés. Marinette aussi s’exerçait à la pêche, a-t-elle continué ?

 

Ma petite sœur chérie, sois bien tranquille sur mon sort. Me voilà devenu maintenant un vrai prisonnier et l’on s’y fait vite, tu sais. Je m’occupe et le temps passe. J’ai lu un livre de l’auteur de la Mère, « les vagabonds ». On y retrouve le même souffle humain que dans Tolstoï. Dans un autre ordre d’idées, j’ai eu l’occasion de relire « Ma petite amie Pomme » cette enfant terrible qu’on aime pour tout ce qu’elle a de vivant. Ça me rappelle Coco montrant son petit derrière en allant avec sa maman faire la cueillette des « fleurs » qu’elle trouve si jolies. C’est maintenant qu’elle doit raconter de charmantes choses dans son langage de petite fille mignonne. Et toi tu ne dois guère avoir le temps de t’ennuyer. Je voudrais surtout que tu ne sois pas trop seule, mais peut- être n’est-ce le cas. Comme je voudrais pouvoir t’embrasser ma petite sœur chérie ! Ce sera un vrai bonheur quand nous nous retrouverons et tu verras que les beaux jours effaceront bien vite le souvenir des mauvais. La vie est ainsi faite qu’il faut connaître le malheur pour mieux goûter la joie de vivre. On ne sent le prix de la liberté que lorsqu’on en est privé ! Mais c’est assez philosophé. Courage  ma petite et à bientôt.

 

Transmets à tous mes meilleurs souvenirs, ma chère Jeanne, et bien des baisers à la ronde. Dans l’espoir de te lire et d’avoir de bonnes nouvelles de toute la famille, je t’embrasse de tout mon cœur.

                                              

Victor

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges 20 août 1941

 

Chers Louis et Roger

 

J’ai reçu successivement vos lettres du 13 et du 16 par lesquelles je vois que vous vous préparez fébrilement à cette fête dont vous me direz bientôt comment elle s’est passée. Grâce aux dessins de Louis j’aurai le plaisir, en feuilletant la collection de vos lettres, de vivre avec tout un peuple de personnages bien sympathiques, tels les 7 nains de Blanche Neige. Si je ne me trompe pas, le dernier devait être le Joyeux et le précédent le Timide, mais je n’en suis pas sûr, car ils ont tous un air de famille qui les rend difficiles à reconnaître (à moins que mes souvenirs s’estompent, ce qui est bien possible).

 

Roger, tu as failli me faire rougir par les compliments exagérés que tu m’adresses dans ta dernière lettre. Enfin ce qui est certain, c’est que tous les trois, nous nous efforçons de ne pas perdre absolument tout le temps que les circonstances nous contraignent à passer à peu près hors du monde.

 

Ces jours ci j’ai eu la bonne fortune de tomber sur un bouquin d’Anatole France qui m’a beaucoup plu. Il est intitulé « La vie en fleur ». Ce sont des souvenirs d’enfance en grande partie autobiographiques. La langue en est admirable et, sous un vernis sceptique parfois assez irritant, on y découvre pas mal d’heureuses pensées. J’y ai cueilli celles-ci pour vous :

 

L’une qui définit justement Paul Louis Courier. « Un homme très docte, un gentil esprit, le meilleur écrivain de son temps qui était le temps de Chateaubriand, un pamphlétaire plein de sel, un amateur de grec, l’homme qui écrivait les plus jolies lettres du monde »

 

L’autre sur la politique : « Avant de juger une peinture, cherchez ce que le peintre a voulu, et ne le condamnez pas sur les sacrifices qu’il a dû faire pour mieux rendre sa pensée. Le génie consiste surtout à oser les sacrifices nécessaires si grands qu’ils soient »

 

Ce que je goûte surtout dans ces sortes d’ouvrages riches de mille pensées, c’est précisément que sa lecture excite l’esprit et le porte à réfléchir. J’aime y trouver une certaine conception de la vie, une philosophie (même si je n’en partage pas toutes les idées) il y a dans celui-ci matière à réflexion, notamment sur la question de l’amour du beau et je crois que tous les trois, dans notre milieu ouvrier si simple, nous avons cependant puisé cet amour du beau, du noble qui enrichit la vie et contribue au bonheur. J’ai retrouvé ce sentiment chez ma petite femme chérie et c’est peut-être un des liens qui nous unit tous les uns aux autres et fait que nous nous comprenons si bien.

 

N’aimons-nous pas les bons livres et les belles peintures au même titre que le plus pur idéal et les meilleures aspirations de l’humanité ?

 

En tout, c’est en définitive « l’homme ce précieux capital » que nous cherchons.

 

Pour revenir à des préoccupations plus pressantes, je dois vous dire que le manque de nouvelles de Jeanne me donne quelque inquiétude.

 

Je n’ai absolument rien reçu depuis sa visite qui remonte au 3 août et je constate qu’il en est de même pour vous. On peut toujours se demander si l’esprit de vengeance qui s’est attaqué à notre famille n’a pas encore étendu ses ravages. Enfin il ne faut pas s’alarmer sans raison et j’espère que d’ici peu nous serons fixés.

 

Il y a quelques jours, en souvenir d’un voyage que nous fîmes, Clo et moi, auprès de notre petite poupée, j’ai coché quelques vers que vous trouverez joint. L’intention seule compte, bien entendu.

 

Enfin, on s’occupe comme on peut. Il est d’ailleurs possible que nous déménagions.

 

Vous le saurez en temps voulu.

Je vous embrasse bien fort, mes chers petits frères.

 

Votre grand Victor

 

 

 

 

Te souviens-tu de ce beau jour

Où le cœur gonflé d’espoir

Nous avons enfin pu revoir

L’enfant chéri de notre amour

 

Sous le chaud soleil d’août

Heureux de faire tant de chemin

Nous allions main dans la main

 

Pour embrasser l’ange si doux

 

Poupée mignonne aux boucles blondes

Ses yeux d’azur nous épiaient

Et tout en elle souriait

                Semant du bonheur à la ronde

 

 

 

 

 

Victor à Jeanne

 

 

Prison de Limoges. 23 Août 41

 

 

Ma chère Jeanne

 

Je m’empresse de répondre à ta lettre du 20 que je viens de recevoir. Surtout ne t’alarme pas de mes lettres précédentes où perce mon impatience de recevoir de vos nouvelles. Ne crois pas pour cela que je me sois inquiété outre mesure, mais enfin j’avais hâte de savoir comment se portait la petite. Je suis maintenant tout à fait rassuré et heureux d’apprendre que Coco est de plus en plus belle. Alors  c’est une mignonne petite bavarde ? Tant mieux. Le principal est qu’elle se porte bien et profite du bon air de la campagne. Nous aurons bien le temps, plus tard, de nous occuper d’elle et d’en faire une brave petite fille, bonne et courageuse comme sa maman. Tu as dû être surprise de voir sa jolie tête bouclée et ses grands yeux bleus. J’espère qu’elle a toujours aussi bon appétit et croque à belle dents (moins ce qu’elle peut avoir, mais je ne suis pas trop en peine de ce côté-là, sauf peut-être pour la viande).

 

Enfin ma chère Jeanne je suis persuadé que tu as tout fait pour le mieux et tu sais que nous te faisons entièrement confiance. Je serais naturellement très heureux de recevoir ta visite mais je n’ose pas te le demander car nous sommes sur le point de partir d’un moment à l’autre dans une prison militaire, probablement Clermont. Il ne m’est pas possible de te prévenir d’avance car nous y serons conduits à l’improviste. Cependant si tu reçois cette lettre assez tôt pour passer me voir de préférence jeudi, sinon dimanche prochain, j’en serai bien content. C’est suivant tes possibilités.

 

Je n’ai pas encore d’avocat. J’avais dès le début choisi M. Willard, mais les autorités occupantes l’ont arrêté. J’attends donc que le juge d’instruction veuille bien me désigner un avocat d’office. Cela ne presse pas si nous devons changer de résidence.

Le moral est toujours solide, rien ne peut ébranler notre confiance en l’avenir et j’attends le jugement avec sérénité.

 

Et toi ma chère Jeanne, comment occupes-tu tes vacances ? Tout cela te procure bien du tourment mais nous connaîtrons une plus grande joie par la suite.

Transmets de bons baisers à tous ceux que j’aime et qu’on ne s’inquiète nullement à mon sujet. Je t’embrasse de tout mon cœur, ma chère Jeanne, ainsi que Marinette dont je serai heureux de recevoir un petit mot. Bien des choses à toute la famille.

                                                                      

Victor 

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)

À Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges. 26 Août 1941

 

Chers Louis et Roger

 

Que je vous dise tout de suite combien je suis heureux d’avoir reçu des nouvelles de Jeanne qui m’a tranquillisé sur toute la famille. Peut-être vous a-t-elle déjà écrit ? Il parait que Coco est de plus en plus belle et n’arrête pas de causer. Me voilà tout à fait rassuré de ce côté-là.

 

Maintenant nous sommes dans l’attente de notre transfert pour une destination que nous ignorons encore. La seule chose qui parait certaine est que le tribunal militaire va être appelé à juger notre affaire. Je n’attends aucune clémence  étant donné les évènements actuels, mais vous savez bien que nulle menace, nulle peine ne peut changer quoi que ce soit à mes convictions. La certitude de l’avenir permet de supporter n’importe quelle souffrance. Du reste, après bientôt 2 mois, je me crois assez adapté à la vie de prison. Surtout dites bien à Jeanne (ce que je fais aussi moi-même) et à Tante qu’elles ne tourmentent nullement à mon sujet. Je tiens parfaitement le coup et j’ai eu la conclusion que mon état de santé s’était vraiment stabilisé ! Une seule chose (mais n’en parlez ni à Jeanne ni à personne) je suis maintenant sujet à des crises d’asthme assez fréquentes. J’ai vu le docteur et je touche pour cela des cigarettes de belladone qui calment presque instantanément. Ce n’est rien.

 

Et vous deux ? Louis ne m’a pas reparlé de ce qu’il était advenu de son mal de gorge. Enfin j’attends toujours ta visite pour le cas où cela te serait possible, mais il ne faudrait pas que ça tarde car tu risquerais de ne plus m’y trouver.

 

Vous devriez insister pour passer la radio, c’est le seul moyen de savoir à quoi s’en tenir. Tâchez pourtant de vous soigner autant qu’il est en votre pouvoir.

 

J’ai vu que votre séance du 15 août s’est bien passée.

 

À en juger parce que vous en dites, il y a là- bas de vrais artistes et vous ne devez pas vous ennuyer. Et puis cela crée entre tous une chaude atmosphère fraternelle qui fait beaucoup de bien. Nous n’avons pas la même ressource ici, vous vous en doutez. Cependant je m’enfonce toujours dans la lecture. Je viens de dévorer un ouvrage de Paul Bourget assez intéressant « le sens de la mort » (sujet qui pourrait bien être d’une brûlante actualité d’après ce que j’entends dire de récentes mesures… ) je ne partage nullement l’opinion philosophique de l’auteur mais il y a par endroits des aperçus qui ne manquent pas d’intérêt. Pour varier j’attaque « l’Iliade » en regrettant que notre instruction toute primaire ne me permette guère de goûter les grecs. Et j’espère bientôt recevoir les livres qui me guideront pour des études un peu plus suivies.

 

Les vers de V. Hugo me sont bien parvenus. J’aimerai mon cher Roger, si tu découvres les fleurs du mal de Baudelaire, que tu me recopies « l’Homme et la Mer » et « l’Horloge ».

 

Si vous écrivez à tante[1] embrassez la tante embrassez la bien pour moi en m’excusant auprès d’elle (vous comprenez pourquoi je préfère ne pas lui écrire d’ici). Et surtout qu’elle ne se tracasse pas.

 

Je m’aperçois que j’ai laissé passer le 25 août sans souhaiter la fête à Louis. Il n’est pourtant pas trop tard pour bien faire.

 

Recevez tous deux les meilleurs baisers de votre grand frère.

Victor

 

 

 

 

Roger à Victor

Nexon le 26 Aout 1941

 

Mon cher Victor

 

Nous commencions à être un peu inquiets de ne pas recevoir ta lettre habituelle, mais nous venons de la recevoir, et nous voyons qu’elle a mis 6 jours pour nous parvenir. Comme toi nous nous demandons pourquoi Jeanne ne nous a pas encore écrit. Cependant ne nous alarmons pas, peut-être aurons-nous des nouvelles !

 

Mon cher Victor, nous avons beaucoup gouté ton petit poème, d’autant plus que sur un sujet aussi doux, on peut voir que tu y as mis tout ton cœur : sois sûr que nous le gardons précieusement, ces quelques vers qui seront lus plus tard avec émotion par celle qui les a inspirés.

 

Oui, c’est bien vrai que ce qui contribue pour beaucoup à nous unir tous, c’est non seulement une même conception de la vie, mais aussi des réactions identiques devant le spectacle d’une belle œuvre, d’un beau livre, d’une belle peinture. Je crois que nous devons beaucoup à Papa qui nous a toujours appris à n’aimer que ce qui est vrai, sincère et à mépriser tout ce qui est factice et superficiel. Par la suite si ce sentiment s’est développé chez nous, n’est-ce pas aussi grâce à notre grande famille ? Nous pouvons être fiers d’avoir été formés à une telle école et nous tâcherons de nous montrer dignes dans les épreuves qui nous attendent.

Aujourd’hui c’est moi qui ai dessiné le petit Simplet, car Louis avait beaucoup de travail. À ce sujet te souviens-tu que j’étais avec toi et Clo lorsque nous avons vu joué ce film dans un ciné des boulevards ? C’est pour moi un bon souvenir, comme celui des jours passés avec vous au cours des permissions.

 

Je sais que si tu es toute la journée dans ta cellule, tu as au contraire une large vie spirituelle, par la lecture et aussi par les nombreux souvenirs de belles journées. Nous sommes tous persuadés qu’il y aura encore des journées magnifiques et cet espoir nous permet d’attendre sereinement et de ne pas nous impatienter.

Je ne t’ai pas mis de poésie cette fois-ci, car le dessin a déjà pris de la place et je n’aurais pas pu te dire grand-chose. J’ai récolté du Baudelaire, et aussi quelques vers pleins de fraîcheur d’Alfred de Musset, tu les auras un de ces jours.

 

Je te quitte mon cher Victor, en t’embrassant bien fort, de tout mon cœur.

                                                                                                                     

Roger

 

 

Louis à Victor le 26-8-1941

 

 

Cher grand Victor

 

Tu vois avec quelle finesse Roger a représenté Simplet ! En effet, bien que cela fasse bizarre j’ai beaucoup de travail. J’ai beaucoup de bricoles à décorer pour les copains et je travaille beaucoup pour m’améliorer. Il faut surtout que j’étudie le dessin. Mon professeur me dit qu’il ne faut pas considérer cela comme une distraction, mais comme un travail de précision. Il faut y apporter toute notre attention et tout notre amour. Souvent je me laisse aller par mon habitude et je ne regarde plus le sujet avec les mêmes yeux. Mais je me reprends vite et je m’y fait. C’est assez fatigant, car lui-même reconnait que c’est très ingrat, qu’il faut tellement de tranquilité et surtout ne jamais se laisser distraire par quoi que ce soit. Mais je fais des progrès c’est ce qui importe le plus. Maintenant que la santé va mieux ‘toujours négatif ainsi que Roger) je peux travailler plus aisément.

 

Cher Victor, que j’aime te lire ! Ce petit poème est merveilleux !!

 

Le docteur qui doit me consulter est surement en vacances car je n’ai pas reçu de nouvelles. Surement que ce sera pour le début Septembre.

Nous sommes toujours sans nouvelles de Jeanne …. mais nous comptons bientôt en recevoir de toute façon nous ne nous inquiétons pas outre mesure.

 

Et voilà la pluie qui recommence à tomber, nous sommes obligés de rester dans la baraque. C’est une véritable école ! Roger est le mieux coté de la piaule. Soit en comptabilité soit en allemand ou italien ! Il faut dire qu’il a une tête spéciale pour ça je ne lui arrive pas à la cheville . Ce qui m’étonne par exemple c’est que tout ce que j’étudie pour la peinture merentre bien dans la tête, tant mieux. Si tu savais comme je suis heureux d’avoir ce coffret de tubes à l’huile ! Comment pourrai- je étudier sans cela ? Elle m’est d’une utilité formidable, surtout que ce sont de bonnes couleurs. Le peintre m’a indiqué celle qu’il fallait que je laisse de côté. Les vermillons et les verts véronèse surtout. D’aiileurs en principe on ne doit jamais se servir de verts tout prêts. Il faut les chercher sur la palette avec le bleu et le jaune. C’est ce qui est important. Il ne faut pas seulement bien voir mais il faut surtout savoir préparer et appliquer ces mêmes tons sur la toile. Au début on a tendance à triturer sur la palette, nos couleurs. Grave défaut qui tue la fraîcheur et l’intensité des tons pour ne faire qu’une sauce plus ou moins grisâtre. Ce qui est joli, c’est de pouvoir mêler plusieurs tons sans perdre la valeur ou plutôt on pourrait dire, la personnalité de chaque. Et c’est par des touches nettes et précises qu’on arrive à faire vibrer chaque teinte. Cher Victor les études que je fait ici, je les garde précieusement pour que Clo et toi puissiez les voir. En attendant ce jour heureux je t’embrasse cher grand-frère et je te dis encore merci pour ce joli pour ce joli cadeau. Toutes mes pensées à notre belle sœur chérie et nôtre petite poupée adorée.

                                              

Bien affectueusement  Louis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)

Lettre à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges. 28 août 1941

 

Chers Louis et Roger.

 

Il y a du progrès – votre dernière lettre m’est parvenue en 24 h. et je l’ai reçue hier. Chaque fois c’est un petit événement. Dessins et poésies circulent et font l’admiration de tous. Le « Simplet » de Roger était très réussi et je vois que vous rivalisez d’ardeur tous les deux.

 

Je viens d’avoir de bonnes nouvelles de Jeanne qui conserve un merveilleux souvenir de sa visite auprès de vous. Ainsi tous ceux qui nous sont chers vont bien et par la pensée nous vivons tous ensemble. Il me semble que ces séparations forcées ne font que raviver nos sentiments et nous goûterons davantage le bonheur futur.

 

Je rêve souvent aux heureux moments que nous avons passé ensemble. Tu te souviens Roger de nos belles promenades d’Amélie, sous ce ciel enchanteur quand nous montions journellement cette jolie route bordée de mimosas et où nous avions un si beau panorama ?

 

Nous serons contents, si l’occasion s’en présente, d’y faire un jour une sorte de pèlerinage, n’est-ce pas ? Vous rappelez vous aussi de ce bon repas que nous avions commandé  chez les amis de la banlieue Ouest pour avoir la possibilité de nous trouver tous les quatre ?  Ces simples joies familiales sont bien parmi les plus grandes joies que nous ayons jamais eues, il est si bon de s’entendre et de s’aimer les uns les autres. Quant à moi je suis le plus heureux de vous deux j’ai ma Coco chérie et sa maman.

 

Et tout cela donne bien de la force pour affronter le pire. Peut -être ne tarderons nous pas à être fixés sur notre sort. C’est désormais la justice militaire qui saisit notre affaire. Cela peut aller très loin et je m’attends à être « soigné » mais l’heure de la délivrance n’en sera pas pour ça éloignée. Peut- être nous reverrons nous plus tôt que nous n’avions compté.

 

À bientôt donc, mes petits frères.

Votre grand  Victor

 

 

 

Roger et Louis à Victor

 

Vendredi 29 Août 1941

Cher grand Victor

 

 

 

Bonjour frérot ! …. Comment ça va ? Mais oui, nous allons bien tous les deux et toujours un moral épatant ! Nous ne sommes pas ce « Grincheux » qui rouspète toujours pour rien. Tu sais que tes lettres mettent beaucoup de temps à nous parvenir et chaque fois nous nous demandons si tu es toujours à Limoges. Nous avons pensé que rien de grave ne doit être arrivé à Jeanne, sa fille nous aurait bien écrit. Nous allons de nouveau lui renvoyer une lettre.

 

Ce qu’il faut bien te dire cher Victor, c’est que nous allons bien et ce n’est pas pour te rassurer que nous te le disons, mais parce que c’est vrai. C’est même étonnant ! Le docteur nous a consulté tous les deux et le résultat est bon. Mais nous ne faisons pas d’imprudence et nous continuons à faire le maximum de cure. Quoi qu’il arrive, nous tenons le coup et ne t’inquiète pas pour nous. Je n’ai pas de nouvelles du docteur de Limoges, mais j’espère que ça ne tardera pas !

 

J’ai écrit à l’assurance pour avoir une copie du procès-verbal. Je saurai pourquoi on m’a arrêté la pension et si c’est pour une révision combien de temps ça va durer.

Tous les copains sont chics avec nous. Ceux du sana nous demandent de nos nouvelles et nous racontent les petits potins de la- bas. Et ici ! J’avais besoin d’un tube de blanc et d’un ocre jaune tout de suite un copain a voulu me les payer. Mais comme il a été absolument impossible d’en trouver …. Et des pinceau aussi, je suis forcé d’arrêter la peinture, j’en profite pour étudier le dessin j’en ai besoin. Roger te parlera de son petit cadeau qu’un copain lui a fait aussi.

 

Lundi, nous étions à table, les copains se taisent et l’un d’entre eux vient me souhaiter bonne fête au nom de tous, en m’offrant un joli bouquet de queues de celeti. On a bien ri !

 

Les nouvelles de Paris sont bonnes : toute la famille va bien. Le petit Pierre a encore fait des siennes ! Résultat : un gosse de plus. Enfin il s’arrêtera bien un jour. Jojo a toujours du travail et Yvonne va bien.

 

Mais et toi ? La santé va-t-elle bien ? Nous pensons beaucoup à toi, cher Victor et à Clo et à notre petite chérie… Mais bientôt nous pourrons nous revoir. Le poème que tu as fait  est beau, très beau même et Roger l’a tout de suite recopié sur son chier réservé aux vers.

 

Cher grand Victor je laisse la plume à Roger. De tout mon cœur, bien fort je t’embrasse, et toutes nos pensées vont vers vous.  Louis

 

 

 

Roger à Victor le 29 Août

 

 

Mon cher Victor

 

Juste au moment ou j’allais commencer ma lettre, nous recevons la tienne qui nous annonce que tu as reçu des nouvelles de Jeanne. Nous voilà aussi rassurés, car n’ayant rien reçu nous-mêmes, nous commencions à être inquiets, et puisque tu as eu en même temps de notre petite mignone, tout va bien de ce côté-là.

 

Nous avons lu dans les journaux que ton affaire a été remise au tribunal militaire : nous pensons comme toi qu’il n’y a guère de clémence à attendre de ce côté. Quoi qu’il en soit, nous savons que c’est avec la conscience nette que tu vas aller au tribunal, et avec le courage que nous te connaissons. Sûrement que cela ne va pas tarder, car la nouvelle juridiction semble devoir être plus rapide qu’auparavant.

 

Et ces crises d’asthme, est-ce qu’elles sont douloureuses ? Et est-ce que cela ne t’affaiblit pas ? Soignes toi bien, mon grand Victor, dans la mesure du possible. Pour nous, Louis te dit de n’avoir aucune inqiuétude à notre sujet, car nous allons bien et nous nous apprêtons à engager une deuxième campagne d’hiver sans trop d’appréhension.

 

Comme tu me l’as demandé, je t’ai copié : « L’homme et la mer », et « L’horloge » que j’avais déjà couchés sur mon cahier à ton intention. Je t’avais envoyé précedemment un « Coucher de soleil » de V.Hugo, et je m’appretais à t’en copier un de Baudelaire lorsque j’ai lu ta lettre, aussi je l’ai remis à une autre fois.

 

C’est parce que tu en as parlé que j’ai décidé de relire « La vie en fleurs et vraiment je la goùte encore mieux cette fois-ci. As-tu remarqué le chapitre intitulé « L’école buissonnière » et dans lequel nous voyons le petit Pierre errer avec délices dans les rues de Paris ? Je l’ai d’autant mieux goùté que cela nous rappelle notre enfance passée en grande partie à flâner aussi dans les rues  avec toujours autant de plaisir. Autre chose puisque tu lis « L’Iliade », ne te souviens-tu pas comme nous avions été frappés (il y a très longtemps de cela,  ans peut-être) par la beauté de la description du bouclier d’Achille forgé par Vulcain ? peut-être n’y trouveras-tu pas le même charme maintenant, mais c’est une chose qui m’est restée, comme par exemple ce bon repas si bien décrit par Erkmann-Chatrian dans « L’Ami Fritz ». Comme quoi, les choses qui nous ont frappé dans notre enfance ont imprimé en nous leur marque inéffaçable !

 

Mon cher Victor, sois sûr que lorsque nous écrirons à Tante nous lui dirons bien des choses pour toi. Je me joins à Louis pour t’embrasser bien fort, de tout mon cœur, tes frangins qui pensent à toi.

                                                          

 

Roger

 

 

 

 

L’homme et la mer

 

 

 

 

 

 


 

Homme libre, toujours tu chériras la mer !

La mer est ton miroir; tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame,

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger an sein de ton image ;

Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur

Se distrait  quelquefois de sa propre rumeur

Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

 

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :

O mer, nul ne connait tes richesses intimes,

Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables

Que vous combattez sans pitié ni remords

Tellement vous aimez le carnage et la mort,

O lutteurs éternels, ô frères implacables !

 

 

 

 

 

 
 

L’Horloge

 

 

 

 

 

 

Horloge ! Dieu sinistre, effrayant, impassible,

Dont le doigt nous menace et nous dit « souviens-toi »

Les vibrantes douleurs dans ton cœur plein d’effroi

Se planteront bientôt comme dans une cible,

Le plaisir vaporeux fuira vers l’horizon

Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse,

Chaque instant te dévore un morceau du délice

A chaque homme accordé pour toute sa saison

Trois mille six cent fois par heure, la seconde

Chuchote : « Souviens-toi ! » - Rapide avec sa voix

D’insecte. Maintenant dit : je suis autrefois,

Et j’ai pompé ta vie avec ma pompe immonde !

Remember !  Souvien -toi, prodigue ! Esto memor !

(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)

Les minutes mortel folâtre, sont des gangues

Qu’il ne faut pas lâcher sans extraire l’or !

Souviens -toi que le temps est un joueur avide

Qui gagne sans tricher, à tout coup ! C’est la loi.

Le jour décroit, la nuit augmente ; souviens-toi.

Le gouffre a toujours soif, la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure ou le divin Hasard

Où l’auguste Vertu, ton épouse encore vierge,

Où le repentir même (Oh ! la dernière auberge !)

Où tout te dira : « Meurs, vieux lâche, il est trop tard ! 

Septembre 1941

 

[1] Tante Célestine était la vraie tante de Victor, alors qu’elle se faisait passer pour celle de Danielle Casanova , elle a beaucoup participé à des échange de messages dont ceux venant de prison et vice versa

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)

À  Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

Prison de Limoges. 1er Septembre 1941.

 

Mes chers petits frères

 

Ce qui me fait le plus de bien, à la lecture de vos lettres, c’est de constater toujours plus vivement cette étonnante concordance de pensée entre nous. Certes comme vous le dites nous le devons en grande partie à nos chers parents dont le souvenir est loin de s’effacer dans nos cœurs (car c’est là plus qu’au Père Lachaise où pour nous ils reposent) Ainsi Roger a songé comme moi à notre beau Paris en lisant « la ville en fleurs ». En ce mois d’août j’ai pensé aussi aux souffrances qu’endura il y a 12 ans notre chère maman quand des circonstances un peu semblables à celles d’aujourd’hui la privèrent de la liberté. Non ! Tout cela n’est pas près d’être oublié !

           

Peut être suis-je porté à ces réminiscences en raison de l’approche du procès ? En effet, contrairement à ce que l’on pouvait croire au début, il semble maintenant que nous aurons à faire à une juridiction expéditive. Il est question que tout soit réglé  en une quinzaine de jours. On verra bien. Et bien entendu je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’y a pas à s’effrayer de rien, même d’une condamnation extrêmement lourde qui serait absolument dans la manière actuelle.

           

La roue tourne … et qui peut dire de quoi demain sera fait ? Donc, confiance, quoi qu’il arrive !

 

J’ai eu le plaisir ce matin, d’être appelé pour recevoir un colis que m’a expédié Jeanne (quelques affaires et mes livres d’allemand). Ainsi, dès que j’aurais l’esprit un peu plus libre je me mettrais à étudier.

 

Merci pour les poèmes de Baudelaire j’aime beaucoup malgré sa tristesse (ou peut être à cause je crois qu’avec Louis la plaisanterie ne perd pas complètement ses droits (à propos de sa fête). Tant mieux.

 

Courage et confiance, mes chers petits frangins. Je vous écrirais plus longuement dès que je saurai quelque chose de nouveau.

 

Je vous embrasse bien tendrement tous les deux Votre grand frère Victor

 

 

 

 

 

 

Mardi 2 Septembre 1941

 

 

Mon cher grand Victor

 

 

Cette fois ça va plus vite ! C’est hier lundi que nous avons reçu ta lettre du 28. Si de ton côté c’est la même chose, tout va bien. Tu nous apportes de bonnes  nouvelles.  Nous n’avons rien reçu de Jeanne, mais tu nous dis que tout va bien c’est le principal ! Mais tout va bien, toutes les nouvelles que nous recevons ici nous apprennent que tout va très bien. La tante et les cousins de Paris vont très bien aussi. Cher Victor comme tu le dis, nous nous reverrons surement plus tôt que nous l’espérions. Chaque lettre de toi nous confirme nos pensées.

 

Oui, en effet nous avons été élevés dans l’amour Beau. Je me souviens de nos promenades et de nos visites avec Papa dans les musées du Jardin des Plantes. Il faut avouer qu’à ce moment- là je n’étais pas très sage. Que j’ai pu en faire des bêtises ! Malgré cela de temps en temps j’évoque quelques souvenirs de notre enfance. Souvent je ris encore en pensant à mes petits « accidents ».

 

Te rappelles-tu du « coup de la chaise » ? Mais oui, encore moi ! Le jour où, ne sachant pas quoi faire pour embêter le monde, ma petite cervelle décida, histoire de rire, que je passe ma tête à travers les barreaux d’une chaise… j’étais heureux dans cette « cage ». Puis comme chaque plaisir a une fin, il a bien fallu que je me décide à en sortir.. Mais alors … si j’avais pu entrer facilement, il n’en était pas de même pour en sortir ! Forçant de tous côtés, criant, rageant, rien à faire ! Je crois que mon nez, tu sais cette grande chose aérodynamique, m’empêcha de me libérer. Heureusement maman arriva mais à travers les cris qu’elle poussait (chère maman) j’entrevis dans ses mains une hache ! Puis s’armant de courage, elle brandit cet instrument de supplice et, toujours accompagnée de ce vocabulaire ou elle me faisait ressembler soit à un oiseau, soit à un animal qui lui ne vole pas, elle frappa à coups redoublés… Enfin à force de patience et d’énergie, la pauvre maman réussi à me redonner la vie. Encore tout pâle, elle toute essoufflée, la hache pendante, on entendait encore le bruit des coups… Non, mes fesses, mes pauvres fesses … claquaient encore des dents…Nous avons bien ri… après ! Et combien d’autres souvenirs, mais ceux qu’on ne parle pas, les plus jolis, sont dans notre cœur.

 

Cher grand Victor bientôt nous pourrons nous dire de vive voix tous nos espoirs, toutes nos pensées. Crois- moi, nous faisons tout pour guérir comme il faut, pour être forts. Tes lettres nous montrent ton courage nous voulons en être digne. Cher petit Victor cette lettre est pleine de pensées de tous les êtres qui nous sont chers.

À bientôt mon grand de tout cœur.                                                             

 

Louis

 

 

 

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)  à Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

 

 

Prison de Limoges. 5 septembre 1941

 

Mes chers petits frères.

 

Le dénouement approche. L’instruction de notre affaire a commencé et j’ai subi hier mon premier et mon dernier interrogatoire. Ainsi que vous l’avez supposé je suis bien jugé en vertu de la fameuse loi du 14 août qui crée une juridiction spéciale pour ce genre de délit. Je dois donc comparaître dans 8 jours (aux environs du jeudi 11 septembre) devant la Section Spéciale du Tribunal militaire de Périgueux. Comme vous avez probablement pu en juger d’après la première audience de ce tribunal d’exception, ces Messieurs n’y vont pas de main morte. De plus il n’y a aucun recours, aucun appel possible. Dans ces conditions on peut s’attendre à des sentences terriblement lourdes, même pire ! Cela ne saurait modifier en rien mon attitude, vous le pensez bien. Mais tout espoir n’est pas perdu cependant. Comme on dit « tant qu’il y a de la vie ... »

           

Du fait que vous pouvez être informés les premiers du verdict par la presse régionale, je vous demanderai d’écrire aussitôt chez Jeanne car je ne suis pas certain d’avoir immédiatement la possibilité de faire le nécessaire.

 

Ayez confiance, mes chers petits frères. Quoi qu’il arrive vous n’aurez pas à rougir de votre ainé. Je ferais en sorte que ma petite femme chérie et notre chère poupée soient fières de moi. Du reste si on en arrive à ce stade suprême c’est que nous avons tout à espérer du proche avenir. C’en est bien la meilleure preuve n’est ce pas ?

 

Les souvenirs d’enfance qu’a rappelé Louis m’on procuré une douce émotion et j’ai appris  avec plaisir des nouvelles de Paris. Ne prévenez tante que lorsqu’on saura à quoi s’en tenir, elle a bien assez de soucis sans cela. D’ailleurs on sera bientôt fixé et l’incertitude de l’attente nous sera épargnée. Bon courage mes petits !

 

Chers Louis et Roger je vous envoie à tous deux mes plus affectueuses en même temps qu’à ma petite femme chérie et à notre ange si mignonne. Je vous embrasse bien fort avec l’espoir de vous apporter bientôt d’autres nouvelles.

 

Votre grand frère qui vous aime.

                                                                                                                                  Victor

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre à Jeanne

…..censuré ....

 

5 Septembre 1941

Ma chère Jeanne

 

Voilà que ça se précipite. L’instruction de notre affaire a commencé hier. Pour la première fois depuis plus de 2 mois j’ai franchi les portes de la prison. Il faisait un soleil splendide et je t’assure que cela m’a semblé bon de voir des murs qui n’étaient pas ceux d’une prison, de croiser dans la rue des gens qui n’étaient ni des détenus ni des gardiens. Oh, pour quelques minutes seulement car tu penses bien qu’on ne nous a pas fait traverser la ville !

 

Ainsi me voilà inculpé en vertu de la loi d’exception du 14 août 1941 qui prévoit comme tu le sais les peines les plus lourdes. Dans les huit jours nous devons comparaître devant la Section Spéciale du Tribunal militaire de Périgueux.

 

Nous pourrons donc être jugés aux environs du jeudi 11 Septembre. De toute façon ça ne traînera pas et après la condamnation il n’y a aucune sorte de recours, aucun appel ! À peine commencée l’instruction est donc finie du même coup. Un avocat d’office me sera désigné, mais il ne  .. Probablement que devant le Tribunal. Enfin il ne faut guère attendre de mansuétude de la part  d’une semblable juridiction. N’importe, je m’y ….la tête haute et la conscience tranquille. Je me prépare au pire, en espérant quand même les évènements nous permettront bientôt de nous retrouver tous.

 

Tu me demandes dans ta dernière lettre si je ne pourrais pas recevoir des repas du restaurant. C’est impossible (du moins ici) nous avons déjà parlé au chef, mais il n’y a pas de restaurant qui accepte de fournir ces repas. Mais ne vous en faites pas pour moi de ce côté-là. Je ne vous vanterai pas la gamelle, bien sûr, cependant je tiens le coup. Et du moment que le moral est solide on peut résister à tout, tu le sais.

 

Ma petite sœur chérie, je serais donc quelques jours transféré à la prison de Périgueux en vue du Jugement. Ce sera la deuxième que je passerais dans cette ville que nous avons traversée, tu t’en souviens, à l’occasion d’un nouvel an resté inoubliable ! Alors nous avions pu parcourir les boutiques, acheter quelques jouets pour les enfants, enfin nous préparer à l’une de ces fêtes de famille où nous puisions tous tant de réconfort. … nous revoir encore tous les trois autour de la table, quand notre mignonne Coco gribouillait si gentiment sa feuille de papier ou bien sur le tapis avec son joli chien ou secouant sa boite à surprises. Quel heureux temps et combien nous avons eu de bonheur n’est-ce pas ! Il est difficile de confier à ce papier  tout ce que l’on a sur le cœur, mais tu sais toi ce que je pense. Quoi qu’il arrive je puiserai dans ces pensées toute la force nécessaire et je suis persuadé que ma Clo chérie, ma Marie-Claude, tous enfin serez fiers de moi. Jamais nous ne nous sommes senti si fortement unis il n’est pas d’épreuve, si cruelle soit-elle, qui puisse vraiment nous séparer. Je te sens si proche malgré tout et j’ai toujours la chère… devant mes yeux. J’entends le poème qui nous suggère tant de doux souvenirs : « Elle a passé la jeune fille, vive et preste comme un oiseau… ». Non, on ne tue pas l’espérance et je sais que tu seras si courageuse ! D’y songer me réchauffe le cœur, tu vois. Et nous avons tellement de raisons, en portant nos regards en avant, de voir finir les jours d’angoisse, qu’on se demandera plus tard si on n’a pas été victimes d’un affreux cauchemar.

 

Ma chère Jeanne, je ne te conseille pas de venir me voir puisqu’on s’attend d’un moment à l’autre à partir pour Périgueux, et lorsque tu recevras cette lettre, l’affaire sera bien près d’être réglée. Je m’efforcerai de vous faire savoir aussitôt comment cela se sera passé aussitôt comment cela se sera passé !

Jusque- là je n’ai besoin de rien et je te dirais par la suite de quels livres j’ai besoin.

Louis et Roger m’écrivent toujours de gentilles lettres. Ils m’ont donné des nouvelles de Paris où tante et toute la famille vont bien. J’espère qu’il en est de même pour tout le monde à St Etienne. Embrasse  bien Jean-Marie Emma ainsi que Marinette et Antoine. De grosses bises à nos deux garçons qui doivent bien pousser. Mes plus tendres baisers à la tante de Marinette. Au revoir ma chère Jeanne, je t’embrasse bien fort de tout cœur à tous.

           

…. Censuré ...

 

 

 

Roger Michaut infirmerie

Camp de Nexon le 6 Sept 1941

 

Mon cher Victor

 

 

Nous espérons que tu pourras recevoir la petite fleur que nous joignons à cette lettre, elle n’est pas très jolie, mais ce qui importe c’est qu’elle te transmettra nos pensées qui concordent si bien avec les tiennes dans tous les domaines. Et comme tu le dis, mon cher Victor, ce qui est frappant, c’est que non seulement nos idées sont semblables en ce qui concerne l’appréciation de la vie en général, mais elles le sont aussi lorsqu’il s’agit d’une œuvre quelconque, un livre par exemple, ou un tableau. (Je me souviens d’une visite bien agréable, mais bien courte, faite au Louvre, avec toi). Il est certain que cela provient avant tout de notre éducation, celle que nos chers parents nous ont donnée, mais aussi celle que la vie nous a faite.

 

Nous attendons aussi pour ces jours-ci ta comparution, et comme nous te l’avons déjà dit, nous savons avec quel esprit tu vas te présenter au tribunal, et que ton courage et ta foi en l’avenir ne seront pas atteints, quelle que soit la condamnation. Nous avons d’ailleurs l’espoir qu’elle ne sera pas aussi lourde qu’on aurait pu le penser il y a quelques temps, aussi nous attendons le résultat du procès avec une certaine confiance.

 

Nous continuons à travailler et à nous distraire quand le temps le permet, aux concours de boules, je suis arrivé en demi-finale et j’ai aussi gagné un coup de bière. Aujourd’hui c’est un concours de pétanque qui devait avoir lieu, mais comme il pleut, c’est remis à plus tard.

 

J’ai trouvé dans les « Contemplations » un morceau intitulé « Écrit en 1846 », et c’est dommage que je ne puisse pas le mettre en entier. C’est un véritable réquisitoire, dans lequel se glissent quelques vers d’une douce mélancolie lorsque l’auteur évoque sa mère. Tu pourras en juger par les trois passages que j’ai copiés. Notre bibliothèque vient de s’enrichir de quelques brochures offertes par un ex-professeur à la Sorbonne qui vient d’être libéré ; nous allons bientôt pouvoir lire les Essais de Montaigne, des extraits de l’histoire des Mérovingiens, d’Augustin Thierry, et quelques pièces de Molière ainsi que Britannicus de Racine, tu vois que c’est intéressant. Personnellement, c’est les Essais que je vais lire en premier, les connaissant seulement de réputation.

 

Nous n’avons encore rien reçu de Jeanne, mais nous ne nous inquiétons pas puisque tu en reçois des nouvelles. Elle ne doit pas manquer de travail, mais nous sommes bien sûrs qu’elle ne s’en plaint pas et qu’elle est heureuse de rendre service à la famille.

 

Nous te quittons cher Victor, en t’assurant que nous ne manquons ni de courage ni de confiance, et nous t’embrassons de tout notre cœur.

                                                                                  

Roger

(Extraits)

Je me rappelle encor de quel accent ma mère 
Vous disait : - Bonjour. - Aube ! avril ! joie éphémère ! 
Où donc est ce sourire ? où donc est cette voix ? 
Vous fuyez donc ainsi que les feuilles des bois, 
Ô baisers d'une mère ! aujourd'hui, mon front sombre, 
Le même front, est là, pensif, avec de l'ombre, 
Et les baisers de moins et les rides de plus ! 

……………………………………………………

Le passé ne veut pas s'en aller. Il revient 
Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient, 
Use à tout ressaisir ses ongles noirs ; fait rage ; 
Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage, 
Vomit sa vieille nuit, crie : À bas ! crie : À mort ! 
Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord. 
L'avenir souriant lui dit : Passe, bonhomme. 

…………………………………………………………………

Aimons ! servons ! aidons ! luttons ! souffrons ! Ma mère 
Sait qu'à présent je vis hors de toute chimère ; 
Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts, 
Que j'attends les périls, l'épreuve, les revers, 
Que je suis toujours prêt, et que je hâte l'heure 
De ce grand lendemain : l'humanité meilleure ! 
Qu'heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur, 
Rien de ce but profond ne distraira mon coeur, 
Ma volonté, mes pas, mes cris, mes voeux, ma flamme ! 

……………………………………………………………

 

 

À Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Limoges -  (Haute Vienne)

 

 

Prison de Limoges. 13 septembre 1941.

 

Mes chers petits frères,

 

Il m’est difficile de vous communiquer toutes les impressions que m’a procuré la lecture de vos lettres qui me sont parvenues hier. Bien que nous nous comprenions parfaitement et que nous ayons les mêmes réactions devant les évènements, je vous assure qu’il est bon de recevoir de si émouvants encouragements.

 

Comme vous le voyez, l’affaire s’est prolongée un peu plus qu’il n’était prévu. Mais ce n’est que partie remise, car il est maintenant fort probable que nous quitterons Limoges lundi pour nous rendre à Périgueux où le procès commencera vraisemblablement lundi ou mardi.

 

Vous imaginez qu’en ces jours d’attente je songe plus que jamais à tous ceux qui nous sont chers. Je ne doute pas des pensées de ma chère petite femme, mais je voudrais tant pouvoir la serrer dans mes bras, lui dire tout ce que j’ai sur le cœur ! Plus tard nous songerons souvent à ces heures de séparation. C’est un peu comme lorsque Roger nous quitta pour rejoindre ces admirables volontaires parmi lesquels nous comptions tant d’amis. Ce fut certes un sacrifice qui nous coûta beaucoup à tous, mais combien nous en sommes fiers aujourd’hui. Enfin nous sommes dans un de ces moments décisifs où les jours valent des années  et où il faut coûte que coûte accomplir son devoir. Il importe de franchir le fossé sans hésiter. Mais je partage vos espoirs, mes chers petits frères, et je compte bien avoir encore la possibilité de correspondre avec vous. Cependant il ne faudrait pas être autrement surpris si le pire se produisait. Je serai alors soutenu par la pensée que ce ne serait pas un vain sacrifice. Il en est bien d’autres, n’est ce pas, qui en ce moment versent généreusement leur sang pour la même cause. Mais à quoi bon anticiper ?

 

Chers Louis et Roger, je suis heureux d’apprendre que vous allez enfin suivre un petit traitement. Les piqures de calcium ne peuvent que vous faire du bien. Soignez-vous toujours autant que cela vous est possible.

 

Tu sais Louis que tes roses sont admirables, on les croirait fraichement coupées, tellement elles sont vivantes. Je ne doute pas des progrès que tu as sûrement faits. Continues, cela vaut la peine. Et toi Roger tu vas devenir un linguiste distingué. Tu as beaucoup plus de persévérance que moi dans ce domaine.

 

Que vous dire sur la vie ici ? Rien de transcendant. Mes crises d’asthme ont passé complètement mais voilà que je suis atteint d’une affection cutanée sur la face, assez désagréable. Vous en devinez la cause ? Enfin ce n’est pas grave et ça se guérit tout doucement.

 

Ces temps ci la cantine est beaucoup mieux approvisionnée. Nous avons eu plusieurs fois des tomates que nous mangeons avec un peu de sel.

 

Un vrai régal ! Mais toujours pas la moindre goutte de vin. Ce sont là des petites misères, après tout !

 

J’ai commencé à recopier sur un cahier quelques unes des jolies poésies que Roger m’a envoyées. Ce sera un souvenir pour plus tard.

 

Je n’ai plus grand-chose à lire. Cependant j’ai encore dévoré passionnément du Balzac : un vieux bouquin où manquent des pages, mais qui contient quelques  « scènes de la vie parisienne » (Histoire des Treize), la Duchesse de Langeais, la Fille aux yeux d’or) que vous en dire, sinon que je ne me lasse pas de Balzac ?

 

Il n’y a pas à dire, les meilleurs compagnons du prisonnier sont bien les lettres et les livres.

 

Comme jusqu’ici je n’ai manqué ni des unes ni des autres, je n’ai pas à ma plaindre.

 

Dès que j’ai appris ma comparution devant le Tribunal militaire, j’ai écrit à Jeanne (en même temps qu’à vous, le 6 septembre) mais  vous avez dû vous rendre compte que la correspondance a de nouveau été interceptée. Aussi j’attends des nouvelles de St Etienne. Mais je n’en recevrai peut être pas maintenant avant le procès. J’ai la consolation, de temps en temps, quand cela nous est permis, de jeter un coup d’œil sur mes photos de famille.

Je vous quitte mes chers frangins, en vous embrassant bien fort de tout cœur.

Votre grand frère qui vous aime. Victor

 

PS : Merci pour le trèfle à quatre feuilles et la pâquerette, jolies fleurs des camps !

            Symbole d’espérance.

 

 

 

 

Michaut  Louis

Camp de Nexon jeudi 11 septembre

 

Cher grand Victor

 

 

Je joins ce petit mot à la lettre de Roger car je ne peux pas ajouter autre chose pour te faire comprendre comment à cette heure nous sommes émotionnés. Oui cher Victor nous sommes fiers de toi et toujours nous suivrons ton exemple. L’heure est grave mais tout de même nous espérons toujours. Cher petit Victor, tu peux avoir confiance en nous. Nous pensons comme nos chers parents seraient fiers. Quoi qu’il arrive, même le pire, toujours nous resterons unis par la pensée comme nous le sommes en ce moment.

 

De tout notre cœur nous espérons ! Cher petit frère ta conduite montrera à tes juges que leur condamnation même la plus grave, nepourra ébranler  le moral et la certitude de l’avenir.

Rassure toi pour nous, nous allons bien, nous avons passé la radio hier, et ça va très bien. On va nous faire des piqures de calcium. Ça ne nous fera pas de mal. Mais n’importe comment nous nous soignerons  toujours pour pouvoir enfin travailler dans de bonnes conditions.

 

Cher frangin, avant de te quitter, laisse nous encore te dire que notre conscience nous guidera toujours.  Confiance !

 

Au revoir cher frangin, aura-t-on une lettre de toi bientôt nous l’espérons et nous comptons bien nous revoir bientôt.

Cher Victor nous sommes près de toi nos pensées sont les mêmes !

Nous t’embrassons bien fort, très fort de tout notre cœur.

                                                                                               Louis  Roger

 

 

Nexon le 11 Septembre 41

 

Mon cher Victor

 

Nous venons de recevoir ta lettre qui nous apprend ta comparution devant le tribunal militaire. Peut-être qu’au moment même où nous t’écrivons, tu te présentes devant les juges, et nous savons quelle sera la dignité de ton attitude.

Mon grand Victor, nous te l’avons déjà dit, mais au moment où une lourde condamnation va tomber sur toi, nous tenons à te faire savoir une fois de plus que tu as toute notre confiance et toute notre admiration. Et avec l’exemple que tu nous donnes, il est naturel que notre ligne de conduite soit toute tracée : nous pouvons t’assurer que toi non plus tu n’auras pas à rougir de tes petits frangins car ils agiront toujours selon leur conscience et non pas selon leur intérêt personnel.

 

Notre sentiment est partagé entre la fierté d’avoir un frère tel que toi, et l’inquiétude que ton sort nous inspire ; pourtant nous ne pensons pas que tu sois l’objet d’une condamnation irrémédiable et si tu es condamné aux travaux forcés, nous pensons bien que tu n’auras pas à les subir bien longtemps, car notre confiance dans l’avenir est totale.

 

De toute façon, ceux-là même qui te condamneront devront reconnaître qu’ils ont en face d’eux des hommes d’élite qui luttent pour leur idéal, lui sacrifiant tout, et leur bienêtre et leur liberté, et leur vie, alors qu’ils pourraient se faire une petite vie bien confortable en « s’installant » dans les différents régimes qui se succèdent. C’est parce que tu es un tel homme que nous sommes fiers de t’avoir pour modèle. En ces heures graves, nous songeons à nos chers parents, à toute la reconnaissance que nous leur devons pour avoir fait de nous ce que nous sommes, car s’ils étaient là ils souffriraient, mais ils ressentiraient un juste orgueil d’avoir un fils tel que toi ; nous pensons aussi à ta petite femme chérie, si digne de toi et qui doit avoir en ce moment la même inquiétude et la même fierté que nous. Nous n’oublions pas non plus ton petit trésor qui plus tard comprendra tout ce qu’elle doit à ses parents et saura que si elle bénéficie d’une vie moins dure, c’est grâce à leur grand sacrifice.

 

Mon cher Victor, c’est par un cri d’espoir que je termine cette lettre : d’abord l’espoir que nous apprendrons bientôt une condamnation qui ne soit pas la plus grave, mais aussi l’espoir et la confiance dans l’avenir, que nous conserverons jusqu’au bout, quoiqu’il puisse arriver.

Nous t’embrassons bien fort, tes petits frangins qui t’aiment.   Roger

 

À Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison détenu politique

 

Prison de Périgueux. Quartier militaire.

 

Samedi 20 septembre 1941

 

Mes chers petits frères,

 

Nous voilà enfin arrivés à Périgueux pour comparaître lundi prochain 22 devant la Section Spéciale du Tribunal militaire[1].

Ce matin avant le jour nous avons quitté la prison de Limoges pour être transférés ici. Le voyage par chemin de fer s’est très très bien passé. Il nous a été permis dans le train de consommer quelques victuailles que des familles avaient envoyées à des détenus pour cette occasion. On a donc pu casser la croûte et boire un peu de vin.

 

Je pensais à vous lorsque nous sommes passés en gare de Nexon. Il devait être un peu plus de 5h ½ et vous ne doutiez certainement pas que j’étais à ce moment là si près de vous.

Ici nous sommes au régime militaire et nous n’avons pas trop à en souffrir, au contraire même pour ce qui concerne la nourriture. Aujourd’hui on a fait « gras » à midi et il y a longtemps que cela ne nous était pas arrivé ! Et puis les promenades durent beaucoup plus longtemps et nous pouvons ainsi  profiter des derniers rayons du soleil d’été. Les 3 heures de voyage que nous avons fait ce matin ont été pour nous un changement appréciable dans notre vie de prisonniers.

 

Mes chers petits frères, j’ai bien reçu à Limoges votre dernières lettre, celle du 16 septembre et c’est chaque fois un bien grand plaisir pour moi que de vous lire. Je vois que Jeanne a été très gentille pour vous et je suis heureux que vous ayez eu sa visite il y a quelque temps. C’est dans ces moments là qu’on sent le mieux tout ce que représente pour nous la famille.

 

Ne manquez pas de lire attentivement les journaux et de faire connaître à tous ceux qui nous sont chers le résultat que nous attendons tous et qui ne saurait guère tarder maintenant.

 

Mes dispositions d’esprit sont invariables et j’ai plus que jamais une grande confiance dans l’avenir. Du reste vous êtes mieux placés que moi pour apprécier comme il convient ce qui se passe dehors.

 

Après tout notre petit drame personnel n’est qu’une goutte d’eau dans la mer à côté du drame immense où se joue en ce moment le sort de l’humanité entière. Mais aucun doute ne subsiste sur ce qu’il en adviendra.

 

Maintenant je n’aurai aucune nouvelle de mes deux petites avant le procès, mais je les porte toutes deux dans mon cœur et je suis bien sûr des sentiments de ma petite femme chérie.

 

Occupez-vous toujours autant que vous pouvez, mes chers petits frères. Pour m’écrire libellez l’adresse connue ci-dessous en FM.

 

Votre grand frère qui vous aime et vous embrasse bien bien fort.

                                                                                                                      Victor

 

Victor Michaut. Quartier militaire -2 place Beleynne - Périgueux – Dordogne

 

 

Déclaration de Victor MICHAUT devant le Tribunal Militaire de Périgueux 21/22 septembre 1941

 

Monsieur le président,

 

Je comparais devant vous tête haute et la conscience tranquille.

Ouvrier, j’ai voué ma vie à la cause ouvrière, je suis fier de mon passé de militant communiste et rien ne me fera renoncer à mon idéal.

 

J’ai eu l’honneur d’appartenir au Comité Central du Parti Communiste et j’ai dû, pour échapper aux persécutions du gouvernement Daladier, vivre en proscrit, pendant près de deux ans. Dans la nuit du 26 septembre 1939 mon domicile fut perquisitionné, puis ma belle- sœur fut séquestrée pendant 48 heures et finalement emprisonnée parce qu’elle avait refusé de livrer aux policiers le lieu de ma retraite. On a depuis interné mon beau-frère pour toute la durée de la guerre et mes deux frères, malades au Sanatorium d’Hauteville, ont été, il y a 6 mois, jetés dans un camp de Concentration. Bien d’autres familles ont été l’objet de pareilles vengeances ! Que de larmes, que de souffrances causées par la répression sauvage !

 

Je serais donc fondé, en bonne justice, à réclamer des dommages et intérêts à mes persécuteurs. Pourquoi ceux-ci, que la France entière considère comme les principaux responsables de la guerre et de la défaite, n’ont-ils pas encore été jugés ?

 

Mais au fond, c’est un procès d’opinion qu’on m’intente et j’entends me défendre en défendant la politique communiste, la seule conforme aux intérêts du peuple de France.

 

Notre tort, Monsieur le Président, n’est-il pas d’avoir eu toujours raison ? En juin 1940 – trop tard – le Maréchal Pétain n’a-t-il pas dit ce que les députés Communistes, eux,  ont eu le courage de proclamer dès le 1er octobre 1939 – quand on pouvait éviter la catastrophe. Le sol de France n’était pas foulé par les bottes de l’envahisseur lorsque mes camarades Bonte et Ramette demandaient au président Herriot de convoquer les chambres pour y discuter de la paix. On pouvait alors signer la paix dans l’honneur, en garantissant l’indépendance de notre pays.

 

Où étaient à l’époque les hommes de Vichy ?

 

Tous appuyaient le gouvernement Daladier qui conduisait la France à l’abîme. En condamnant cette drôle de guerre, cette guerre capitaliste d’où sont sortis tous nos malheurs, les communistes ont agi en patriotes conscients, en vrais Français ! Car aimer son pays c’est vouloir son bonheur.

 

Et lorsque 2 millions de soldats français furent livrés à Hitler, n’avions-nous pas raison de dénoncer les traitres qui recevaient le pouvoir des mains de l’occupant ?

Qui oserait nous reprocher d’avoir combattu ce Quisling français ce   multimillionnaire Comte du pape[2]qui devait être débarqué si brutalement du gouvernement avant de revenir en service sous la Haute protection de M.Abetz et des officiers allemands !

 

Mais  notre crime fut sans doute d’avoir démasqué cet agent de l’étranger quand il était dauphin de France. A qui fera-t-on croire cependant que la politique de collaboration, inaugurée par Laval et continuée par Darlan, signifie autre chose qu’une complète soumission de la France au nazisme ?

 

L’on serait mal venu, enfin, de nous reprocher notre opposition constante à la dictature des puissances d’argent, notre lutte contre les trusts affameurs. Le dernier message officiel ne reconnaît-il pas en effet que, poursuivant des buts mercantiles, les grandes sociétés capitalistes se sont arrogé le contrôle des Comités industriels et des services du ravitaillement ? Pourtant la Cour Martiale n’a encore jugé aucun des gros spéculateurs qui s’engraissent des misères de la France, mais on a inventé une juridiction spéciale pour frapper les communistes.

 

Arrêtés en juin dernier, nous sommes menacés en vertu de la loi d’exception du 14 août, après être restés 65 jours en prison sans subir un seul interrogatoire.

 

Oui, c’est bien parce qu’il est le parti de la libération nationale et sociale de la France, le parti du peuple, de la liberté et de l’indépendance, que le Parti Communiste est l’objet de persécutions qui l’honorent.

 

Poursuivis hier parce que telle était la volonté de l’impérialisme anglais, nous sommes traqués aujourd’hui sur l’ordre des maîtres de l’Allemagne qui sacrifient toute l’Europe à leurs folles ambitions. Faudra-t-il donc toujours que le sang Français coule pour une cause étrangère ?

 

Ce n’est pas la 1ère fois que les classes dirigeantes, pour sauvegarder leurs privilèges, font appel au concours de l’extérieur. De même que les émigrés de Coblentz s’allièrent à Pitt et au roi de Prusse contre la Révolution Française, de même aujourd’hui, pour imposer aux Français une collaboration qu’ils repoussent, les ennemis du peuple implorent l’aide de la Sainte Alliance antibolchévique.

 

On a vu dernièrement le chef de la Cagoule, porte-parole officieux de la Kommandantur se vanter d’avoir créé dès 1937 des dépôts d’armes alimentés par l’Allemagne et l’Italie.

 

Voilà la clique qui fait le jeu de l’étranger et qui, en vraie justice, devrait comparaître devant les tribunaux.

 

Rien n’empêchera cependant que se forge un invincible Front National Français partisans de l’Indépendance. Sauf la petite poignée de Capitalistes et de traitres qui ont lié leur sort à celui de nos oppresseurs, tous les Français ont leur place dans le Front National[3] Aucune mesure de terreur ne viendra à bout de l’irrésistible mouvement d’opinion qui se dessine en Zone libre comme en Zone occupée.

 

Quoi qu’on fasse, tous les Français sauront s’unir, pour que les produits français restent en France et servent à nourrir les Français, pour obtenir pour obtenir le retour des prisonniers de guerre, pour la libération du territoire, pour la constitution d’un gouvernement populaire vraiment indépendant. C’est ainsi que nous rendrons la France aux Français !

 

Réduits  à l’état de semi colonne, pillé par les troupes d’occupation, privé de ses libertés séculaires, notre pays suit passionnément la gigantesque bataille qui se déroule à l’Est. Quel Français ignore que chaque coup porté par l’Armée Rouge à l’Armée hitlérienne rapproche l’heure de notre délivrance ?

L’Union soviétique, par sa résistance héroïque à l’agression fasciste, ne défend pas seulement la cause de 193 millions de citoyens attachés à leur Patrie, à leur Révolution Socialiste, elle soutient également la cause des peuples opprimés par les puissances de l’axe. Français, nous nous trouvons, face à l’Allemagne, dans la situation d’un homme qui, terrassé par une bête féroce, voit surgir un chasseur qui attaque l’animal. Faut-il alors s’inquiéter des opinions politiques du chasseur ou se féliciter de son intervention ? Tous les ennemis de l’hitlérisme sont actuellement nos amis. L’URSS est à l’extérieur le plus puissant ami du peuple français.

 

Qui est contre l’URSS est contre la France et c’est agir français que de soutenir résolument le pays des Soviets.

 

L’heure du châtiment approche. La débâcle hitlérienne est inévitable. Elle ouvrira pour le peuple Allemand  lui-même, que nous ne confondons pas avec ses bourreaux, une ère de liberté. Et les Français pourront, sans recourir à la guerre, redevenir enfin maîtres de leurs destinées.

 

Voilà ce qui nous donne la plus entière confiance en l’avenir et le courage d’affronter tous les périls. Mon cœur a saigné lorsque j’ai vu flotter sur Paris le drapeau à croix gammée et j’ai juré pour ma femme, pour mon enfant, pour mon pays, de consacrer toutes mes forces à la résistance envers l’oppression. Je ne regrette rien.

 

Faites, Monsieur le Président, pour l’honneur de l’uniforme d’officier, que le jugement rendu ici soit français et qu’on ne dise pas demain « Berlin a eu satisfaction ». Votre verdict sera sans appel. Mais d’avance nous en appelons au jugement de l’histoire. La diabolique prédiction de  Mussolini et de Goebbels sera démentie. Non l’Europe ne sera pas fasciste, non l’an 1789 ne sera pas rayé de l’histoire. Le Paris de la Commune redevient l’avant-coureur d’une société nouvelle.

 

La France reprend le flambeau de la liberté. Quoiqu’il arrive, c’est le peuple qui aura le dernier mot.

 

Vive Thorez, vive Staline - Vive la République Populaire - Vivre la France libre et indépendante.

 

 

 

À Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Périgueux

 

Quartier Militaire 2 place Beleyne -  Périgueux 23 septembre 41

 

Mes chers petits frères Je peux enfin vous annoncer ma condamnation. Elle est toute fraîche, puisque prononcée il y a quelques heures à peine : je suis condamné aux travaux forcés à perpétuité !

 

Cette nouvelle ne vous surprendra guère je crois et je sais bien dans quel esprit vous l’accueillerez, malgré la rigueur de la sentence.

 

Les débats ont duré une journée et demie et se sont déroulés publiquement, un peloton de soldats en armes rendait les honneurs.

 

Les juges étaient des officiers en tenue.

 

Une partie de l’accusation s’est effondrée au cours du procès au point qu’un assez grand nombre d’inculpés ont dû être acquittés. J’étais défendu par un avocat d’office, qui au pied levé, l’a fait cependant avec une conscience professionnelle et une sensibilité auxquelles j’ai rendu un hommage public. Bien que ne partageant pas mes convictions il a salué ce qu’il a appelé « crânerie et mon courage ». Loin d’être diminué après ce procès, j’en sors la tête haute, malgré une peine qui est terrible si elle ne devait pas être considérablement atténuée par les grands espoirs que nous avons.

 

Je crois que vous avez reçu une lettre de la petite sœur. Comme j’en suis heureux.

 

Enfin vous pensez que certaines angoisses n’auront maintenant plus leur raison d’être.

Travaillez bien mes chers petits frères et écrivez-moi toujours autant que vous pouvez. Le nombre de lettres que je pourrais recevoir ne sera pas limité, mais seulement le nombre de celles que je pourrai écrire.

 

Ici nous sommes au régime militaire et c’est mieux qu’auparavant. Bientôt nous partirons dans une autre direction, je vous donnerais alors tous les détails sur ma nouvelle vie.

           

A bientôt mes chers petits frères, dormez tranquilles. Je vous embrasse bien affectueusement.

                                                                                  

 

Votre grand frère Victor

           

 

Roger à Victor

Nexon le 24 Septembre 41

Mon grand Victor

 

Nous recevons ta lettre à l’instant même et nous apprenons ta lourde condamnation. Cela nous a bien émus, mais tout de même nous sommes bien contents qu’on te laisse la vie, c’est le principal. Nous sommes bien certains de te revoir dans un temps relativement court. Que ta santé tienne le coup c’est tout ce qu’il faut. Notre espoir est immense, mon cher Victor, et tu as pour te soutenir dans cette épreuve la certitude de toute une famille qui t’aime et t’admire.

 

Nous allons écrire  dès demain – il est trop tard aujourd’hui – à tous ceux qui nous sont chers, et leur apprendre que tu es durement condamné mais que tu as la vie sauve.

Nous t’écrirons plus longuement ces jours-ci tes petits frères qui t’aiment et qui ont confiance.

Mille baisers.                                      Roger

…………………………………

Cher grand frérot

 

Avec émotion nous avons appris la lourde condamnation ! Mais si nous nous attendions à une peine sévère, nous pensions au pire. Cher Victor, ton courage et ta dignité nous montrent quelle force tu as. C’est en suivant ton exemple, en travaillant dans l’honnêteté, dans l’amour du beau que nous nous dirigeons.

Tu voudrais que nous soyons forts ! Ne t’inquiète en rien à ce sujet, car nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour vite guérir.

Soigne-toi bien, cher grand. Malgré notre éloignement, nous sommes tous unis par la pensée.

Dans nos cœurs il y a l’espoir de l’avenir. Au revoir, cher frérot, tous nos baisers et dont notre cœur nous pensons à toi.

Tes frangins.                                                  Louis

 

 

                       

Victor à Jeanne

Quartier Militaire Perigueux

            24 Septembre 1941

Ma chère Jeanne

 

Je m’empresse de t’écrire pendant que j’en ai encore la possibilité. J’espère que tu auras reçu mes dernières lettres dans lesquelles j’explique mon arrivée ici et le déroulement de notre procès.

Ma première journée de condamné – aujourd’hui – est en même temps la plus belle de toutes celles que j’ai vécues depuis mon arrestation. Tu devines pourquoi. Je viens d’avoir le bonheur irremplaçable de recevoir la lettre qui m’est la plus chère de toutes, celle de ma petite chérie. Mon cœur bat en la lisant, chaque phrase fait résonnance à mon oreille, la voix que j’aime tant. Comme je suis heureux ! Oh que cela fait du bien de recevoir une lettre pareille. Je suis si content de savoir ma petite dans sa nouvelle situation, hors de tout contact désagréable, je l’espère. Qu’elle sache bien surtout, combien me sont doux les souvenirs qu’elle rappelle.

Ma chère Clo, j’ai une chance inouïe, puisque deux jours après être passé au bord du précipice, je te retrouve toi, tout entière, dans ces pages. Oui  c’est ma petite jeune fille de jours, mon amour, j’étais prêt tu le comprends, à affronter le pire et je sais que tu airas été avec moi, en moi, plus que jamais en un pareil moment. Il s’en est fallu de peu que cela arrive – et tu serais restée toi, et notre petite mignonne – Enfin il en est autrement  et nous pouvons  bien espérer nous retrouver tous. Oui, ma petite, l’époque que nous vivons est sublime, ce sont des jours qui valent des années, et nous avons tellement confiance. Tout est pour nous, malgré tout.

 

Ainsi, tu as retrouvé nos chers bibelots qui pour nous ont surtout la valeur des moments qu’ils représentent. En tous ces objets nous nous retrouverons nous-mêmes et nous revivons des heures inoubliables. C’est aussi une grande joie pour moi d’apprendre que tu as pu relire nos lettres du sana et d’Amélie. On s’en souviendra toujours. Mais le plus beau souvenir des beaux jours passés n’est-ce pas encore notre chère mignonne, notre petite gourmande de noix ? Comme elle doit grandir, bientôt 3 ans ! Quand nous la retrouverons nous serons encore plus heureux que jamais. (La petite chérie elle n’a pas de soucis. Elle gambade sûrement dans la campagne, cueillant les fleurs qu’elle aime et trouve si jolies ? Cher petit trésor !

 

Ne t’inquiète pas du tout de  moi, je suis fort tu le sais, dès l’instant où j’ai de bonnes nouvelles de toi. Tout ce que tu me dis me touche au cœur, ma petite. Tu sais combien je t’aime. Tu es ma petite femme chérie, ma Clo et rien ne peut nous séparer. Tu verras comme nous serons encore heureux quand je pourrais à nouveau te serrer dans mes bras. C’est toi qui es mon moral, tu es si courageuse et si tendre, ma petite amoureuse. Je baise tes mains mignonnes et je t’embrasse de tout mon cœur.

 

Avec Louis et Roger qui m’écrivent très régulièrement et m’envoient de si gentilles lettres, nous parlons souvent de toi, et puis lorsque j’écris à St Etienne c’est un peu comme si nous nous parlions tous les deux.

 

Embrasse bien toute la famille, tante qui a tant de soucis mais que nous aimons bien. Embrasse bien fort mon cousin Émile et tout le monde enfin. Je vais te quitter, en ayant pour ta lettre une provision de bon moral un vrai talisman de bonheur. Profite de tous les loisirs que tu peux avoir, lis de bons romans t va au cinéma. Ce sera comme si nous y étions tous les deux, ma petite.

 

Excuses moi ma chère Jeanne d’avoir entièrement consacré ma lettre à Clo. Que veux-tu on est un peu égoïste. Ne m’en veux pas. Bientôt je te parlerais de ma nouvelle vie car nous ne tarderons pas à changer de domicile.

Bon courage tous et confiance. Transmets à Clo mes plus tendres baisers. Je vous embrasse tous de grand cœur.   

 

Victor

PS : Mes plus fraternels baisers à la femme[4] de Laurent et toutes nos amitiés à nos amis concierges.

À Louis et Roger : Camp de Concentration de Nexon – Haute Vienne

Victor MICHAUT - Détenu politique - Prison de Périgueux

 

 

Quartier Militaire. Prison de Périgueux - 25 septembre 1941

 

Chers Louis et Roger,

 

Vos petits mots viennent de me parvenir et je partage votre soulagement, non pas tellement pour moi que pour tous ceux qui me sont chers. N’est ce pas la preuve qu’il ne faut jamais perdre espoir, même dans les pires moments.

 

Figurez vous qu’hier j’ai eu la plus douce émotion depuis que je suis arrêté. J’ai reçu la lettre qui m’est la plus chère entre toutes, celle de ma petite Clo[5]. Elle est vraiment tombée au bon moment, juste le premier jour de ma vie de condamné (quoique rien n’ait changé encore à notre régime, jusqu’à ce que nous arrivions à notre nouvelle destination). Vous dire mon bonheur est inutile, vous l’imaginez. Bien sûr, je ne doutais ni des sentiments, ni du courage de ma chère petite, mais c’est si bon de se le dire en un pareil moment. C’est un rayon de soleil pour bien longtemps, un vrai baume au cœur.

 

Du reste, vous avez dû également recevoir une lettre. Elle est si brave et toujours riante, ma petite. Mais vous la connaissez, n’est ce pas. Maintenant que j’ai de ses nouvelles directes je la vois vivre comme si j’étais avec elle. J’ai le décor de sa vie devant mes yeux constamment et c’est comme si nous étions ensemble malgré tout.

 

Excusez-moi de paraître égoïste en vous faisant part de mon bonheur, mais on est si heureux de partager nos joies comme nos peines.

 

Désormais va commencer pour moi une vie nouvelle. Je ne sais pas encore ce qu’on fera de nous mais dès que nous serons « établis » dans notre future résidence, nous pourrons avoir un emploi du temps en conséquence. Dans toute cette dernière période je n’avais pas la tête assez libre pour me livrer à un travail suivi. Maintenant je pourrais le faire.

 

Jeanne vient de m’écrire aussi. La vie est dure à St Etienne. Depuis 3 jours elle n’avait pas trouvé de légumes au marché. Et pas de vin !

 

Heureusement que nos espoirs se renforcent chaque jour et qu’on peut compter sur un avenir de bonheur.

 

J’ai de bonnes nouvelles aussi de notre petite poupée qui est parait-il une incorrigible bavarde. Qui l’eut crû ? Que nous aurions plaisir à l’écouter tous en rond, en famille comme autrefois, avec tous les enfants que nous aimons. Ca viendra, allons.

 

Et vous deux, mes chers petits frères, je sais que vous avez toujours vos occupations préférées et ma foi le temps passe ainsi. D’ailleurs la vie de camp est certainement préférable à celle de la prison*.

 

Ici cependant nous sommes beaucoup mieux qu’à Limoges, à tous points de vue. Cela provient du fait que nous subissons le régime militaire, moins dur que celui de droit commun. Il est possible que notre peine s’accomplisse aussi dans une prison militaire, mais nous ne savons encore rien de précis. Je ne serais probablement pas seul puisque nous sommes quatre condamnés aux travaux forcés, bien que je sois seul à l’être à perpétuité.

Enfin nous verrons bien. Peut être serons nous dirigés sur le midi. Ce sera un peu plus chaud pour l’hiver.

 

De toute façon je saurai bien m’adapter à ma nouvelle situation, la confiance que nous avons-nous permettant de supporter bien des choses.

 

Je vous quitte tout joyeux mes chers petits frères, sûr qu’un jour prochain nous pourrons faire tous ensemble une bonne fête de famille de famille, la plus belle celle là, avec l’espoir que personne ne manquera à l’appel.

 

Au revoir chers Louis et Roger. Je vous embrasse bien tendrement tous les deux.

 

                                                          

Votre grand frère Victor.

 

 

Victor à Jeanne  Quartier Militaire Périgueux

26 Septembre 1941

 

Ma chère Jeanne

 

Dès que j’ai  eu ton petit mot ce matin j’ai fait le nécessaire pour que tu sois prévenue au cas où il te serait possible de m’amener notre poupée chérie. Te dire la joie que j’en aurais, tu le devines. Bien que ce soit à travers deux grillages, je verrais tout de même mon petit trésor et ce serait aussi comme si je voyais également sa petite maman.

 

Mais auras-tu le temps de me l’amener ! Il faudrait que tu puisses te trouver ici dimanche ou peut-être lundi au plus tard (les visites sont permises tous les jours). En passant à Périgueux, avant d’aller chercher la mignonne, tu pourrais te renseigner ici pour les papiers. Enfin si cela est possible tant mieux, sinon ne te tracasse pas. Et puis surtout il ne faudrait pas que cela t’occasionne trop de dérangements, surtout si Marinette n’est pas bien. D’autant plus que tu as déjà beaucoup d’occupation, le problème du ravitaillement étant de plus en plus compliqué. Tu es si bonne pour nous ma chère Jeanne, on sent mieux dans une épreuve pareille combien nous nous aimons tous et ce que représente pour nous la famille.

 

Voilà deux ans aujourd’hui, jour pour jour que nous avons dû être séparés les uns des autres. Ma petite Clo n’a sûrement pas oublié cette nuit où nous reçûmes la visite de

ces messieurs. Ce fut pour nous le commencement d’une vie nouvelle où chaque jour a compté davantage qu’auparavant . Nous n’étions pas toujours sûrs de nous retrouver et cependant presque deux années avant qu’arrive ce que nous redoutions. Qu’importe puisque nous avons fait tout notre devoir. Bien des joies réelles, profondes, ont compensé largement nos peines et l’avenir rendra bien légers les sacrifices qu’il a fallu faire. Et je suis si heureux de savoir Clo en bonne santé, courant toujours le sourire aux lèvres et les yeux rieurs, ses petites jambes trottant sans arrêt.

 

Que vous dire sur le régime ici ? Pendant le procès et les quelques jours suivants nous avons vécu presque comme des coqs en pâte, les familles de quelques -uns d’entre nous ayant pu nous faire parvenir quelques vivres et même un peu de vin. Maintenant nous recevons de la cantine des fromages blancs, de la confiture de raisin et des fruits, si bien que nous ne sommes pas malheureux. Et puis il y entre nous une grande fraternité, un esprit de camaraderie exemplaire. Nous sommes une grande famille où chacun partage les joies et les peines des autres. Si tu avais vu le départ de ceux qui ont été rendus à la liberté ! Des larmes sincères ont coulé, non pas du côté de ceux qui restaient mais parmi cependant allaient retrouver les leurs. Il y a des heures que nous n’oublierons jamais.

 

Ce matin j’ai lavé un peu de linge, à la fontaine bien entendu. Nous faisions cela aussi à Limoges et ma petite rirait certainement de me voir ainsi faire ma lessive, il le faut pourtant. Bientôt nous aurons probablement du linge et des vêtements qui viendront de la prison. Et tout à l’heure vous m’auriez vu rouler une cigarette de tabac gris (Oh, ce n’est pas que je sois devenu fumeur, ce n’est guère le moment). Mais une fois de temps à autre c’est bien permis.

 

Je lis ces jours ci « Émile » de Jean Jacques Rousseau, c’est un auteur que j’aime beaucoup. Parfois la promenade dure deux heures et dans la cour, au soleil, on peut s’assoir sur un banc et lire tranquillement. Ma foi les 8 jours passés ici n’ont pas été trop longs. Si les nuits commencent à être longues, cela ne me gêne guère car je dors comme un loir, signe de bonne santé et de bon moral. Donc ne vous en faites pas pour moi, tout va bien. J’aurais la patience de supporter ma peine qui finira d’ailleurs avant longtemps.

 

Au revoir ma chère Jeanne. Soigne bien Marinette et ne te fatigue pas trop. Embrasse bien Antoine qui doit-être rétabli. Je vous envoie à tous mes meilleurs baisers. À bientôt si c’est possible, avec tout l’espoir qui est en nous.

                                                           Victor

 

 

 

 

[1] -Voir la déclaration de Victor face au Tribunal Militaire

[2] Il s’agit de Pierre Laval

[3] Front National- à ne pas confondre avec celui de Jean-Marie Lepen qui en 1972. a nommé son organisation d’extrême droite « Front National »

[4] La femme de Laurent désigne Danielle Casanova

[5] Clo est l’épouse de Victor : Claudine Chomat-Michaut